(XVII)
Treizième journée
Le président, qui couchait cette nuit-là avec sa fille
Adélaïde s'en étant amusé jusqu'à l'instant de
son premier sommeil, l'avait reléguée sur un matelas, par terre,
près de son lit, pour donner sa place à Fanchon qu'il voulait
toujours avoir près de lui quand la lubricité le
réveillait, ce qui lui arrivait presque toutes les nuits. Vers les trois
heures, il se réveillait en sursaut, jurait et blasphémait comme
un scélérat. Il lui prenait alors une espèce de fureur
lubrique, qui, quelquefois, devenait dangereuse. Voilà pourquoi il
aimait à avoir cette vieille Fanchon près de lui alors, parce
qu'elle avait au mieux trouvé l'art de le calmer, soit en s'offrant
elle-même, soit en lui présentant tout de suite quelqu'un des
objets qui couchaient dans sa chambre. Cette nuit-là, le
président, qui se rappela tout de suite quelques infamies faites
à sa fille en s'endormant, la redemanda tout de suite pour les
recommencer, mais elle n'y était pas. Qu'on juge du trouble et de la
rumeur qu'excite aussitôt un tel événement. Curval se
lève en fureur, demande sa fille; on allume des bougies, on cherche, on
fouille, rien ne paraît. Le premier mouvement fut de passer dans
l'appartement des filles; on visite tous les lits, et l'intéressante
Adélaïde se trouve enfin, assise en déshabillé,
auprès de celui de Sophie. Ces deux charmantes filles, qu'unissaient un
caractère de tendresse égal, une piété, des
sentiments de vertu, de candeur et d'aménité absolument les
mêmes, s'étaient prises de la plus belle tendresse l'une pour
l'autre et elles se consolaient mutuellement du sort affreux qui les accablait.
On ne s'en était pas douté jusqu'alors, mais les suites firent
découvrir que ce n'était pas la première fois que cela
arrivait, et l'on sut que la plus âgée entretenait l'autre dans
les meilleurs sentiments et l'engageait surtout à ne pas
s'éloigner de la religion et de ses devoirs envers un Dieu qui les
consolerait un jour de tous leurs maux. Je laisse au lecteur à juger de
la fureur et des emportements de Curval lorsqu'il découvrit là la
belle missionnaire. Il la saisit par les cheveux et, l'accablant d'injures, il
la traîna dans sa chambre où il l'attacha à la colonne du
lit, et la laissa là jusqu'au lendemain matin réfléchir
à son incartade. Chacun des amis étant accourus à cette
scène, on imagine aisément avec quel empressement Curval fit
inscrire les deux délinquantes sur le livre de punitions. Le duc
était d'avis d'une correction subite, et celle qu'il proposait
n'était pas douce; mais l'évêque lui ayant fait quelque
objection très raisonnable sur ce qu'il voulait faire, Durcet se
contenta de les inscrire. Il n'y avait pas moyen de s'en prendre aux vieilles.
Messieurs les avaient ce soir-là toutes fait coucher dans leur chambre.
Ceci éclaira donc sur ce défaut d'administration, et on
s'arrangea à l'avenir pour qu'il restât toujours assidûment
au moins une vieille chez les filles et une chez les garçons. On fut se
recoucher, et Curval, que la colère n'avait rendu que plus cruellement
impudique, fit à sa fille des choses que nous ne pouvons pas encore
dire, mais qui, en précipitant sa décharge, le firent au moins
rendormir tranquille. Le lendemain, toutes les poules étaient si
effrayées qu'on ne trouva aucune délinquante, et seulement chez
les garçons le petit Narcisse à qui Curval avait défendu,
depuis la veille. de se torcher le cul, voulant l'avoir merdeux au café
que cet enfant devait servir ce jour-là, et qui malheureusement ayant
oublié l'ordre, s'était nettoyé l'anus avec le plus grand
soin. Il eut beau dire que sa faute était réparable, puisqu'il
avait envie de chier, on lui dit de la garder et qu'il n'en serait pas moins
inscrit sur le fatal livre: cérémonie que le redoutable Durcet
vint faire à l'instant sous ses veux, en lui faisant sentir toute
l'énormité de sa faute et qu'il ne faudrait peut-être que
cela pour faire manquer la décharge de monsieur le président.
