SECONDE PARTIE
J'étais à ma seconde journée, parfaitement calme sur les craintes que j'avais eues d'abord d'être poursuivie ; il faisait une extrême chaleur, et suivant ma coutume économique, je m'étais écartée du chemin pour trouver un abri où je pusse faire un léger repas qui me mît en état d'attendre le soir. Un petit bouquet de bois sur la droite du chemin, au milieu duquel serpentait un ruisseau limpide, me parut propre à me rafraîchir. Désaltérée de cette eau pure et fraîche, nourrie d'un peu de pain, le dos appuyé contre un arbre, je laissais circuler dans mes veines un air pur et serein qui me délassait, qui calmait mes sens. Là, je réfléchissais à cette fatalité presque sans exemple qui, malgré les épines dont j'étais entourée dans la carrière de la vertu, me ramenait toujours, quoi qu'il en pût être, au culte de cette divinité, et à des actes d'amour et de résignation envers l'Être suprême dont elle émane, et dont elle est l'image. Une sorte d'enthousiasme venait de s'emparer de moi : « Hélas ! me disais-je, il ne m'abandonne pas, ce Dieu bon que j'adore, puisque je viens même dans cet instant de trouver les moyens de réparer mes forces. N'est-ce pas à lui que je dois cette faveur ? Et n'y a-t-il pas sur la terre des êtres à qui elle est refusée ? Je ne suis donc pas tout à fait malheureuse, puisqu'il en est encore de plus à plaindre que moi... Ah ! ne le suis-je pas bien moins que les infortunées que je laisse dans ce repaire du vice dont la bonté de Dieu m'a fait sortir comme par une espèce de miracle ?... » Et pleine de reconnaissance, je m'étais jetée à genoux ; fixant le soleil comme le plus bel ouvrage de la divinité, comme celui qui manifeste le mieux sa grandeur, je tirais de la sublimité de cet astre de nouveaux motifs de prières et d'actions de grâces, lorsque tout à coup je me sens saisie par deux hommes qui, m'ayant enveloppé la tête pour m'empêcher de voir et de crier, me garrottent comme une criminelle et m'entraînent sans prononcer une parole.
Nous marchons ainsi près de deux heures sans qu'il me soit possible de voir quelle route nous tenons, lorsqu'un de mes conducteurs, m'entendant respirer avec peine, propose à son camarade de me débarrasser du voile qui gêne ma tête ; il y consent, je respire et j'aperçois enfin que nous sommes au milieu d'une forêt dont nous suivons une route assez large, quoique peu fréquentée. Mille funestes idées se présentent alors à mon esprit, je crains d'être reprise par les agents de ces indignes moines... je crains d'être ramenée à leur odieux couvent.
- Ah ! dis-je à l'un de mes guides, monsieur, ne puis-je vous supplier de me dire où je suis conduite ? ne puis-je vous demander ce qu'on prétend faire de moi ?
- Tranquillisez-vous, mon enfant, me dit cet homme, et que les précautions que nous sommes obligés de prendre ne vous causent aucune frayeur ; nous vous menons vers un bon maître ; de fortes considérations l'engagent à ne prendre de femmes de chambre pour son épouse qu'avec cet appareil de mystère, mais vous y serez bien.
- Hélas ! messieurs, répondis-je, si c'est mon bonheur que vous faite, il est inutile de me contraindre : je suis une pauvre orpheline, bien à plaindre sans doute ; je ne demande qu'une place : sitôt que vous me la donnez, pourquoi craignez-vous que je vous échappe ?
- Elle a raison, dit l'un des guides, mettons-la plus à l'aise, ne contenons simplement que ses mains.
Ils le font, et notre marche se continue. Me voyant tranquille, ils répondent même à mes demandes, et j'apprends enfin d'eux que le maître auquel on me destine se nomme le comte de Gernande, né à Paris, mais possédant des biens considérables dans cette contrée, et riche en tout de plus de cinq cent mille livres de rente, qu'il mange seul, me dit un de mes guides.
- Seul ?
- Oui, c'est un homme solitaire, un philosophe : jamais il ne voit personne ; en revanche, c'est un des plus grands gourmands de l'Europe ; il n'y a pas un mangeur dans le inonde qui soit en état de lui tenir tête. Je ne vous en dis rien, vous le verrez.
- Mais, ces précautions, que signifient-elles, monsieur ?
- Le voici. Notre maître a le malheur d'avoir une femme à qui la tête a tourné ; il faut la garder à vue, elle ne sort pas de sa chambre, personne ne veut la servir ; nous aurions eu beau vous le proposer : si vous aviez été prévenue, vous n'auriez jamais accepté. Nous sommes obligés d'enlever des filles de force pour exercer ce funeste emploi.
- Comment ! je serai captive auprès de cette dame ?
- Vraiment oui, voilà pourquoi nous vous tenons de cette manière : vous y serez bien... tranquillisez-vous, parfaitement bien ; à cette gêne près, rien ne vous manquera.
- Ah ! juste ciel ! quelle contrainte !
- Allons, allons, mon enfant, courage, vous en sortirez un jour, et votre fortune sera faite.
Mon conducteur n'avait pas fini ces paroles, que nous aperçûmes le château. C'était un superbe et vaste bâtiment isolé au milieu de la forêt, mais il s'en fallait de beaucoup que ce grand édifice fût aussi peuplé qu'il paraissait fait pour l'être. Je ne vis un peu de train, un peu d'affluence que vers les cuisines situées dans des voûtes, sous le milieu du corps de logis. Tout le reste était aussi solitaire que la position du château : personne ne prit garde à nous quand nous entrâmes ; un de mes guides alla dans les cuisines, l'autre me présenta au comte. Il était au fond d'un vaste et superbe appartement, enveloppé dans une robe de chambre de satin des Indes, couché sur une ottomane, et ayant près de lui deux jeunes gens si indécemment, ou plutôt si ridiculement vêtus, coiffés avec tant d'élégance et tant d'art, que je les pris d'abord pour des filles ; un peu plus d'examen me les fit enfin reconnaître pour deux garçons, dont l'un pouvait avoir quinze ans, et l'autre seize. Ils me parurent d'une figure charmante, mais dans un tel état de mollesse et d'abattement, que je crus d'abord qu'ils étaient malades.
- Voilà une fille, monseigneur, dit mon guide ; elle nous paraît être ce qui vous convient : elle est douce, elle est honnête, et ne demande qu'à se placer ; nous espérons que vous en serez content.
- C'est bon, dit le comte en me regardant à peine vous fermerez les portes en vous retirant, Saint-Louis, et vous direz que personne n'entre que je ne sonne.
Ensuite, le comte se leva et vint m'examiner. Pendant qu'il me détaille, je puis vous le peindre : la singularité du portrait mérite un instant vos regards. M. de Gernande était alors un homme de cinquante ans, ayant près de six pieds de haut, et d'une monstrueuse grosseur. Rien n'est effrayant comme sa figure, la longueur de son nez, l'épaisse obscurité de ses sourcils, ses yeux noirs et méchants, sa grande bouche mal meublée, son front ténébreux et chauve, le son de sa voix effrayant et rauque, ses bras et ses mains énormes ; tout contribue à en faire un individu gigantesque, dont l'abord inspire beaucoup plus de peur que d'assurance. Mons verrons bientôt si le moral et les actions de cette espèce de centaure répondaient à son effrayante caricature. Après un examen des plus brusques et des plus cavaliers, le comte me demanda mon âge.
- Vingt-trois ans, monsieur, répondis-je.
Et il joignit à cette première demande quelques questions sur mon personnel. Je le mis an fait de tout ce qui me concernait. Je n'oubliai même pas la flétrissure que j'avais reçue de Rodin ; et quand je lui eus peint ma misère, quand je lui eus prouvé que le malheur m'avait constamment poursuivie :
- Tant mieux ! me dit durement le vilain homme, tant mieux ! vous en serez plus souple chez moi ; c'est un très petit inconvénient que le malheur poursuive cette race abjecte du peuple que la nature condamne à ramper près de nous sur le même sol : elle en est plus active et moins insolente, elle, en remplit bien mieux ses devoirs envers nous.
- Mais, monsieur, je vous ai dit ma naissance, elle n'est point abjecte.
- Oui, oui, je connais tout cela, on se fait toujours passer pour tout plein de choses quand on n'est rien, ou dans la misère. Il faut bien que les illusions de l'orgueil viennent consoler des torts de la fortune ; c'est ensuite à nous de croire ce qui nous plaît de ces naissances abattues par les coups du sort. Tout cela m'est égal, au reste : je vous trouve sous l'air, et à peu près sous le costume d'une servante ; je vous prendrai donc sur ce pied, si vous le trouvez bon. Cependant, continua cet homme dur, il ne tient qu'à vous d'être heureuse ; de la patience, de la discrétion, et dans quelques années je vous renverrai d'ici en état de vous passer du service.
Alors il prit mes bras l'un après l'autre, et retroussant mes manches jusqu'au coude, il les examina avec attention en me demandant combien de fois j'avais été saignée.
- Deux fois, monsieur, lui dis-je, assez surprise de cette question ; et je lui en citai les époques, en le remettant aux circonstances de ma vie où cela avait eu lieu.
Il appuie ses doigts sur les veines comme lorsqu'on veut les gonfler pour procéder à cette opération, et quand elles sont au point où il les désire, il y applique sa bouche en les suçant. Dès lors, je ne doutai plus que le libertinage ne se mêlât encore aux procédés de ce vilain homme, et les tourments de l'inquiétude se réveillèrent dans mon cur.
- Il faut que je sache comment vous êtes faite, continua le comte, en me fixant d'un air qui me fit trembler : il ne faut aucun défaut corporel pour la place que vous avez à remplir ; montrez donc tout ce que vous portez.
Je me défendis ; mais le comte, disposant à la colère tous les muscles de son effrayante figure, m'annonce durement qu'il ne me conseille pas de jouer la prude avec lui, parce qu'il a des moyens sûrs de mettre les femmes à la raison.
- Ce que vous m'avez raconté, me dit-il, n'annonce pas une très haute vertu ; ainsi vos résistances seraient aussi déplacées que ridicules.
A ces mots, il fait un signe à ses jeunes garçons, qui, s'approchant aussitôt de moi, travaillent à me déshabiller. Avec des individus aussi faibles, aussi énervés que ceux qui m'entourent, la défense n'est pas assurément difficile ; mais de quoi servirait-elle ? L'anthropophage qui me les lançait m'aurait, s'il eût voulu, pulvérisée d'un coup de poing. Je compris donc qu'il fallait céder : je fus déshabillée en un instant ; à peine cela est-il fait, que je m'aperçois que j'excite encore plus les ris de ces deux Ganymèdes.
- Mon ami, disait le plus jeune à l'autre, la belle chose qu'une fille !... Mais quel dommage que ça soit vide là !
- Oh ! disait l'autre, il n'y a rien de plus infâme que ce vide ; je ne toucherais pas une femme quand il s'agirait de ma fortune.
Et pendant que mon devant était aussi ridiculement le sujet de leurs sarcasmes, le comte, intime partisan du derrière (malheureusement, hélas ! comme tous les libertins), examinait le mien avec la plus grande attention ; il le maniait durement, le pétrissait avec force ; et, prenant des pincées de chair dans ses cinq doigts, il les amollissait jusqu'à les meurtrir. Ensuite il me fit faire quelques pas en avant, et revenir vers lui à reculons, afin de ne pas perdre de vue la perspective qu'il s'était offerte. Quand j'étais de retour vers lui, il me faisait courber, tenir droite, serrer, écarter. Souvent il s'agenouillait devant cette partie qui l'occupait seule. Il y appliquait des baisers en plusieurs endroits différents, plusieurs même sur l'orifice le plus secret ; mais tous ces baisers étaient l'image de la succion, il n'en faisait pas un qui n'eût cette action pour but : il avait l'air de téter chacune des parties où se portaient ses lèvres. Ce fut pendant cet examen qu'il me demanda beaucoup de détails sur ce qui m'avait été fait au couvent de Sainte-Marie-des-Bois, et sans prendre garde que je l'échauffais doublement par ces récits, j'eus la candeur de les lui faire tous avec naïveté. Il fit approcher un de ses jeunes gens, et le plaçant à côté de moi, il lâcha le nud coulant d'un gros flot de ruban rose, qui retenait une culotte de gaze blanche, et mit à découvert tous les attraits voilés par ce vêtement. Après quelques légères caresses sur le même autel où le comte sacrifiait avec moi, il changea tout à coup d'objet et se mit à sucer cet enfant à la partie qui caractérisait son sexe. Il continuait de me toucher : soit habitude chez le jeune homme, soit adresse de la part de ce satyre, en très peu de minutes, la nature vaincue fit couler dans la bouche de l'un ce qu'elle lançait du membre de l'autre. Voilà comme ce libertin épuisait ces malheureux enfants qu'il avait chez lui, dont nous verrons bientôt le nombre ; c'est ainsi qu'il les énervait, et voilà la raison de l'état de langueur où je les avais trouvés. Voyons maintenant comme il s'y prenait pour mettre les femmes dans le même état, et quelle était la véritable raison de la retraite où il tenait la sienne.