Constance, qu'on ne gênait plus sur cela à cause de son
état, la Desgranges et Brise-cul furent les seuls qui eurent des
permissions de chapelle, et tout le reste eut ordre de se réserver pour
le soir. L'événement de la nuit fit la conversation du
dîner; on railla le président de laisser ainsi sauter les oiseaux
de sa cage; le vin de Champagne lui rendit sa gaieté, et on passa au
café. Narcisse et Céladon, Zelmire et Sophie, le servirent. Cette
dernière était bien honteuse; on lui demanda combien de fois cela
était arrivé, elle répondit que ce n'était que la
seconde et que Mme de Durcet lui donnait de si bons conseils qu'il était
en vérité bien injuste de les punir toutes les deux pour cela. Le
président l'assura que ce qu'elle appelait de bons conseils en
étaient de très mauvais dans sa situation et que la
dévotion qu'elle lui mettait dans la tête ne servirait qu'à
la faire punir tous les jours; qu'elle ne devait avoir, où elle se
trouvait, d'autres maîtres et d'autres dieux que ses trois
confrères et lui, et d'autre religion que de les servir et de leur
obéir aveuglément dans tout. Et, tout en sermonnant, il la fit
mettre à genoux entre ses jambes et lui ordonna de lui sucer le vit, ce
que la pauvre petite malheureuse exécuta tout en tremblant. Le duc,
toujours partisan des fouteries en cuisses, au défaut de mieux, enfilait
Zelmire de cette manière, en se faisant chier dans la main par elle et
gobant à mesure qu'il recevait, et tout cela pendant que Durcet faisait
décharger Céladon dans sa bouche, et que l'évêque
faisait chier Narcisse. On se livra à quelques minutes de
méridienne, et s'étant arrangé au salon d'histoire, Duclos
reprit ainsi le fil de son histoire:
"Le galant octogénaire que me destinait la Fournier était,
messieurs, un maître des comptes, petit, replet et d'une fort
désagréable figure. Il établit un vase entre nous deux,
nous nous postâmes dos à dos, nous chiâmes à la fois,
il s'empare du vase, de ses doigts mêle les deux étrons, et les
avale tous deux, pendant que je le fais décharger dans ma bouche. A
peine regarda-t-il mon derrière. Il ne le baisa point, mais son extase
n'en fut pas moins très vive; il trépigna, jura tout en gobant et
en déchargeant, et se retira en me donnant quatre louis pour cette
bizarre cérémonie.
"Cependant mon financier prenait chaque jour en moi plus de confiance et plus
d'amitié, et cette confiance, dont je ne tardai pas d'abuser, devint
bientôt la cause de notre éternelle séparation. Un jour
qu'il m'avait laissée seule dans son cabinet, je remarquai qu'il
remplissait sa bourse, pour sortir, dans un tiroir fort large et
entièrement rempli d'or. Oh! quelle capture, me dis-je en
moi-même. Et ayant dès cet instant conçu l'idée de
m'emparer de cette somme, j'observai avec le plus grand soin tout ce qui
pouvait me l'approprier. D'Aucourt ne fermait point ce tiroir, mais il
emportait la clef du cabinet, et ayant vu que cette porte et cette serrure
étaient très légères, j'imaginai qu'il me faudrait
bien peu d'efforts pour faire sauter l'une et l'autre avec facilité. Ce
projet adopté, je ne m'occupai plus que de saisir avec empressement le
premier jour où d'Aucourt s'absenterait pour tout le jour, comme cela
lui arrivait deux fois de la semaine, jour de bacchanale particulière,
où il se rendait avec Desprès et l'abbé pour des choses
que Mme Desgranges vous dira peut-être, mais qui ne sont pas de mon
ministère. Ce favorable instant se présenta bientôt. Les
valets, aussi libertins que leur maître, ne manquaient jamais d'aller
à leurs parties ce jour-là, de façon que je me trouvai
presque seule à la maison. Pleine d'impatience d'exécuter mon
projet, je me rends tout de suite à la porte du cabinet, d'un coup de
poing je la jette en dedans, je vole au tiroir, j'y trouve la clé: je le
savais. J'en tire tout ce que j'y trouve; il n'y avait pas moins de trois mille
louis. Je remplis mes poches, je fouille les autres tiroirs; un écrin
fort riche s'offre à moi, je m'en empare; mais que trouvai-je dans les
autres tiroirs de ce fameux secrétaire!... Heureux d'Aucourt! Quel
bonheur pour toi que ton imprudence ne fût découverte que par moi!
Il y avait de quoi le faire rouer, messieurs, c'est tout ce que je peux vous
dire. Indépendamment des billets clairs et expressifs que Desprès
et l'abbé lui adressaient sur leurs bacchanales secrètes, il y
avait tous les meubles qui pouvaient servir à ces infamies... Mais je
m'arrête; les bornes que vous m'avez prescrites m'empêchent de vous
en dire davantage, et la Desgranges vous expliquera tout cela. Pour moi, mon
vol fait, je décampai en frémissant intérieurement de tous
les dangers que j'avais peut-être courus à fréquenter de
tels scélérats. Je passai à Londres, et comme mon
séjour en cette ville où je vécus six mois sur le plus
grand ton ne vous offrirait, messieurs, aucun des détails qui vous
intéressent seuls, vous permettrez que je coule légèrement
sur cette partie des événements de ma vie. Je n'avais
conservé de commerce à Paris qu'avec la Fournier, et comme elle
m'instruisit de tout le tapage que faisait le financier pour ce malheureux vol,
je résolus à la fin de le faire taire, en lui écrivant
sèchement que celle qui avait trouvé l'argent avait aussi
trouvé autre chose, et que, s'il se décidait à continuer
ses poursuites, j'y consentais, mais que, chez le même juge où je
déposerais ce qu'il y avait dans les petits tiroirs, je le citerais pour
déposer ce qui était dans les grands. Notre homme se tut, et
comme, six mois après, leur débauche à tous trois vint
à éclater et qu'ils passèrent eux-mêmes en pays
étranger, n'ayant plus rien à redouter, je revins à Paris,
et, faut-il vous avouer mon inconduite, Messieurs? j'y revins aussi pauvre que
j'en étais partie, et si tellement que je fus obligée de me
remettre chez la Fournier. Comme je n'avais que vingt-trois ans, les aventures
ne me manquèrent pas. Je vais laisser celles qui ne sont pas de notre
ressort et reprendre, sous votre bon plaisir, messieurs, les seules auxquelles
je sais que vous prenez maintenant quelque intérêt.
"Huit jours après mon retour, on plaça dans l'appartement
destiné aux plaisirs un tonneau entier de merde. Mon adonis arrive;
c'est un saint ecclésiastique, mais si tellement blasé sur ces
plaisirs-là qu'il n'était plus susceptible de s'émouvoir
que par l'excès que je vais peindre. Il entre; j'étais nue. Il
regarde un moment mes fesses, puis, après les avoir touchées
assez brutalement, il me dit de le déshabiller et aider à entrer
dans le tonneau. Je le mets nu, je le soutiens, le vieux pourceau se place dans
son élément, par un trou préparé il en fait au bout
d'un instant sortir son vit presque bandant et m'ordonne de le branler
malgré les saletés et les horreurs dont il est couvert.
J'exécute, il plonge la tête dans le tonneau, il barbote, il
avale, il hurle, il décharge, et va se jeter de là dans une
baignoire où je le laisse entre les mains de deux servantes de la maison
qui le nettoyèrent un quart d'heure.
"Un autre parut peu après. Il y avait huit jours que j'avais
chié et pissé dans un vase soigneusement conservé; ce
terme était nécessaire pour que l'étron fût au point
où le désirait notre libertin. C'était un homme d'environ
trente-cinq ans et que je soupçonnai dans la finance. Il me demande en
entrant où est le pot; je le lui présente, il le respire: "Est-il
bien certain, me dit-il, qu'il y a huit jours que c'est fait? -Je puis vous en
répondre, lui dis-je, monsieur, et vous voyez comme il est
déjà presque moisi. -Oh! c'est ce qu'il me faut, me dit-il; il ne
peut jamais l'être trop pour moi. Faites-moi voir, je vous en prie,
continua-t-il, le beau cul qui a chié cela." Je le lui présente.
"Allons, dit-il, placez-le bien en face, et de manière à ce que
je puisse l'avoir pour perspective en dévorant son ouvrage." Nous nous
arrangeons, il goûte, il s'extasie, il se renfonce dans son
opération et dévore en une minute ce mets délicieux en ne
s'interrompant que pour observer mes fesses, mais sans aucune autre
espèce d'épisode, car il ne sortit pas même son vit de sa
culotte.