L'hommage que m'avait rendu le comte avait été long, mais pas la moindre infidélité au temple qu'il s'était choisi : ni ses mains, ni ses regards, ni ses baisers, ni ses désirs ne s'en écartèrent un instant. Après avoir également sucé l'autre jeune homme, en avoir recueilli, dévoré de même la semence :
- Venez, me dit-il, en m'attirant dans un cabinet voisin, sans me laisser reprendre mes vêtements ; venez, je vais vous faire voir de quoi il s'agit.
Je ne pus dissimuler mon trouble, il fut affreux ; mais il n'y avait pas moyen de faire prendre une autre face à mon sort, il fallait avaler jusqu'à la lie le calice qui m'était présenté.
Deux autres jeunes gens de seize ans, tout aussi beaux, tout aussi énervés que les deux premiers que nous avions laissés dans le salon, travaillaient à de la tapisserie dans ce cabinet. Ils se levèrent quand nous entrâmes.
- Narcisse, dit le comte à l'un d'eux, voilà la nouvelle femme de chambre de la comtesse, il faut que je l'éprouve ; donne-moi mes lancettes.
Narcisse ouvre une armoire, et en sort aussitôt tout ce qu'il faut pour saigner. Je vous laisse à penser ce que je devins ; mon bourreau vit mon embarras, il n'en fit que rire.
- Place-la, Zéphire, dit M. de Gernande à l'autre jeune homme.
Et cet enfant, s'approchant de moi, me dit en souriant :
- N'ayez pas peur, mademoiselle, ça ne peut que vous faire le plus grand bien. Placez-vous ainsi.
Il s'agissait d'être légèrement appuyée sur les genoux, au bord d'un tabouret mis au milieu de la chambre, les bras soutenus par deux rubans noirs attachés au plafond.
A peine suis-je en posture, que le comte s'approche de moi, la lancette à la main ; il respirait à peine, ses yeux étaient étincelants, sa figure faisait peur ; il bande mes deux bras, et en moins d'un clin d'il il les pique tous deux. Il fait un cri accompagné de deux ou trois blasphèmes, dès qu'il voit le sang ; il va s'asseoir à six pieds, vis-à-vis de moi. Le léger vêtement dont il est couvert se déploie bientôt : Zéphire se met à genoux entre ses jambes, il le suce ; et Narcisse, les deux pieds sur le fauteuil de son maître, lui présente à téter le même objet qu'il offre lui-même à pomper à l'autre. Gernande empoignait les reins de Zéphire, il le serrait, il le comprimait contre lui, mais le quittait néanmoins pour jeter ses yeux enflammés sur moi. Cependant mon sang s'échappait à grands flots et retombait dans deux jattes blanches placées au-dessous de mes bras. Je me sentis bientôt affaiblir.
- Monsieur ! monsieur ! m'écriai-je, ayez pitié de moi, je m'évanouis...
Et je chancelai ; arrêtée par les rubans, je ne pus tomber ; mais mes bras variant, et ma tête flottant sur mes épaules, mon visage fut inondé de sang. Le comte était dans l'ivresse... Je ne vis pourtant pas la fin de son opération, je m'évanouis avant qu'il ne touchât au but ; peut-être ne devait-il l'atteindre qu'en me voyant dans cet état, peut-être son extase suprême dépendait-elle de ce tableau de mort ? Quoi qu'il en fût, quand je repris mes sens, je me trouvai dans un excellent lit et deux vieilles femmes auprès de moi. Dès qu'elles me virent les yeux ouverts, elles me présentèrent un bouillon, et de trois heures en trois heures d'excellents potages jusqu'au surlendemain. A cette époque, M. de Gernande me fit dire de me lever et de venir lui parler dans le même salon où il m'avait reçue en arrivant. On m'y conduisit : j'étais un peu faible encore, mais d'ailleurs assez bien portante ; j'arrivai.
- Thérèse, me dit le comte en me faisant asseoir, je renouvellerai peu souvent avec vous de semblables épreuves, votre personne m'est utile pour d'autres objets ; mais il était essentiel que je vous fisse connaître mes goûts et la manière dont vous finirez un jour dans cette maison, si vous me trahissez, si malheureusement vous vous laissez suborner par la femme auprès de laquelle vous allez être mise.
Cette femme est la mienne, Thérèse, et ce titre est sana doute le plus funeste qu'elle puisse avoir, puisqu'il l'oblige à se prêter à la passion bizarre dont vous venez d'être la victime. N'imaginez pas que je la traite ainsi par vengeance, par mépris, par aucun sentiment de haine : c'est la seule histoire des passions. Rien n'égale le plaisir que j'éprouve à répandre son sang... je suis dans l'ivresse quand il coule ; je n'ai jamais joui de cette femme d'une autre manière. Il y a trois ans que je l'ai épousée et qu'elle subit exactement tous les quatre jours le traitement que vous avez éprouvé. Sa grande jeunesse (elle n'a pas vingt ans), les soins particuliers qu'on en a, tout cela la soutient ; et comme on répare en elle en raison de ce qu'on la contraint à perdre, elle s'est assez bien portée depuis cette époque. Avec une sujétion semblable, vous sentez bien que je ne puis ni la laisser sortir, ni la laisser voir à personne. Je la fais donc passer pour folle, et sa mère, seule parente qui lui reste, demeurant dans son château à six lieues d'ici, en est tellement convaincue, qu'elle n'ose pas même la venir voir. La comtesse implore bien souvent sa grâce, il n'est rien qu'elle ne fasse pour m'attendrir ; mais elle n'y réussira jamais. Ma luxure a dicté son arrêt, il est invariable, elle ira de cette manière tant qu'elle pourra : rien ne lui manquera pendant sa vie, et comme j'aime à l'épuiser, je la soutiendrai le plus longtemps possible ; quand elle n'y pourra plus tenir, à la bonne heure ! C'est ma quatrième ; j'en aurai bientôt une cinquième, rien ne m'inquiète aussi peu que le sort d'une femme ; il y en a tant dans le monde, et il est si doux d'en changer !
Quoi qu'il en soit, Thérèse, votre emploi est de la soigner elle perd régulièrement deux
palettes de sang tous les quatre jours, elle ne s'évanouit plus maintenant ; l'habitude lui prête des forces, son épuisement dure vingt-quatre heures, elle est bien les trois autres jours. Mais vous comprenez facilement que cette vie lui déplaît ; il n'y a rien qu'elle ne fasse pour s'en délivrer, rien qu'elle n'entreprenne pour faire savoir son véritable état à sa mère. Elle a déjà séduit deux de ses femmes, dont les manuvres ont été découvertes assez à temps pour en rompre le succès : elle a été la cause de la perte de ces deux malheureuses, elle s'en repent aujourd'hui, et reconnaissant l'invariabilité de son sort, elle prend son parti, et promet de ne plus chercher à séduire les gens dont je l'entourerai. Mais ce secret, ce que l'on devient si l'on me trahit, tout cela, Thérèse, m'engage à ne placer près d'elle que des personnes enlevées comme vous l'avez été, afin d'éviter par là les poursuites. Ne vous ayant prise chez personne, n'ayant à répondre de vous à qui que ce soit, je suis plus à même de vous punir, si vous le méritez, d'une manière qui, quoiqu'elle vous ravisse le jour, ne puisse néanmoins m'attirer à moi ni recherches, ni aucune sorte de mauvaises affaires. De ce moment, vous n'êtes donc plus de ce monde, puisque vous en pouvez disparaître au plus léger acte de ma volonté : tel est votre sort, mon enfant, vous le voyez ; heureuse si vous vous conduisez bien, morte si vous cherchiez à me trahir. Dans tout autre cas, je vous demanderais votre réponse : je n'en ai nul besoin dans la situation où vous voilà ; je vous tiens, il faut m'obéir, Thérèse... Passons chez ma femme.
N'ayant rien à objecter à un discours aussi précis, je suivis mon maître. Nous traversâmes une longue galerie, aussi sombre, aussi solitaire que le reste de ce château ; une porte s'ouvre, nous entrons dans une antichambre où je reconnais les deux vieilles qui m'avaient servie pendant ma défaillance. Elles se levèrent et nous introduisirent dans un appartement superbe où nous trouvâmes la malheureuse comtesse brodant au tambour sur une chaise longue ; elle se leva quand elle aperçut son mari :
- Asseyez-vous, lui dit le comte, je vous permets de m'écouter ainsi. Voilà, enfin, une femme de chambre que je vous ai trouvée, madame, continua-t-il ; j'espère que vous vous souviendrez du sort que vous avez fait éprouver sur autres, et que vous ne chercherez pas à plonger celle-ci dans les mêmes malheurs.
- Cela serait inutile, dis-je alors, pleine d'envie de servir cette infortunée, et voulant déguiser mea desseins ; oui, madame, j'ose le certifier devant vous, cela serait inutile, vous ne me direz pas une parole que je ne le rende aussitôt à monsieur votre époux, et certainement je ne risquerai pas ma vie pour vous servir.
- Je n'entreprendrai rien qui puisse vous mettre dans ce cas-là, mademoiselle, dit cette pauvre femme, qui ne comprenait pas encore les motifs qui me faisaient parler ainsi ; soyez tranquille : je ne vous demande que vos soins.
- Ils seront à vous tout entiers, madame, répondis-je, mais rien au-delà.
Et le comte, enchanté de moi, me serra la main en me disant à l'oreille :
- Bien, Thérèse, ta fortune est faite si tu te conduis comme tu le dis.
Ensuite le comte me montra ma chambre, attenante à celle de la comtesse, et il me fit observer que l'ensemble de cet appartement, fermé par d'excellentes portes et entouré de doubles grilles à toutes ses ouvertures, ne laissait aucun espoir d'évasion.
- Voilà bien une terrasse, poursuivit M. de Gernande, en me menant dans un petit jardin qui se trouvait de plain-pied à cet appartement, mais sa hauteur ne vous donne pas, je pense, envie d'en mesurer les mura ; la comtesse peut y venir respirer le frais tant qu'elle veut, vous lui tiendrez compagnie... Adieu.
Je revins auprès de ma maîtresse, et comme nous nous examinâmes d'abord toutes les deux sans parler, je la saisis assez bien dans ce premier instant pour pouvoir la peindre.
Mme de Gernande, âgée de dix-neuf ans et demi, avait la plus belle taille, la plus noble, la plus majestueuse qu'il fût possible de voir ; pas un de ses gestes, pas un de ses mouvements qui ne fût une grâce, pas un de ses regards qui ne fût un sentiment. Ses yeux étaient du plus beau noir : quoiqu'elle fût blonde, rien n'égalait leur expression ; mais une sorte de langueur, suite de ses infortunes, en en adoucissant l'éclat, les rendait mille fois plus intéressants ; elle avait la peau très blanche, et les plus beaux cheveux, la bouche très petite, trop peut-être, j'eusse été peu surprise qu'on lui eût trouvé ce défaut : c'était une jolie rose pas assez épanouie, mais les dents d'une fraîcheur... les lèvres d'un incarnat !... on eût dit que l'Amour l'eût colorée des teintes empruntées à la déesse des fleura. Son nez était aquilin, étroit, serré du haut, et couronné de deux sourcils d'ébène ; le menton parfaitement joli, un visage, en un mot, du plus bel ovale, dans l'ensemble duquel il régnait une sorte d'agrément, de naïveté, de candeur, qui eussent bien plutôt fait prendre cette figure enchanteresse pour celle d'un ange que pour la physionomie d'une mortelle. Ses bras, sa gorge, sa croupe étaient d'un éclat... d'une rondeur faits pour servir de modèle aux artistes ; une mousse légère et noire couvrait le temple de Vénus, soutenu par deux cuisses moulées ; et ce qui m'étonna, malgré la légèreté de la taille de la comtesse, malgré ses malheurs, rien n'altérait son embonpoint : ses fesses rondes et potelées étaient aussi charnues, aussi grasses, aussi fermes que si sa taille eût été plus marquée et qu'elle eût toujours vécu au sein du bonheur. Il y avait pourtant sur tout cela d'affreux vestiges du libertinage de son époux, mais, je le répète, rien d'altéré... l'image d'un beau lis où l'abeille a fait quelques taches. A tant de dons, Mme de Gernande joignait un caractère doux, un esprit romanesque et tendre, un cur d'une sensibilité !... instruite, des talents... un art naturel pour la séduction, contre lequel il ne pouvait y avoir que son infâme époux qui pût résister, un son de voix charmant et beaucoup de piété. Telle était la malheureuse épouse du comte de Gernande, telle était la créature angélique contre laquelle il avait comploté ; il semblait que plus elle inspirait de choses, plus elle enflammait sa férocité, et que l'affluence des dons qu'elle avait reçus de la nature ne devenait que des motifs de plus aux cruautés de ce scélérat.