"Un mois après, le libertin qui se présenta ne voulut avoir
affaire qu'à la Fournier elle-même. Et quel objet choisissait-il,
grand Dieu! Elle avait alors soixante-huit ans faits; un
érésipèle lui mangeait toute la peau, et huit dents
pourries dont sa bouche était décorée lui communiquaient
une odeur si fétide qu'il devenait comme impossible de lui parler de
près. Mais c'étaient ces défauts mêmes qui
enchantaient l'amant auquel elle allait avoir affaire. Curieuse d'une telle
scène, je vole au trou: l'adonis était un vieux médecin,
mais pourtant plus jeune qu'elle. Dès qu'il la tient, il la baise sur la
bouche un quart d'heure, puis, lui faisant présenter un vieux fessier
ridé qui ressemblait au pis d'une vieille vache, il le baise et le suce
avec avidité. On apporte une seringue et trois demi-bouteilles de
liqueur; le sectateur d'Esculape darde, au moyen de la seringue, l'anodine
boisson dans les entrailles de son Iris, elle reçoit, elle garde;
cependant le médecin ne cesse de la baiser, de la lécher sur
toutes les parties de son corps.
"Ah! mon ami, dit à la fin la vieille maman, je n'en puis plus, je n'en
puis plus! Prépare-toi mon ami, il faut que je rende. L'écolier
de Salerne s'agenouille, tire de sa culotte un chiffon noir et ridé
qu'il branle avec emphase; la Fournier lui cale son gros vilain fessier sur la
bouche, elle pousse, le médecin boit, quelque étron sans doute se
mêle au liquide, tout passe, le libertin décharge et tombe ivre
mort à la renverse. C'était ainsi que ce débauché
satisfaisait à la fois deux passions: son ivrognerie et sa
lubricité."
"Un moment, dit Durcet; ces excès-là me font toujours bander.
Desgranges, continue-t-il, je te suppose un cul tout semblable à celui
que Duclos vient de peindre: viens me l'appliquer sur la face. La vieille
maquerelle obéit. "Lâche, lâche! lui dit Durcet, dont la
voix paraissait étouffée sous ce duplicata de fesses
épouvantables. Lâche, bougresse! si ce n'est pas du liquide ce
sera du solide, et j'avalerai toujours." Et l'opération se termine
pendant que l'évêque en fait autant avec Antinoüs, Curval
avec Fanchon et le duc avec Louison. Mais nos quatre athlètes,
ferrés à glace sur tous ces excès, s'y livrèrent
avec leur flegme accoutumé, et les quatre étrons furent
gobés sans qu'il y eût de part ni d'autre une seule goutte de
foutre de répandue. "Allons, achève, à présent,
Duclos, dit le duc; si nous ne sommes pas plus tranquilles, au moins
sommes-nous moins impatients et plus en état de t'entendre.
-Hélas! messieurs, dit notre héroïne, celle qui me reste
à vous conter ce soir est, je crois, beaucoup trop simple pour
l'état où je vous vois. N'importe, c'est son tour; il faut
qu'elle tienne sa place:"
"Le héros de l'aventure était un vieux brigadier des
armées du roi. Il fallait le mettre tout nu, ensuite l'emmailloter comme
un enfant; en cet état, je devais chier devant lui dans un plat et lui
faire manger mon étron avec le bout de mes doigts en guise de bouillie.
Tout s'exécute, notre libertin avale tout en décharge dans ses
langes en contrefaisant les cris d'un enfant."
"Ayons donc recours aux enfants, dit le duc, puisque tu nous laisses sur une
histoire d'enfants. Fanny, continue le duc, venez me chier dans la bouche, et
souvenez-vous de sucer mon vit en opérant, car encore faut-il
décharger. -Soit fait ainsi qu'il est requis, dit l'évêque.
Approchez-vous donc, Rosette; vous avez entendu ce qu'on ordonne à
Fanny; faites-en autant. -Que ce même ordre vous serve, dit Durcet
à Hébé, qui approche également. -Il faut donc se
mettre à la mode, dit Curval. Augustine, imitez vos compagnes et faites,
mon enfant, faites couler à la fois et mon foutre dans votre gosier et
votre merde dans ma bouche." Tout s'exécuta, et pour cette fois tout
partit; on entendit de toute part des pets merdeux et des décharges, et
la lubricité satisfaite, on fut contenter l'appétit. Mais aux
orgies on raffina et l'on fit coucher tous les enfants. Ces heures
délicieuses ne furent employées qu'avec les quatre fouteurs
d'élite, les quatre servantes et les quatre historiennes. On s'y enivra
complètement et l'on y fit des horreurs d'une saleté si
complète que je ne pourrais les peindre sans faire tort aux tableaux
moins libertins qu'il me reste encore à offrir aux lecteurs. Curval et
Durcet furent emportés sans connaissance, mais le duc et
l'évêque, tout aussi de sens froid que s'ils n'eussent rien fait,
n'en furent pas moins se livrer le reste de la nuit à leurs
voluptés ordinaires.
Marquis de Sade
Les 120 journées de Sodome