- Quel jour avez-vous été saignée, madame ? lui dis-je, afin de lui faire voir que j'étais au fait de tout.
- Il y a trois jours, me dit-elle, et c'est demain... Puis avec un soupir : oui, demain... mademoiselle, demain... vous serez témoin de cette belle scène.
- Et Madame ne s'affaiblit point ?
- Oh ! juste ciel ! je n'ai pas vingt ans, et je suis sûre qu'on n'est pas plus faible à soixante-dix. Mais cela finira, je me flatte ; il est parfaitement impossible que je vive longtemps ainsi : j'irai retrouver mon père, j'irai chercher dans les bras de l'Être suprême un repos que les hommes m'ont aussi cruellement refusé dans le monde.
Ces mots me fendirent le cur ; voulant soutenir mon personnage, je déguisai mon trouble, mais je me promis bien intérieurement, dès lors, de perdre plutôt mille fois la vie, s'il le fallait, que de ne pas arracher à l'infortune cette malheureuse victime de la débauche d'un monstre.
C'était l'instant du dîner de la comtesse. Les deux vieilles vinrent m'avertir de la faire passer dans son cabinet : je l'en prévins ; elle était accoutumée à tout cela, elle sortit aussitôt, et les deux vieilles, aidées des deux valets qui m'avaient arrêtée, servirent un repas somptueux sur une table où mon couvert fut placé en face de celui de ma maîtresse. Les valets se retirèrent, et les deux vieilles me prévinrent qu'elles ne bougeraient pas de l'antichambre afin d'être à portée de recevoir les ordres de Madame sur ce qu'elle pourrait désirer. J'avertis la comtesse, elle se plaça, et m'invita d'en faire de même avec un air d'amitié, d'affabilité, qui acheva de me gagner l'âme. Il y avait au moins vingt plats sur la table.
- Relativement à cette partie-ci, vous voyez qu'on a soin de moi, mademoiselle, me dit-elle.
- Oui, madame, répondis-je, et je sais que la volonté de M. le comte est que rien ne vous manque.
- Oh ! oui, mais comme les motifs de ces attentions ne sont que des cruautés, elles me touchent peu.
Mme de Gernande épuisée, et vivement sollicitée par la nature à des réparations perpétuelles, mangea beaucoup. Elle désira des perdreaux et un caneton de Rouen qui lui furent aussitôt apportés. Après le repas, elle alla prendre l'air sur la terrasse, mais en me donnant la main : il lui eût été impossible de faire dix pas sans ce secours. Ce fut dans ce moment qu'elle me fit voir toutes les parties de son corps que je viens de vous peindre ; elle me montra ses bras, ils étaient pleins de cicatrices.
- Ah ! il n'en reste pas là, me dit-elle, il n'y a pas un endroit de mon malheureux individu dont il ne se plaise à voir couler le sang.
Et elle me fit voir ses pieds, son cou, le bas de son sein et plusieurs autres parties charnues également couvertes de cicatrices. Je m'en tins le premier jour à quelques plaintes légères, et nous nous couchâmes.
Le lendemain était le jour fatal de la comtesse. M. de Gernande, qui ne procédait à cette opération qu'au sortir de son dîner, toujours fait avant celui de sa femme, me fit dire de venir me mettre à table avec lui ; ce fut là, madame, que je vis cet ogre opérer d'une manière si effrayante, que j'eus, malgré mes yeux, de la peine à le concevoir. Quatre valets, parmi lesquels les deux qui m'avaient conduite au château, servaient cet étonnant repas. Il mérite d'être détaillé : je vais le faire sans exagération ; on n'avait sûrement rien mis de plus pour moi. Ce que je vis était donc l'histoire de tous les jours.
On servit deux potages, l'un de pâte au safran, l'autre une bisque au coulis de jambon ; au milieu un aloyau de buf à l'anglaise, huit hors-d'uvre, cinq grosses entrées, cinq déguisées et plus légères, une hure de sanglier au milieu de huit plats de rôti, qu'on releva par deux services d'entremets, et seize plats de fruits ; des glaces, six sortes de vins, quatre espèces de liqueurs, et du café. M. de Gernande entama tous les plats, quelques-uns furent entièrement vidés par lui ; il but douze bouteilles de vin, quatre de Bourgogne, en commençant, quatre de Champagne au rôti ; le Tokai, le Mulseau, l'Hermitage et le Madère furent avalés au fruit. Il termina par deux bouteilles de liqueurs des Ides et dix tasses de café.
Aussi frais en sortant de là que s'il fût venu de s'éveiller, M. de Gernande me dit :
- Allons saigner ta maîtresse ; tu me diras, je te prie, si je m'y prends aussi bien avec elle qu'avec toi.
Deux jeunes garçons que je n'avais pas encore vus, du même âge que les précédents, nous attendaient à la porte de l'appartement de la comtesse : ce fut là que le comte m'apprit qu'il en avait douze que l'on lui changeait tous les ans. Ceux-ci me parurent encore plus jolis qu'aucun de ceux que j'eusse vus précédemment : ils étaient moins énervés que les autres ; nous entrâmes... Toutes les cérémonies que je vais vous détailler ici, madame, étaient celles exigées par le comte : elles s'observaient régulièrement tous les jours, on n'y changeait au plus que le local des saignées.
La comtesse, simplement entourée d'une robe de mousseline flottante, se mit à genoux dès que le comte entra.
- Êtes-vous prête ? lui demanda son époux.
- A tout, monsieur, répondit-elle humblement : vous savez bien que je suis votre victime, et qu'il ne tient qu'à vous d'ordonner.
Alors M. de Gernande me dit de déshabiller sa femme et de la lui conduire. Quelque répugnance que j'éprouvasse à toutes ces horreurs, vous le savez, madame, je n'avais d'autre parti que la plus entière résignation. Ne me regardez jamais, je vous en conjure, que comme une esclave dans tout ce que j'ai raconté et tout ce qui me reste à vous dire : je ne me prêtais que lorsque je ne pouvais faire autrement, mais je n'agissais de bon gré dans quoi que ce pût être.
J'enlevai donc la simarre de ma maîtresse et la conduisis nue auprès de son époux, déjà placé dans un grand fauteuil : au fait du cérémonial, elle s'éleva sur ce fauteuil, et alla d'elle-même lui présenter à baiser cette partie favorite qu'il avait tant fêtée dans moi, et qui me paraissait l'affecter également avec tous les êtres et avec tous les sexes.
- Écartez donc, madame, lui dit brutalement le comte... Et il fêta longtemps ce qu'il désirait voir en faisant prendre successivement différentes positions. Il entrouvrait, il resserrait ; du bout du doigt, ou de la langue, il chatouillait l'étroit orifice ; et bientôt, entraîné par la férocité de ses passions, il prenait une pincée de chair, la comprimait et l'égratignait. A mesure que la légère blessure était faite, sa bouche se portait aussitôt sur elle. Pendant ces cruels préliminaires, je contenais sa malheureuse victime, et les deux jeunes garçons tout nus se relayaient auprès de lui ; à genoux tour à tour entre ses jambes, ils se servaient de leur bouche pour l'exciter. Ce fut alors que je via, non sans une étonnante surprise, que ce géant, cette espèce de monstre, dont le seul aspect effrayait, était cependant à peine un homme : la plus mince, la plus légère excroissance de chair, nu, pour que la comparaison soit plus juste, ce qu'on verrait à un enfant de trois ans, était au plus ce qu'on apercevait chez cet individu si énorme et si corpulé de partout ailleurs ; mais ses sensations n'en étaient pas moins vives, et chaque vibration du plaisir était en lui une attaque de spasme. Après cette première séance, il s'étendit sur le canapé, et voulut que sa femme, à cheval sur lui, continuât d'avoir le derrière posé sur son visage, pendant qu'avec sa bouche elle lui rendrait, par le moyen de la succion, les mêmes services qu'il venait de recevoir des jeunes Ganymèdes, lesquels étaient, avec les mains, excités de droite et de gauche par lui ; les miennes travaillaient pendant ce temps-là sur son derrière : je le chatouillais, je le polluais dans tous les sens. Cette attitude, employée plus d'un quart d'heure, ne produisant encore rien, il fallut la changer ; j'étendis la comtesse, par l'ordre de son mari, sur une chaise longue, couchée sur le dos, ses cuisses dans le plus grand écartement. La vue de ce qu'elle entrouvrait alors mit le comte dans une espèce de rage ; il considère... ses regards lancent des feux, il blasphème ; il se jette comme un furieux sur sa femme, la pique de sa lancette en cinq ou six endroits du corps ; mais toutes ces plaies étaient légères, à peine en sortait-il une ou deux gouttes de sang. Ces premières cruautés cessèrent enfin pour faire place à d'autres. Le comte se rassoit, il laisse un instant respirer sa femme ; et s'occupant de ses deux mignons, il les obligeait à se sucer mutuellement, ou bien il les arrangeait de manière que dans le temps qu'il en suçait un, un autre le suçait, et que celui qu'il suçait revenait de sa bouche rendre le même service à celui dont il était sucé : le comte recevait beaucoup, mais il ne donnait rien. Sa satiété, son impuissance était telle, que les plus grands efforts ne parvenaient même pas à le tirer de son engourdissement : il paraissait ressentir des titillations très violentes, mais rien ne se manifestait ; quelquefois il m'ordonnait de sucer moi-même ses gitons et de venir aussitôt rapporter dans sa bouche l'encens que je recueillerais. Enfin il les lance l'un après l'autre vers la malheureuse comtesse. Ces jeunes gens l'approchent, ils l'insultent, ils poussent l'insolence jusqu'à la battre, jusqu'à la souffleter, et plus ils la molestent, plus ils sont loués, plus ils sont encouragés par le comte.
Gernande alors s'occupait avec moi ; j'étais devant lui, mes reins à hauteur de son visage, et il rendait hommage à son dieu, mais il ne me molesta point ; je ne sais pourquoi il ne tourmenta non plus ses Ganymèdes : il n'en voulait qu'à la seule comtesse. Peut-être l'honneur de lui appartenir devenait-il un titre pour être maltraitée par lui ; peut-être n'était-il vraiment ému de cruauté qu'en raison des liens qui prêtaient de la force aux outrages. On peut tout supposer dans de telles têtes, et parier presque toujours que ce qui aura le plus l'air du crime sera ce qui les enflammera davantage. Il nous place enfin, ses jeunes gens et moi, aux côtés de sa femme, entremêlés les uns avec les autres : ici un homme, là une femme, et tous les quatre lui présentant le derrière ; il examine d'abord en face, un peu dans l'éloignement, puis il se rapproche, il touche, il compare, il caresse ; les jeunes gens et moi n'avions rien à souffrir, mais chaque fois qu'il arrivait à sa femme, il la tracassait, la vexait d'une ou d'autre manière. La scène change encore : il fait mettre à plat-ventre la comtesse sur un canapé, et prenant chacun des jeunes gens l'un après l'autre, il les introduit lui-même dans la route étroite offerte par l'attitude de Mme de Gernande : il leur permet de s'y échauffer, mais ce n'est que dans sa bouche que le sacrifice doit se consommer ; il les suce également à mesure qu'ils sortent. Pendant que l'un agit, il se fait sucer par l'autre, et sa langue s'égare au trône de volupté que lui présente l'agent. Cet acte est long, le comte s'en irrite, il se relève, et veut que je remplace la comtesse ; je le supplie instamment de ne point l'exiger, il n'y a pas moyen. Il place sa femme sur le dos le long du canapé, me fait coller sur elle, les reins tournés vers lui, et là, il ordonne à ses mignons de me sonder par la route défendue : il me les présente, ils ne s'introduisent que guidés par ses mains ; il faut qu'alors j'excite la comtesse de mes doigts, et que je la baise sur la bouche. Pour lui, son offrande est la même ; comme chacun de ses mignons ne peut agir qu'en lui montrant un des plus doux objets de son culte, il en profite de son mieux, et ainsi qu'avec la comtesse, il faut que celui qui me perfore, après quelques allées et venues, aille faire couler dans sa bouche l'encens allumé pour moi. Quand les jeunes gens ont fini, il se colle sur mes reins et semble vouloir les remplacer.
- Efforts superflus ! s'écrie-t-il... ce n'est pas là ce qu'il me faut !... au fait !... au fait !... quelque piteux que paraisse mon état, je n'y tiens plus... Allons, comtesse, vos bras !
Il la saisit alors avec férocité, il la place comme il avait fait de moi, les bras soutenus au plancher par deux rubans noirs : je suis chargée du soin de poser les bandes ; il visite les ligatures : ne les trouvant pas assez comprimées, il les resserre, afin, dit-il, que le sang sorte avec plus de force ; il tâte les veines, et les pique toutes deux presque en même temps. Le sang jaillit très loin : il s'extasie ; et retournant se placer en face, pendant que ces deux fontaines coulent, il me fait mettre à genoux entre ses jambes, afin que je suce ; il en fait autant à chacun de ses gitons, tour à tour, sans cesser de porter ses yeux sur ces jets de sang qui l'enflamment. Pour moi, sûre que l'instant où la crise qu'il espère aura lieu, sera l'époque de la cessation des tourments de la comtesse, je mets tous mes soins à déterminer cette crise, et je deviens, ainsi que vous le voyez, madame, catin par bienfaisance et libertine par vertu. Il arrive enfin, ce dénouement si attendu, je n'en connaissais ni les dangers ni la violence ; la dernière fois qu'il avait eu lieu, j'étais évanouie... Oh ! madame, quel égarement ! Gernande était près de dix minutes dans le délire, en se débattant comme un homme qui tombe d'épilepsie, et poussant des cris qui se seraient entendus d'une lieue ; ses jurements étaient excessifs, et frappant tout ce qui l'entourait, il faisait des efforts effrayants. Les deux mignons sont culbutés ; il veut se précipiter sur sa femme, je le contiens ; j'achève de le pomper : le besoin qu'il a de moi fait qu'il me respecte ; je le mets enfin à la raison, en le dégageant de ce fluide embrasé, dont la chaleur, dont l'épaisseur, et surtout l'abondance, le mettent en un tel état de frénésie, que je croyais qu'il allait expirer ; sept ou huit cuillers eussent à peine contenu la dose, et la plus épaisse bouillie en peindrait mal la consistance ; avec cela point d'érection, l'apparence même de l'épuisement : voilà de ces contrariétés qu'expliqueront mieux que moi les gens de l'art. Le comte mangeait excessivement, et ne dissipait ainsi que chaque fois qu'il saignait sa femme, c'est-à-dire tous les quatre jours. Était-ce là la cause de ce phénomène ? Je l'ignore, et n'osant pas rendre raison de ce que je n'entends pas, je me contenterai de dire ce que j'ai vu.
Cependant je vole à la comtesse, j'étanche son sang, je la délie et la pose sur un canapé dans un grand état de faiblesse ; mais le comte, sans s'en inquiéter, sans daigner jeter même un regard sur cette malheureuse victime de sa rage, sort brusquement avec ses mignons, me laissant mettre ordre à tout comme je le voudrai. Telle est la fatale indifférence qui caractérise, mieux que tout, l'âme d'un véritable libertin : n'est-il emporté que par la fougue des passions ? le remords sera peint sur son visage, quand il verra dans l'état du calme les funestes effets du délire ; son âme est elle entièrement corrompue de telles suites ne l'effrayeront point : il les observera sans peine comme sans regret, peut-être même encore avec quelque émotion des voluptés infâmes qui les produisirent.
Je fis coucher Mme de Gernande. Elle avait à ce qu'elle me dit, perdu beaucoup plus cette fois-ci qu'à l'ordinaire ; mais tant de soins, tant de restaurants lui furent prodigués, qu'il n'y paraissait plus le surlendemain. Le même soir, dès que je n'eus plus rien à faire auprès de la comtesse, Gernande me fit dire de venir lui parler. Il soupait ; à ce repas fait par lui avec bien plus d'intempérance encore que le dîner, il fallait que je le servisse ; quatre de ses mignons se mettaient à table avec lui, et là, régulièrement tous les soirs, le libertin buvait jusqu'à l'ivresse : mais vingt bouteilles des plus excellents vins suffisaient à peine pour y réussir, et je lui en ai souvent vu vider trente. Soutenu par ses mignons, le débauché allait ensuite se mettre au lit chaque soir avec deux d'entre eux. Mais il n'y mettait rien du sien, et tout cela n'était plus que des véhicules qui le disposaient à la grande scène.
Cependant j'avais trouvé le secret de me mettre on ne saurait mieux dans l'esprit de cet homme : il avouait naturellement que peu de femmes lui avaient autant plu. J'acquis de là des droits à sa confiance, dont je ne profitai que pour servir ma maîtresse.
Un matin que Gernande m'avait fait venir dans son cabinet pour me faire part de quelques nouveaux projets de libertinage, après l'avoir bien écouté, bien applaudi, je voulus, le voyant assez calme, essayer de l'attendrir sur le sort de sa malheureuse épouse :
- Est-il possible, monsieur, lui disais-je, qu'on puisse traiter une femme de cette manière, indépendamment de tous ses liens avec vous ? Daignez donc réfléchir aux grâces touchantes de son sexe.
- Oh ! Thérèse ! avec de l'esprit, me répondit le comte, est-il possible de m'apporter pour raisons de calme, celles qui positivement m'irritent le mieux ? Écoute-moi, chère fille, poursuivit-il en me faisant placer auprès de lui, et quelles que soient les invectives que tu vas m'entendre proférer contre ton sexe, point d'emportement ; des raisons, je m'y rendrai, si elles sont bonnes.
De quel droit, je te prie, prétends-tu, Thérèse, qu'un mari soit obligé de faire le bonheur de sa femme ? et quels titres ose alléguer cette femme pour l'exiger de son mari ? La nécessité de se rendre mutuellement tels ne peut légalement exister qu'entre deux êtres également pourvus de la faculté de se nuire, et par conséquent entre deux êtres d'une même force. Une telle association ne saurait avoir lieu, qu'il se forme aussitôt un pacte entre ces deux êtres de ne faire chacun vis-à-vis l'un de l'autre que la sorte d'usage de leur force qui ne peut nuire à aucun des deux ; mais cette ridicule convention ne saurait assurément exister entre l'être fort et l'être faible. De quel droit ce dernier exigera-t-il que l'autre le ménage ? et par quelle imbécillité le premier s'y engagerait-il ? Je puis consentir à ne pas faire usage de mes forces avec celui qui peut se faire redouter par les siennes ; mais par quel motif en amoindrirais-je les effets avec l'être que m'asservit la nature ? Me répondrez-vous : par pitié ? Ce sentiment n'est compatible qu'avec l'être qui me ressemble, et comme il est égoïste, son effet n'a lieu qu'aux conditions tacites que l'individu qui m'inspirera de la commisération en aura de même à mon égard : mais si je l'emporte constamment sur lui par ma supériorité, sa commisération me devenant inutile, je ne dois jamais, pour l'avoir, consentir à aucun sacrifice. Ne serais-je pas une dupe d'avoir pitié du poulet qu'on égorge pour mon dîner ? Cet individu trop au-dessous de moi, privé d'aucune relation avec moi, ne put jamais m'inspirer aucun sentiment. Or, les rapports de l'épouse avec le mari ne sont pas d'une conséquence différente que celle du poulet avec moi ; l'un et l'autre sont des bêtes de ménage dont il faut se servir, qu'il faut employer à l'usage indiqué par la nature, sans les différencier en quoi que ce puisse être. Mais, je le demande, si l'intention de la, nature était que votre sexe fût créé pour le bonheur du nôtre, et
vice versa, aurait-elle fait, cette nature aveugle, tant d'inepties dans la construction de l'un et l'autre de ces sexes ? leur eût-elle mutuellement prêté des torts si graves, que l'éloignement et l'antipathie mutuelle en dussent infailliblement résulter ? Sans aller chercher plus loin des exemples, avec l'organisation que tu me connais, dis-moi, je te prie, Thérèse, quelle est la femme que je pourrais rendre heureuse, et réversiblement, quel homme pourra trouver douce la jouissance d'une femme, quand il ne sera pas pourvu des gigantesques proportions nécessaires à la contenter ? Seront-ce, à ton avis, les qualités morales qui le dédommageront des défauts physiques ? Et quel être raisonnable, en connaissant une femme à fond, ne s'écriera pas avec Euripide :
Celui des dieux qui a mis la femme au monde, peut se vanter d'avoir produit la plus mauvaise de toutes les créatures, et la plus fâcheuse pour l'homme ? S'il est donc prouvé que les deux sexes ne se conviennent point du tout mutuellement, et qu'il n'est pas une plainte fondée, faite par l'un, qui ne convienne aussitôt à l'autre, il est donc faux, de ce moment-là, que la nature les ait créés pour leur réciproque bonheur. Elle peut leur avoir permis le désir de se rapprocher pour concourir au but de la propagation, mais nullement celui de se lier à dessein de trouver leur félicité l'un dans l'autre. Le plus faible n'ayant donc aucun titre à réclamer pour obtenir la pitié du plus fort, ne pouvant plus lui opposer qu'il peut trouver son bonheur en lui, n'a plus d'autre parti que la soumission ; et comme, malgré la difficulté de ce bonheur mutuel, il est dans les individus de l'un et de l'autre sexe de ne travailler qu'à se la procurer, le plus faible doit réunir sur lui, par cette soumission, la seule dose de félicité qu'il lui soit possible de recueillir, et le plus fort doit travailler à la sienne, par telle voie d'oppression qu'il lui plaira d'employer, puisqu'il est prouvé que le seul bonheur de la force est dans l'exercice des facultés du fort, c'est-à-dire dans la plus complète oppression. Ainsi, ce bonheur que les deux sexes ne peuvent trouver l'un avec l'autre, ils le trouveront, l'un par son obéissance aveugle, l'autre par la plus entière énergie de sa domination. Eh ! si ce n'était pas l'intention de la nature que l'un des sexes tyrannisât l'autre, ne les aurait-elle pas créés de force égale ? En rendant l'un inférieur à l'autre en tout point, n'a-t-elle pas suffisamment indiqué que sa volonté était que le plus fort usât des droits qu'elle lui donnait ? plus celui-ci étend son autorité, plus il rend malheureuse, au moyen de cela, la femme liée à son sort, et mieux il remplit les vues de la nature. Ce n'est pas sur les plaintes de l'être faible qu'il faut juger le procédé ; les jugements ainsi ne pourraient être que vicieux, puisque vous n'emprunteriez, en les faisant, que les idées du faible : il faut juger l'action sur la puissance du fort, sur l'étendue qu'il a donnée à sa puissance, et quand les effets de cette force se sont répandus sur une femme, examiner alors ce qu'est une femme, la manière dont ce sexe méprisable a été vu, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, par les trois quarts des peuples de la terre.
Or, que vois-je en procédant de sang-froid à cet examen ? Une créature chétive, toujours inférieure à l'homme, infiniment moins belle que lui, moins ingénieuse, moins sage, constituée d'une manière dégoûtante, entièrement opposée à ce qui peut plaire à l'homme, à ce qui doit le délecter..., un être malsain les trois quarts de sa vie, hors d'état de satisfaire son époux tout le temps où la nature le contraint à l'enfantement, d'une humeur aigre, acariâtre, impérieuse ; tyran, si on lui laisse des droits, bas et rampant si on le captive ; mais toujours faux, toujours méchant, toujours dangereux ; une créature si perverse enfin, qu'il fut très sérieusement agité dans le concile de Mâcon, pendant plusieurs séances, si cet individu bizarre, aussi distinct de l'homme que l'est de l'homme le singe des bois, pouvait prétendre au titre de créature humaine, et si l'or. pouvait raisonnablement le lui accorder. Mais ceci serait-il une erreur du siècle, et la femme est-elle mieux vue chez ceux qui précédèrent ? Les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, les Grecs, les Romains honoraient-ils ce sexe odieux dont nous osons aujourd'hui faire notre idole ? Hélas ! je le vois opprimé partout, partout rigoureusement éloigné des affaires, partout méprisé, avili, enfermé ; les femmes, en un mot, partout traitées comme des bêtes dont on se sert à l'instant du besoin, et qu'on recèle aussitôt dans le bercail. M'arrêté-je un moment à Rome, j'entends Caton le gage me crier du sein de l'ancienne capitale du monde :
Si les hommes étaient sans femmes, ils converseraient encore avec les dieux. J'entends un censeur romain commencer sa harangue par ces mots :
Messieurs, s'il nous était possible de vivre sans femme, nous connaîtrions dès lors le vrai bonheur. J'entends les poètes chanter sur les théâtres de la Grèce :
Ô Jupiter ! quelle raison put t'obliger de créer les femmes ? Ne pouvais-tu donner l'être aux humains par des voies meilleures et plus sages, par des moyens, en un mot, qui nous eussent évité le fléau des femmes ? Je vois ces mêmes peuples, les Grecs, tenir ce sexe dans un tel mépris qu'il faut des lois pour obliger un Spartiate à la propagation, et qu'une des peines de ces sacs républiques est de contraindre un malfaiteur a s'habiller en femme, c'est-à-dire à se revêtir comme l'être le plus vil et le plus méprisé qu'elles connaissent.
Mais sans aller chercher des exemples dans des siècles si loin de nous, de quel il ce malheureux sexe est-il vu même encore sur la surface du globe ? comment y est-il traité ? Je le vois, enfermé dans toute l'Asie, y servir en esclave aux caprices barbares d'un despote qui le moleste, qui le tourmente, et qui se fait un jeu de ses douleurs. En Amérique, je vois des peuples naturellement humains, les Esquimaux, pratiquer entre hommes tous les actes possibles de bienfaisance, et traiter les femmes avec toute la dureté imaginable ; je les vois humiliées, prostituées aux étrangers chus une partie de l'univers, servir de monnaie dans une autre. En Afrique, bien plus avilies sans doute, je les vois exerçant le métier de bêtes de somme, labourer la terre, l'ensemencer et ne servir leurs maris qu'à genoux. Suivrai-je le capitaine Cook dans ses nouvelles découvertes ? L'île charmante d'Otaïti, où la grossesse est un crime qui vaut quelquefois la mort à la mère, et presque toujours à l'enfant, m'offrira-t-elle des femmes plus heureuses ? Dans d'autres îles découvertes par ce même marin, je les vois battues, vexées par leurs propres enfants, et le mari lui-même se joindre à sa famille pour les tourmenter avec plus de rigueur.
Oh, Thérèse ! ne t'étonne point de tout cela, ne te surprends pas davantage du droit général qu'eurent, de tous les temps, les époux sur leurs femmes : plus les peuples sont rapprochés de la nature, mieux ils en suivent les lois ; la femme ne peut avoir avec son mari d'autres rapports que celui de l'esclave avec son maître ; elle n'a décidément. aucun droit pour prétendre à des titres plus chers. Il ne faut pas confondre avec des droits, de ridicules abus qui, dégradant notre sexe, élevèrent un instant le vôtre : il faut rechercher la cause de ces abus, la dire, et n'en revenir que plus constamment après aux sages conseils de la raison. Or la voici. Thérèse, cette cause du respect momentané qu'obtint autrefois votre sexe, et qui abuse encore aujourd'hui, sans qu'ils s'en doutent, ceux qui prolongent ce respect.
Dans les Gaules jadis, c'est-à-dire dans cette seule partie du monde qui ne traitait pas totalement les femmes en esclaves, elles étaient dans l'usage de prophétiser, de dire la bonne aventure : le peuple s'imagina qu'elles ne réussissaient à ce métier qu'en raison du commerce intime qu'elles avaient sans doute avec les dieux ; de là elles furent, pour ainsi dire, associées au sacerdoce, et jouirent d'une partie de la considération attachée aux prêtres. La Chevalerie s'établit en France sur ces préjugés, et les trouvant favorables à son esprit, elle les adopta ; mais il en fut de cela comme de tout : les causes s'éteignirent et les effets se conservèrent ; la Chevalerie disparut, et les préjugés qu'elle avait nourris s'accrurent. Cet ancien respect accordé à des titres chimériques ne put pas même s'anéantir, quand se dissipa ce qui fondait ces titres : on ne respecta plus des sorcières, mais on vénéra des catins, et ce qu'il y eut de pis, on continua de s'égorger pour elles. Que de telles platitudes cessent d'influer sur l'esprit des philosophes, et, remettant les femmes à leur véritable place, qu'ils ne voient en elles, ainsi que l'indique la nature, ainsi que l'admettent les peuples les plus sages, que des individus créés pour leurs plaisirs, soumis à leurs caprices, dont la faiblesse et la méchanceté ne doivent mériter d'eux que des mépris.
Mais non seulement, Thérèse, tous les peuples de la terre jouirent des droits les plus étendus sur leurs femmes, il s'en trouva même qui les condamnaient à la mort dès qu'elles venaient au monde, ne conservant absolument que le petit nombre nécessaire à la reproduction de l'espèce. Les Arabes, connus sous le nom de Koreihs, enterraient leurs filles dès l'âge de sept ans, sur une montagne auprès de La Mecque, parce qu'un sexe aussi vil leur paraissait, disaient-ils, indigne de voir le jour. Dans le sérail du roi d'Achem, pour le seul soupçon d'infidélité, pour la plus légère désobéissance dans le service des voluptés du prince, ou sitôt qu'elles inspirent le dégoût, les plus affreux supplices leur servent. à l'instant de punition. Aux bords du Gange, elles sont obligées de s'immoler elles-mêmes sur les cendres de leurs époux, comme inutiles au monde, dès que leurs maîtres n'en peuvent plus jouir. Ailleurs on les chasse comme des bêtes fauves, c'est un honneur que d'en tuer beaucoup ; en Égypte, on les immole aux dieux ; à Formose, on les foule aux pieds si elles deviennent enceintes. Les lois germaines ne condamnaient qu'à dix écus d'amende celui qui tuait une femme étrangère, rien si c'était la sienne, ou une courtisane. Partout, en un mot, je le répète, partout je vois les femmes humiliées, molestées, partout sacrifiées à la superstition des prêtres, à la barbarie des époux ou aux caprices des libertins. Et parce que j'ai le malheur de vivre chez un peuple encore assez grossier pour n'oser abolir le plus ridicule des préjugés, je me priverais des droits que la nature m'accorde sur ce sexe ! je renoncerais à tous les plaisirs qui naissent de ces droits !... Non, non, Thérèse, cela n'est pas juste : je voilerai ma conduite, puisqu'il le faut, mais je me dédommagerai en silence, dans la retraite où je m'exile, des chaînes absurdes où la législation me condamne, et là, je traiterai ma femme comme j'en trouve le droit dans tous les codes de l'univers, dans mon cur et dans la nature.
- Oh ! monsieur, lui dis-je, votre conversion est impossible.
- Aussi ne te conseillé-je pas de l'entreprendre, Thérèse, me répondit Gernande : l'arbre est trop vieux pour être plié ; on peut faire à mon âge quelques pas de plus dans la carrière du mal, mais pas un seul dans celle du bien. Mes principes et mes goûts firent mon bonheur depuis mon enfance, ils furent toujours l'unique base de ma conduite et de mes actions : peut-être irai-je plus loin, je sens que c'est possible, mais pour revenir, non ; j'ai trop d'horreur pour les préjugés des hommes, je hais trop sincèrement leur civilisation, leurs vertus et leurs dieux, pour y jamais sacrifier mes penchants.
De ce moment je vis bien que je n'avais plus d'autre parti à prendre, soit pour me tirer de cette maison, soit pour délivrer la comtesse, que d'user de ruse et de me concerter avec elle.
Depuis un an que j'étais dans sa maison, je lui avais trop laissé lire dans mon cur pour qu'elle ne se convainquît pas du désir que j'avais de la servir, et pour qu'elle ne devinât pas ce qui m'avait fait d'abord agir différemment. Je m'ouvris davantage, elle se livra : nous convînmes de nos plans. Il s'agissait d'instruire sa mère, de lui dessiller les yeux sur les infamies du comte. Mme de Gernande ne doutait pas que cette dame infortunée n'accourût aussitôt briser les chaînes de sa fille ; mais comment réussir, nous étions si bien renfermées, tellement gardées à vue ! Accoutumée à franchir des remparts, je mesurai des yeux ceux de la terrasse : à peine avaient-ils trente pieds ; aucune clôture ne parut à mes yeux ; je crois qu'une fois en bas de ces murailles, on se trouvait dans les routes du bois ; mais la comtesse arrivée de nuit dans cet appartement, et n'en étant jamais sortie, ne put rectifier mes idées. Je consentis à essayer l'escalade. Mme de Gernande écrivit à sa mère la lettre du monde la plus faite pour l'attendrir et la déterminer à venir au secours d'une fille aussi malheureuse ; je mis la lettre dans mon sein, j'embrassai cette chère et intéressante femme, puis aidée de nos draps, dès qu'il fut nuit, je me laissai glisser au bas de cette forteresse. Que devins-je, ô ciel ! quand je reconnus qu'il s'en fallait bien que je fusse dehors de l'enceinte ! Je n'étais que dans le parc, et dans un parc environné de murs dont la vue m'avait été dérobée par l'épaisseur des arbres et par leur quantité : ces murs avaient plus de quarante pieds de haut, tout garnis de verre sur la crête, et d'une prodigieuse épaisseur... Qu'allais-je devenir ? Le jour était prêt à paraître : que penserait-on de moi en me voyant dans un lieu où je ne pouvais me trouver qu'avec le projet sûr d'une évasion ? Pouvais-je me soustraire à la fureur du comte ? Quelle apparence y avait-il que cet ogre ne s'abreuvât pas de mon sang pour me punir d'une telle faute ? Revenir était impossible, la comtesse avait retiré les draps ; frapper aux portes, n'était se trahir encore plus sûrement : peu s'en fallut alors que la tête ne me tournât totalement et que je ne cédasse avec violence aux effets de mon désespoir. Si j'avais reconnu quelque pitié dans fume du comte, l'espérance peut-être m'eût-elle un instant abusée, mais un tyran, un barbare, un homme qui détestait les femmes, et qui, disait-il, cherchait depuis longtemps l'occasion d'en immoler une, en lui faisant perdre son sang, goutte à goutte, pour voir combien d'heures elle pourrait vivre ainsi... J'allais incontestablement servir à l'épreuve. Ne sachant donc que devenir, trouvant des dangers partout, je me jetai au pied d'un arbre, décidée à attendre mon sort, et me résignant en silence aux volontés de l'Éternel... Le jour paraît enfin : juste ciel ! le premier objet qui se présente à moi... c'est le comte lui-même : il avait fait une chaleur affreuse pendant la nuit ; il était sorti pour prendre l'air. Il croit se tromper, il croit voir un spectre, il recule : rarement le courage est la vertu des traîtres. Je me lève tremblante, je me précipite à ses genoux.
- Que faites-vous là, Thérèse ? me dit-il.
- Oh ! monsieur, punissez-moi, répondis-je, je suis coupable, et n'ai rien à répondre.
Malheureusement j'avais dans mon effroi oublié de déchirer la, lettre de la comtesse : il la soupçonne, il me la demande, je veux nier ; mais Gernande, voyant cette fatale lettre dépasser le mouchoir de mon sein, la saisit, la dévore, et m'ordonne de le suivre.
Nous rentrons dans le château par un escalier dérobé donnant sous les voûtes ; le plus grand silence y régnait encore ; après quelques détours, le comte ouvre un cachot et m'y jette.
- Fille imprudente, me dit-il alors, je vous avais prévenue que le crime que vous venez de commettre se punissait ici de mort : préparez-vous donc à subir le châtiment qu'il vous a plu d'encourir. En sortant de table, demain, je viendrai vous expédier.
Je me précipite de nouveau à ses genoux, mais me saisissant par les cheveux, il me traîne à terre, me fait faire ainsi deux ou trois fois le tour de ma prison, et finit par me précipiter contre les murs de manière à m'y écraser.
- Tu mériterais que je t'ouvrisse à l'instant les quatre veines, dit-il en fermant la porte, et si je retarde ton supplice, sois bien sûre que ce n'est que pour le rendre plus horrible. Il est dehors, et moi dans la plus violente agitation. Je ne vous peins point la nuit que je passai ; les tourments de l'imagination joints aux maux physiques que les premières cruautés de ce monstre venaient de me faire éprouver, la rendirent une des plus affreuses de ma vie. On ne se figure point les angoisses d'un malheureux qui attend son supplice à toute heure, à qui l'espoir est enlevé, et qui ne sait pas si la minute où il respire ne sera pas la dernière de ses jours. Incertain de son supplice, il se le représente sous mille formes plus horribles les unes que les autres ; le moindre bruit qu'il entend lui paraît être celui de ses bourreaux ; son sang s'arrête, son cur s'éteint, et le glaive qui va terminer ses jours est moins cruel que ces funestes instants où la mort le menace.
Il est vraisemblable que le comte commença par se venger de sa femme ; l'événement qui me sauva va vous en convaincre comme moi : il y avait trente-six heures que j'étais dans la crise que je viens de vous peindre sans qu'on m'eût apporté aucun secours, lorsque ma porte s'ouvrit et que le comte parut ; il était seul, la fureur étincelait dans ses yeux.
- Vous devez bien vous douter, me dit-il, du genre de mort que vous allez subir : il faut que ce sang pervers s'écoule en détail ; vous serez saignée trois fois par jour, je veux voir combien de temps vous pourrez vivre de cette façon. C'est une expérience que je brûlais de faire, vous le savez, je vous remercie de m'en fournir les moyens.
Et le monstre, sans s'occuper pour lors d'autres passions que de sa vengeance, me fait tendre un bras, me pique, et bande la plaie après deux
palettes de sang. Il avait à peine fini, que des cris se font entendre.
- Monsieur !... monsieur ! lui dit en accourant une des vieilles qui nous servaient... venez au plus vite, Madame se meurt, elle veut vous parler avant de rendre l'âme.
Et la vieille revole auprès de sa maîtresse.
Quelque accoutumé que l'on soit au crime, il est rare que la nouvelle de son accomplissement n'effraye celui qui vient de le commettre. Cette terreur venge la vertu : tel est l'instant où ses droits se reprennent. Gernande sort égaré, il oublie de fermer les portes. Je profite de la circonstance, quelque affaiblie que je sois par une diète de plus de quarante heures et par une saignée : je m'élance hors de mon cachot, tout est ouvert, je traverse les cours, et me voilà dans la forêt sans qu'on m'ait aperçue. « Marchons, me dis-je, marchons avec courage ; si le fort méprise le faille, il est un Dieu puissant qui protège celui-ci et qui ne l'abandonne jamais. » Pleine de ces idées, j'avance avec ardeur, et avant que la nuit ne soit close, je me trouve dans une chaumière à quatre lieues du château. Il m'était resté quelque argent, je me fis soigner de mon mieux : quelques heures me rétablirent. Je partis dès le point du jour, et m'étant fait montrer la route, renonçant à tous projets de plaintes, soit anciennes, soit nouvelles, je me fis diriger vers Lyon où j'arrivai le huitième jour, bien faible, bien souffrante, mais heureusement sans être poursuivie. Là je ne songeai qu'à me rétablir avant de gagner Grenoble, où j'avais toujours dans l'idée que le bonheur m'attendait.
Un jour que je jetais par hasard les yeux sur une gazette étrangère, quelle fut ma surprise d'y reconnaître encore le crime couronné, et d'y voir au pinacle un des principaux auteurs de mes maux ! Rodin, ce chirurgien de Saint-Marcel, cet infâme qui m'avait si cruellement punie d'avoir voulu lui épargner le meurtre de sa fille, venait, disait ce journal, d'être nommé premier chirurgien de l'Impératrice de Russie, avec des appointements considérables. « Qu'il soit fortuné, le scélérat, me dis-je, qu'il le soit, dès que la providence le veut ! et toi, souffre, malheureuse créature, souffre sans te plaindre, puisqu'il est dit que les tribulations et les peines doivent être l'affreux partage de la vertu ; n'importe, je ne m'en dégoûterai jamais. »
Je n'étais point au bout de ces exemples frappants du triomphe des vices, exemples si décourageants pour la vertu, et la prospérité du personnage que j'allais retrouver devait me dépiter et me surprendre plus qu'aucune autre, sans doute, puisque c'était celle d'un des hommes dont j'avais reçu les plus sanglants outrages. Je ne m'occupais que de mon départ, lorsque je reçus un soir un billot qui me fut rendu par un laquais vêtu de gris, absolument inconnu de moi ; en me le remettant, il me dit qu'il était chargé de la part de son maître d'obtenir sans faute une réponse de moi. Tels étaient les mots de ce billet :
Un homme qui a quelques torts avec vous, qui croit vous avoir reconnue dans la place de Bellecour, brûle de vous voir et de réparer sa conduite : hâtez-vous de le venir trouver ; il a des choses à vous apprendre, qui peut-être l'acquitteront de tout ce qu'il vous doit.
Ce billet n'était point signé, et le laquais ne s'expliquait pas. Lui ayant déclaré que j'étais décidée à ne point répondre que je ne susse quel était son maître :
- C'est M. de Saint-Florent, mademoiselle, me dit-il ; il a eu l'honneur de vous connaître autrefois aux environs de Paris ; vous lui avez, prétend-il, rendu des services dont il brûle de s'acquitter. Maintenant à la tête du commerce de cette ville, il y jouit à la fois d'une considération et d'un bien qui le mettent à même de vous prouver sa reconnaissance. Il vous attend.
Mes réflexions furent bientôt faites. Si cet homme n'avait pas pour moi de bonnes intentions, me disais-je, serait-il vraisemblable qu'il m'écrivît, qu'il me fît parler de cette manière ? Il a des remords de ses infamies passées, il se rappelle avec effroi de m'avoir arraché ce que j'avais de plus cher, et de m'avoir réduite, par l'enchaînement ; de ses horreurs, au plus cruel état où puisse être une femme. . Oui, oui, n'en doutons pas, ce sont des remords, je serais coupable envers l'Être suprême si je ne me prêtais à les apaiser. Suis-je en situation d'ailleurs de rejeter l'appui qui se présente ? Ne dois-je pas bien plutôt saisir avec empressement tout ce qui s'offre pour me soulager ? C'est dans son hôtel que cet homme veut me voir : sa fortune doit l'entourer de gens devant lesquels il se respectera trop pour oser me manquer encore, et dans l'état où je suis, grand Dieu ! puis-je inspirer autre chose que de la commisération ? J'assurai donc le laquais de Saint-Florent que le lendemain, sur les onze heures, j'aurais l'avantage d'aller saluer son maître, que je le félicitais des faveurs qu'il avait reçues de la Fortune, et qu'il s'en fallait bien qu'elle m'eût traitée comme lui.
Je rentrai chez moi, mais si occupée de ce que voulait me dire cet homme, que je ne fermai pas l'il de la nuit. J'arrive enfin à l'adresse indiquée : un hôtel superbe, une foule de valets, les regards humiliants de cette riche canaille sur l'infortune qu'elle méprise, tout m'en impose, et je suis au moment de me retirer, lorsque le même laquais qui m'avait parlé la veille m'aborde et me conduit, en me rassurant, dans un cabinet somptueux ou je reconnais fort bien mon bourreau, quoique âgé pour lors de quarante-cinq ans, et qu'il y eût près de neuf que je ne l'eusse vu. Il ne se lève point, mais il ordonne qu'on nous laisse seuls, et me fait signa d'un geste de venir nie placer sur une chaise à côté du vaste fauteuil qui le contient.
- J'ai voulu vous revoir, mon enfant, dit-il, avec le ton humiliant de la supériorité, non que je croie avoir de grands torts avec vous, non qu'une fâcheuse réminiscence me contraigne à des réparations au-dessus desquelles je me crois ; mais je me souviens que dans le peu de temps que nous nous sommes connus, vous m'avez montré de l'esprit : il en faut pour ce que j'ai à vous proposer, et si vous l'acceptez, le besoin que j'aurai alors de vous vous fera trouver dans ma fortune, les ressources qui vous sont nécessaires, et sur lesquelles vous compteriez en vain sans cela.
Je voulus répondre par quelques reproches à la légèreté du ce début ; Saint-Florent m'imposa silence.
- Laissons ce qui s'est passé, me dit-il, c'est l'histoire des passions, et mes principes me portent à croire qu'aucun frein n'en doit arrêter la fougue ; quand elles parlent, il faut les servir, c'est ma loi. Lorsque je fus pris par les voleurs avec qui vous étiez, me vîtes-vous me plaindre de mon sort ? Se consoler et agir d'industrie, si l'on est le plus faible, jouir de tous ses droits, si l'on est le plus fort, voilà mon système. Vous étiez jeune et joli, Thérèse, nous nous trouvions au fond d'une forêt, il n'est point de volupté dans le monde qui allume mes sens comme le viol d'une fille vierge : vous l'étiez, je vous ai violée ; peut-être vous eussé-je fait pis, si ce que je hasardais n'eût pas eu de succès, et que vous m'eussiez opposé des résistances. Mais je vous volai, je vous laissai sans ressources au milieu de la nuit, dans une route dangereuse ; deux motifs occasionnèrent ce nouveau délit : il me fallait de l'argent, je n'en avais pas ; quant à l'autre raison qui put me porter à ce procédé, je vous l'expliquerais vainement, Thérèse, vous ne l'entendriez point. Les seuls êtres qui connaissent le cur de l'homme, qui en ont étudié les replis, qui ont démêlé les coins les plus impénétrables de ce dédale obscur, pourraient vous expliquer cette sorte d'égarement.
- Quoi ! monsieur, de l'argent que je vous avais offert... le service que je venais de vous rendre... être payée de ce que j'avais fait pour vous par une aussi noire trahison... cela peut, dites-vous, se comprendre, cela peut se légitimer ?
- Eh ! oui, Thérèse, eh ! oui ; la preuve que cela peut s'expliquer, c'est qu'en venant de vous piller, de vous molester... (car je vous battis, Thérèse), eh bien ! à vingt pas de là, songeant à l'état où je vous laissais, je retrouvai sur-le-champ dans ces idées des forces pour de nouveaux outrages, que je ne vous eusse peut-être jamais faits sans cela. Vous n'aviez perdu qu'une de vos prémices... je m'en allais, je revins sur mes pas, et je vous fis perdre l'autre... Il est donc vrai que dans de certaines âmes la volupté peut naître au sein du crime ! Que dis-je ? il est donc vrai que le crime seul l'éveille et le décide, et qu'il n'est pas une seule volupté dans le monde qu'il n'enflamme et qu'il n'améliore...
- Oh ! monsieur, quelle horreur !
- N'en pouvais-je pas commettre une plus grande ?... Peu s'en fallut, je vous l'avoue ; mais je me doutais bien que vous alliez être réduite aux dernières extrémités : cette idée me satisfit, je vous quittai. Laissons cela, Thérèse, et venons à, l'objet qui m'a fait désirer de vous voir.
Cet incroyable goût que j'ai pour l'un et l'autre pucelage d'une petite fille ne m'a point quitté, Thérèse, poursuivit Saint-Florent ; il en est de celui-là. comme de tous les autres écarts du libertinage : plus on vieillit, et plus ils prennent de forces ; des anciens délits naissent de nouveaux désirs, et de nouveaux crimes de ces désirs. Tout cela ne serait rien, ma chère, si ce qu'on emploie pour réussir n'était pas soi-même très coupable. Mais comme le besoin du mal est le premier mobile d(c) nos caprices, plus ce qui nous conduit est criminel, et mieux nous sommes irritée. Arrivé là, on ne se plaint plus que de la médiocrité des moyens : plus leur atrocité s'étend, plus notre volupté devient piquante, et l'on s'enfonce ainsi dans le bourbier sans la plus légère envie d'en sortir.
C'est mon histoire, Thérèse ; chaque jour, deux jeunes enfants sont nécessaires à mes sacrifices. Ai-je joui ? non seulement je n'en revois plus les objets, mais il devient même essentiel à l'entière satisfaction de mes fantaisies que ces objets sortent aussitôt de la ville : je goûterais mal les plaisirs du lendemain si j'imaginais que les victimes de la veille respirassent encore le même air que moi. Le moyen de m'en débarrasser est facile. Le croirais-tu, Thérèse ? Ce sont mes débauches qui peuplent le Languedoc et la Provence de la multitude d'objets de libertinage que renferme leur sein
1 : une heure après que ces petites filles m'ont servi, des émissaires sûrs les embarquent et les vendent aux appareilleuses de Nîmes, de Montpellier, de Toulouse, d'Aix et de Marseille. Ce commerce, dont j'ai deux tiers de bénéfice, me dédommage amplement de ce que les sujets me coûtent, et je satisfais ainsi deux de mes plus chères passions, et ma luxure, et ma cupidité. Mais les découvertes, les séductions me donnent de la peine ; d'ailleurs l'espèce de sujets importe infiniment à ma lubricité : je veux qu'ils soient tous pris dans ces asiles de la misère où le besoin de vivre et l'impossibilité d'y réussir, absorbant le courage, la fierté, la délicatesse, énervant l'âme enfin, décide, dans l'espoir d'une subsistance indispensable, à tout ce qui paraît devoir l'assurer. Je fais impitoyablement fouiller tous ces réduits : on n'imagine pas ce qu'ils me rendent. Je vais plus loin, Thérèse : l'activité, l'industrie, un peu d'aisance, en luttant contre mes subornations, me raviraient une grande partie des sujets ; j'oppose à ces écueils le crédit dont je jouis dans cette ville, j'excite des oscillations dans le commerce, ou des chertés dans les vivres, qui, multipliant les classes du pauvre, lui enlevant d'un côté les moyens du travail, et lui rendant difficiles de l'autre ceux de la vie, augmentent en raison égale la somme des sujets que la misère me livre. La ruse est connue, Thérèse : ces disettes de bois, de blé et d'autres comestibles, dont Paris a frémi tant d'années, n'avaient d'autres objets que ceux qui m'animent ; l'avarice, le libertinage, voilà les passions qui, du sein des lambris dorés, tendent une multitude de filets jusque sur l'humble toit du pauvre. Mais, quelque habileté que je mette en usage pour presser d'un côté, si des mains adroites n'enlèvent pas lestement de l'autre, j'en suis pour mes peines, et la machine va tout aussi mal que si je n'épuisais pas mon imagination en ressources et mon crédit en opérations. J'ai donc besoin d'une femme leste, jeune, intelligente, qui, ayant elle-même passé par les épineux sentiers de la misère, connaisse mieux que qui que ce soit les moyens de débaucher celles qui y sont ; une femme dont les yeux pénétrants devinent l'adversité dans ses greniers les plus ténébreux, et dont l'esprit suborneur en détermine les victimes à se tirer de l'oppression par les moyens que je présente ; une femme spirituelle enfin, sans scrupule comme sans pitié, qui ne néglige rien pour réussir, jusqu'à couper même le peu de ressources qui, soutenant encore l'espoir de ces infortunées, les empêche de se résoudre. J'en avais une excellente, et sûre : elle vient de mourir. On n'imagine pas jusqu'où cette intelligente créature portait l'effronterie ; non seulement elle isolait ces misérables au point de les contraindre à venir l'implorer à genoux, mais si ces moyens ne lui succédaient pas assez tôt pour accélérer leur chute, la scélérate allait jusqu'à les voler. C'était un trésor : il ne me faut que deux sujets par jour, elle m'en eût donné dix, si je les eusse voulus. Il résultait de là que je faisais des choix meilleurs, et que la surabondance de la matière première de mes opérations me dédommageait de la main-d'uvre. C'est cette femme qu'il faut remplacer, ma chère ; tu en auras quatre à tes ordres, et deux mille écus d'appointements : j'ai dit, réponds, Thérèse, et surtout que des chimères ne t'empêchent pas d'accepter ton bonheur quand le hasard et ma main te l'offrent.
- Oh ! monsieur, dis-je à ce malhonnête homme, en frémissant de ses discours, est-il possible, et que vous puissiez concevoir de telles voluptés, et que vous osiez me proposer de les servir ! Que d'horreurs vous venez de me faire entendre ! Homme cruel, si vous étiez malheureux seulement deux jours, vous verriez comme ces systèmes d'inhumanité s'anéantiraient bientôt dans votre cur : c'est la prospérité qui vous aveugle et qui vous endurcit ; vous vous blasez sur le spectacle de maux dont vous vous croyez à l'abri, et parce que vous espérez ne les jamais sentir, vous vous supposez en droit de les infliger ; puisse le bonheur ne jamais approcher de moi, dès qu'il peut corrompre à tel point ! Ô juste ciel ! ne se pas contenter d'abuser de l'infortune ! pousser l'audace et la férocité jusqu'à l'accroître, jusqu'à la prolonger, pour l'unique satisfaction de ses désirs ! Quelle cruauté, monsieur ! les bêtes les plus féroces ne nous donnent pas d'exemples d'une barbarie semblable.
- Tu te trompes, Thérèse, il n'y a pas de fourberies que le loup n'invente pour attirer l'agneau dans ses pièges : ces ruses sont dans la nature, et la bienfaisance n'y est pas ; elle n'est qu'un caractère de la faiblesse préconisée par l'esclave pour attendrir son maître et le disposer à plus de douceur ; elle ne s'annonce jamais chez l'homme que dans deux cas : ou s'il est le plus faible, ou s'il craint de le devenir. La preuve que cette prétendue vertu n'est pas dans la nature, c'est qu'elle est ignorée de l'homme le plus rapproché d'elle. Le sauvage, en la méprisant, tue sans pitié son semblable, ou par vengeance ou par avidité... Ne la respecterait-il pas, cette vertu, si elle était écrite dans son cour ? Mais elle n'y parut jamais, jamais elle ne se trouvera partout où les hommes seront égaux. La civilisation, en épurant les individus, en distinguant des rangs, en offrant un pauvre aux yeux du riche, en faisant craindre à celui-ci une variation d'état qui pouvait le précipiter dans le néant de l'autre, mit aussitôt dans son esprit le désir de soulager l'infortuné pour être soulagé à son tour, s'il perdait ses richesses. Alors naquit la bienfaisance, fruit de la civilisation et de la crainte : elle n'est donc qu'une vertu de circonstances, mais nullement un sentiment de la nature qui ne plaça jamais dans nous d'autre désir que celui de nous satisfaire, à quelque prix que ce pût être. C'est en confondant ainsi tous les sentiments, c'est en n'analysant jamais rien, qu'on s'aveugle sur tout et qu'on se prive de toutes les jouissances.
- Ah ! monsieur, interrompis-je avec chaleur, peut-il en être une plus douce que celle de soulager l'infortune ? Laissons à part la frayeur de souffrir soi-même : y a-t-il une satisfaction plus vraie que celle d'obliger ?... Jouir des larmes de la reconnaissance, partager le bien-être qu'on vient de répandre chez des malheureux qui, semblables à vous, manquaient néanmoins des choses dont vous formez vos premiers besoins, les entendre chanter vos louanges et vous appeler leur père, replacer la sérénité sur des fronts obscurcis par la défaillance, par l'abandon et le désespoir, non, monsieur, nulle volupté dans le monde ne peut égaler celle-là : c'est celle de la divinité même, et le bonheur qu'elle promet à ceux qui l'auront servie sur la terre ne sera que la possibilité de voir ou de faire des heureux dans le ciel. Toutes les vertus naissent de celle-là, monsieur ; on est meilleur père, meilleur fils, meilleur époux, quand on connaît le charme d'adoucir l'infortune. Ainsi que les rayons du soleil, on dirait que la présence de l'homme charitable répand, sur tout ce qui l'entoure, la fertilité, la douceur et la joie ; et le miracle de la nature, après ce foyer de la lumière céleste, est l'âme honnête, délicate et sensible dont la félicité. suprême est de travailler à celle des autres.
-
Phbus que tout cela, Thérèse ! les jouissances de l'homme sont en raison de la sorte d'organes qu'il a reçus de la nature ; celles de l'individu faible, et par conséquent de toutes les femmes, doivent porter à des voluptés morales, plus piquantes, pour de tels êtres, que celles qui n'influeraient que sur un physique entièrement dénué d'énergie
le contraire est l'histoire des âmes fortes, qui, bien mieux délectées des chocs vigoureux imprimés sur ce qui les entoure, qu'elle, ne le seraient des impressions délicates ressenties par ces mêmes êtres existant auprès d'eux, préfèrent inévitablement, d'après cette constitution, ce qui affecte les autres en sens douloureux, à ce qui ne toucherait que d'une manière plus douce. Telle est l'unique différence des gens cruels aux gens débonnaires ; les uns et les autres sont doués de sensibilité, mais ils le sont chacun à leur manière. Je ne nie pas qu'il n'y ait des jouissances dans l'une et l'autre classe, mais je soutiens avec beaucoup de philosophes, sans doute, que celles de l'individu organisé de la manière la plus vigoureuse seront incontestablement plus vives que toutes celles de son adversaire ; et ces systèmes établis, il peut et il doit se trouver une sorte d'hommes qui trouve autant de plaisir dans tout ce qu'inspire la cruauté, que les autres en goûtent dans la bienfaisance. Mais ceux-ci seront des plaisirs doux, et les autres des plaisirs fort vifs : les uns seront les plus sûrs, les plus vrais sans doute, puisqu'ils caractérisent les penchants de tous les hommes encore au berceau de la nature, et des enfants mêmes, avant qu'ils n'aient connu l'empire de la civilisation ; les autres ne seront ;lue l'effet de cette civilisation, et par conséquent des voluptés trompeuses et sans aucun sel. Au reste, mon enfant, comme nous sommes moins ici pour philosopher que pour consolider une détermination, ayez pour agréable de me donner votre dernier mot... Acceptez-vous, ou non, le parti que je vous propose ?
- Assurément, je le refuse, monsieur, répondis-je en me levant... Je suis bien pauvre... oh ! oui, bien pauvre, monsieur ; mais, plus riche des sentiments de mon cur que de tous les dons de la Fortune, jamais je ne sacrifierai le, ; uns pour posséder les autres : je saurai mourir dans l'indigence, mais je ne trahirai pas la vertu.
- Sortez, me dit froidement cet homme détestable, et que je n'aie pas surtout à craindre de vous des indiscrétions : vous seriez bientôt mise en un lieu d'où je n'aurais plus à les redouter.
Rien n'encourage la vertu comme les craintes du vice bien moins timide que je ne l'aurais cru, j'osai, en lui promettant qu'il n'aurait rien à redouter de moi, lui rappeler le vol qu'il m'avait fait dans la forêt de Bondy, et lui faire sentir que, dans la circonstance où j'étais, cet argent me devenait indispensable. Le monstre me répondit durement alors qu'il ne tenait qu'à moi d'en gagner, et que je m'y refusais.
- Non, monsieur, répondis-je avec fermeté, non, je sous le répète, je périrais mille fois, plutôt que de sauver mes jours à ce prix.
- Et moi, dit Saint-Florent, il n'y a de même rien que je ne préférasse au chagrin de donner mon argent sans qu'on le gagne : malgré le refus que vous avez l'insolence de me faire, je veux bien encore passer un quart d'heure avec vous ; allons donc dans ce boudoir, et quelques instants d'obéissance mettront vos fonds dans un meilleur ordre.
- Je n'ai pas plus d'envie de servir vos débauches dans un sens que dans un autre, monsieur, répondis-je fièrement : ce n'est pas la charité que je demande, homme cruel ; non, je ne vous procure pas cette jouissance ; ce que je réclame n'est que ce qui m'est dû ; c'est ce que vous m'avez volé de la plus indigne manière... Garde-le, cruel, garde-le, si bon te semble : vois sans pitié mes larmes ; entends si tu peux, sans t'émouvoir, les tristes accents du besoin, mais souviens-toi que si tu commets cette nouvelle infamie, j'aurai, au prix de ce qu'elle me coûte, acheté le droit de te mépriser à jamais.
Saint-Florent furieux m'ordonna de sortir, et je pus lire sur son affreux visage que, sans les confidences qu'il m'avait faites, et dont il redoutait l'éclat, j'eusse peut-être payé par quelques brutalités de sa part la hardiesse de lui avoir parlé trop vrai... Je sortis. On amenait au même instant à ce débauché une de ces malheureuses victimes de sa sordide crapule. Une des femmes, dont il me proposait de partager l'horrible état, conduisait chez lui une pauvre petite fille d'environ neuf ans, dans tous les attributs de l'infortune et de la langueur : elle paraissait avoir à peine la force de se soutenir... Oh, ciel ! pensai-je en voyant cela, se peut-il que de tels objets puissent inspirer d'autres sentiments que ceux de la pitié ! Malheur à l'être dépravé qui pourra soupçonner des plaisirs sur un sein que le besoin consume ; qui voudra cueillir des baisers sur une bouche que la faim dessèche, et qui ne s'ouvre que pour le maudire !
Mes larmes coulèrent : j'aurais voulu ravir cette victime au tigre qui l'attendait, je ne l'osai pas. L'aurais-je pu ? Je regagnais promptement mon auberge, aussi humiliée d'une infortune qui m'attirait de telles propositions, que révoltée contre l'opulence qui se hasardait à les faim.
Je partis de Lyon le lendemain pour prendre la route du Dauphiné, toujours remplie du fol espoir qu'un peu de bonheur m'attendait dans cette province. A peine fus-je a deux lieues de Lyon, à pied comme à mon ordinaire, avec un couple de chemises et quelques mouchoirs dans mes poches, que je rencontrai une vieille femme qui m'aborda avec l'air de la douleur et qui me conjura de lui faire l'aumône. Loin de la dureté dont je venais de recevoir d'aussi cruels exemples, ne connaissant de bonheur au monde que celui d'obliger un malheureux, je sors à l'instant ma bourse à dessein d'en tirer un écu et de le donner à cette femme ; maïs l'indigne créature, bien plus prompte que moi, quoique je l'eusse d'abord jugée vieille et cassée, saute lestement sur ma bourse, la saisit, me renverse d'un vigoureux coup de poing dans l'estomac, et ne reparaît plus à mes yeux qu'à cent pas de là, entourée de quatre coquins qui me menacent si j'ose avancer.
Grand Dieu ! m'écriai-je avec amertume, il est donc impossible que mon âme s'ouvre à aucun mouvement vertueux sans que j'en sois à l'instant punie par les châtiments les plus sévères ! En ce moment fatal tout mon courage m'abandonna : j'en demande aujourd'hui bien sincèrement pardon au ciel ; mais je fus aveuglée par le désespoir. Je me sentis prête à quitter la carrière où s'offraient tant d'épines : deux partis se présentaient, celui de m'aller joindre aux fripons qui venaient de me voler, ou celui de retourner à Lyon pour y accepter la proposition de Saint-Florent. Dieu me fit grâce de ne pas succomber, et quoique l'espoir qu'il alluma à nouveau dans moi fût trompeur, puisque tant d'adversités m'attendaient encore, je le remercie pourtant de m'avoir soutenue : la fatale étoile qui me conduit, quoique innocente, à l'échafaud, ne me vaudra jamais que la mort ; d'autres partis m'eussent valu l'infamie, et l'un est bien moins cruel que le reste.
Je continue de diriger mes pas vers la ville de Vienne, décidée à y vendre ce qui me restait pour arriver à Grenoble. Je marchais tristement, lorsque, à un quart de lieue de cette ville, j'aperçois dans la plaine, à droite du chemin, feux cavaliers qui foulaient un homme aux pieds de leurs chevaux, et qui, après l'avoir laissé comme mort, se sauvèrent à bride abattue ; ce spectacle affreux m'attendrit jusqu'aux larmes. Hélas ! me dis-je, voilà un homme plus à plaindre que moi ; il me reste au moins la santé et la force, je puis gagner ma vie, et si ce malheureux n'est pas riche, que va-t-il devenir ?
A quelque point que j'eusse dû me défendre des mouvements de la commisération, quelque funeste qu'il fût pour moi de m'y livrer, je ne pus vaincre l'extrême désir que j'éprouvais de me rapprocher de cet homme et de lui prodiguer mes secours. Je vole à lui, il respire par mes soins un peu d'eau spiritueuse que je conservais sur moi : il ouvre enfin les yeux, et ses premiers accents sont ceux de la reconnaissance ; encore plus empressée de lui être utile, je mets en pièces une de mes chemises pour panser ses blessures, pour étancher son sang : un des seuls effets qui me restent, je le sacrifie pour ce malheureux. Ces premiers soins remplis, je lui donne à boire un peu de vin ; cet infortuné a tout à fait repris ses sens ; je l'observe et je le distingue mieux. Quoique à pied, et dans un équipage assez leste, il ne paraissait pourtant pas dans la médiocrité, il avait quelques effets de prix, des bagues, une montre, des boîtes, mais tout cela fort endommagé de son aventure. Il me demande, dès qu'il peut parler, quel est l'ange bienfaisant qui lui apporte ce secours, et ce qu'il peut faire pour lui en témoigner sa gratitude. Ayant encore la simplicité de croire qu'une âme enchaînée par la reconnaissance devait être à moi sans retour, je crois pouvoir jouir en sûreté du doux plaisir de faire partager mes pleurs à celui qui vient d'en verser dans mes bras : je l'instruis de mes revers, il les écoute avec intérêt, et quand j'ai fini par la dernière catastrophe qui vient de m'arriver, dont le récit lui fait voir l'état de misère où je me trouve :
- Que je suis heureux, s'écrie-t-il, de pouvoir au moins reconnaître tout ce que vous venez de faire pour moi ! Je m'appelle Roland, continue cet aventurier, je possède un fort beau château dans la montagne, à quinze lieues d'ici, je vous invite à m'y suivre ; et pour que cette proposition n'alarme point votre délicatesse, je vais vous expliquer tout de suite à quoi vous me serez utile. Je suis garçon, mais j'ai une sur que j'aime passionnément, qui s'est vouée à ma solitude, et qui la partage avec moi : j'ai besoin d'un sujet pour la servir ; nous venons de perdre celle qui remplissait cet emploi, je vous offre sa place.
Je remerciai mon protecteur, et pris la liberté de lui demander par quel hasard un homme comme lui s'exposait à voyager sans suite, et, ainsi que cela venait de lui arriver, à être molesté par des fripons.
-- Un peu replet, jeune et vigoureux, je suis depuis plusieurs années, me dit Roland, dans l'habitude de venir ale chez moi à Vienne de cette manière. Ma santé et ma bourse y gagnent : ce n'est pas que je sois dans le cas de prendre garde à la dépense, car je suis riche ; vous en verrez bientôt la preuve, si vous me faites l'amitié de venir chez moi ; mais l'économie ne gâte jamais rien. Quant aux deux hommes qui viennent de m'insulter, ce sont deux gentillâtres du canton, à qui je gagnai cent louis la semaine passée, dans une maison, à Vienne ; je me contentai de leur parole, je les rencontre aujourd'hui, je leur demande mon dû, et voilà comme ils me traitent.
Je déplorais avec cet homme le double malheur dont il était victime, lorsqu'il me proposa de nous remettre en route :
- Je me sens un peu mieux, grâce à vos soins, me dit Roland ; la nuit s'approche, gagnons une maison qui doit être à deux lieues d'ici ; moyennant les chevaux que nous y prendrons demain, nous pourrons arriver chez moi le même soir.
Absolument décidée à profiter des secours que le ciel semblait m'envoyer, j'aide Roland à se mettre en marche, je le soutiens pendant la route, et nous trouvons effectivement à deux lieues de là, l'auberge qu'il avait indiquée. Nous y soupons honnêtement ensemble ; après le repas, Roland me recommande à la maîtresse du logis, et le lendemain, sur deux mules de louage qu'escortait un valet de l'auberge, nous gagnons la frontière du Dauphiné, nous dirigeant toujours vers les montagnes. La traite étant trop longue pour la faire en un jour, nous nous arrêtâmes à Virieu, où j'éprouvai les mêmes soins, les mêmes égards de mon patron, et le jour d'ensuite nous continuâmes notre marche toujours dans la même direction. Sur les quatre heures du soir, nous arrivâmes au pied des montagnes : là, le chemin devenant presque impraticable, Roland recommanda au muletier de ne pas me quitter de peur d'accident, et nous pénétrâmes dans les gorges. Nous ne fîmes que tourner, monter et descendre pendant plus de quatre lieues, et nous avions alors tellement quitté toute habitation et tout chemin frayé, que je me crus au bout de l'univers. Un peu d'inquiétude vint me saisir malgré moi ; Roland ne put s'empêcher de le voir, mais il ne disait mot, et son silence m'effrayait encore plus. Enfin nous vîmes un château perché sur la crête d'une montagne, au bord d'un précipice affreux, dans lequel il semblait prêt à s'abîmer : aucune route ne paraissait y tenir ; celle que nous suivions, seulement pratiquée par des chèvres, remplie de cailloux de tous côtés, arrivait cependant à cet effrayant repaire, ressemblant bien plutôt à un asile de voleurs qu'à l'habitation de gens vertueux.
- Voilà ma maison, me dit Roland, dès qu'il crut que le château avait frappé mes regards.
Et sur ce que je lui témoignais mon étonnement de le voir habiter une telle solitude :
- C'est ce qui me convient, me répondit-il avec brusquerie.
Cette réponse redoubla mes craintes : rien n'échappe dans le malheur ; un mot, une inflexion plus ou moins prononcée chez ceux de qui nous dépendons, étouffe ou ranime l'espoir ; mais n'étant plus à même de prendre un parti différent, je me contins. A force de tourner, cette antique masure se trouva tout à coup en face de nous : un quart de lieue tout au plus nous en séparait encore ; Roland descendit de sa mule, et m'ayant dit d'en faire autant, il les rendit toutes deux au valet, le paya et lui ordonna de s'en retourner. Ce nouveau procédé me déplut encore ; Roland s'en aperçut.
- Qu'avez-vous, Thérèse ? me dit-il, en nous acheminant vers son habitation ; vous n'êtes point hors de France ; ce château est sur les frontières du Dauphiné, il dépend de Grenoble.
- Soit, monsieur, répondis-je ; mais comment vous est-il venu dans l'esprit de vous fixer dans un tel coupe-gorge ?
- C'est que ceux qui l'habitent ne sont pas des gens très honnêtes, dit Roland ; il serait fort possible que tu ne fusses pas édifiée de leur conduite.
- Ah ! monsieur, lui dis-je en tremblant, vous me faites frémir, où me menez-vous donc ?
- Je te mène servir des faux-monnayeurs dont je suis le chef, rugi dit Roland, en me saisissant par le bras et me faisant traverser de force un petit pont qui s'abaissa à notre arrivée et se releva tout de suite après. Vois-tu ce puits ? continua-t-il, dès que nous fûmes entrés, en me montrant une grande et profonde grotte située au fond de la cour, où quatre femmes nues et enchaînées faisaient mouvoir une roue ; voilà tes compagnes, et voilà ta besogne, moyennant que tu travailleras journellement dix heures à tourner cette roue, et que tu satisferas comme ces femmes tous les caprices auxquels il me plaira de te soumettre, il te sera accordé six onces de pain noir et un plat de fèves par jour ; pour ta liberté, renonces-y ; tu ne l'auras jamais. Quand tu agiras morte à la peine, on te jettera dans ce trou que tu rois à côté du puits, avec soixante ou quatre-vingts autres coquines de ton espèce qui t'y attendent, et l'on te remplacera. par une nouvelle.
- Oh ! grand Dieu, m'écriai-je en me jetant aux pieds de Roland, daignez vous rappeler, monsieur, que je vous ai sauvé la vie ; qu'un instant ému par la reconnaissance, vous semblâtes m'offrir le bonheur, et que c'est en me précipitant dans un abîme éternel de maux que vous acquittez mes services. Ce que vous faites est-il juste, et le remords ne vient-il pas déjà me venger au fond de votre cur ?
- Qu'entends-tu, je te prie, par ce sentiment de reconnaissance dont tu t'imagines m'avoir captivé ? dit Roland. Raisonne mieux, chétive créature ; que faisais-tu quand tu vins à mon secours ? Entre la possibilité de suivre ton chemin et celle de venir avec moi, n'as-tu pas choisi le dernier comme un mouvement inspiré par ton cur ? Tu te livrais donc à une jouissance ? Par où diable prétends-tu que je sois obligé de te récompenser des plaisirs que tu te donnes ? Et comment te vint-il jamais dans l'esprit qu'un homme qui, comme moi, nage dans l'or et l'opulence, daigne s'abaisser à devoir quelque chose à une misérable de ton espèce ? M'eusses-tu rendu la vie, je ne te devrais rien, dès que tu n'as agi que pour toi : au travail, esclave, au travail ! apprends que la civilisation, en bouleversant les principes de la nature, ne lui enlève pourtant point ses droits ; elle créa dans l'origine des êtres forts et des êtres faibles, avec l'intention que ceux-ci fussent toujours subordonnés aux autres ; l'adresse, l'intelligence de l'homme varièrent la position des individus, ce ne fut plus la force physique qui détermina les rangs, ce fut celle de l'or ; l'homme le plus riche devint le plus fort, le plus pauvre devint le plus faible ; à cela près des motifs qui fondaient la puissance, la priorité du fort fut toujours dans les lois de la nature, à qui il devenait égal que la chaîne qui captivait le faible fût tenue par le plus riche ou par le plus vigoureux, et qu'elle écrasât le plus faible ou bien le plus pauvre. Mais ces mouvements de reconnaissance dont tu veux me composer des liens, elle les méconnaît, Thérèse ; il ne fut jamais dans ses lois que le plaisir où l'un se livrait en obligeant devînt un motif pour celui qui recevait de se relâcher de ses droits sur l'autre. Vois-tu chez les animaux, qui nous servent d'exemples, ces sentiments que tu réclames ? Lorsque je te domine par mes richesses ou par ma force, est-il naturel que je t'abandonne mes droits, ou parce que tu as joui en m'obligeant, ou parce qu'étant malheureuse tu t'es imaginé de gagner quelque chose par ton procédé ? Le service fût-il même rendu d'égal à égal, jamais l'orgueil d'une âme élevée ne se laissera courber par la reconnaissance ; n'est-il pas toujours humilié, celui qui reçoit ? et cette humiliation qu'il éprouve ne paye-t-elle pas suffisamment le bienfaiteur qui, par cela seul, se trouve au-dessus de l'autre ? N'est-ce pas une jouissance pour l'orgueil que de s'élever au-dessus de son semblable ? en faut-il d'autre à celui qui oblige ? Et si l'obligation, en humiliant celui qui reçoit, devient un fardeau pour lui, de quel droit le contraindre à le garder ? pourquoi faut-il que je consente à me laisser humilier chaque fois que me frappent les regards de celui qui m'a obligé ? L'ingratitude, au lieu d'être un vice, est donc la vertu des âmes fières, aussi certainement que la reconnaissance n'est que celle des âmes faibles : qu'on m'oblige tant qu'on voudra, si l'on y trouve une jouissance, mais qu'on n'exige rien de moi.
A ces mots, auxquels Roland ne me donna pas le temps de répondre, deux valets me saisissent par ses ordres, me dépouillent, et m'enchaînent avec mes compagnes, que je suis obligée d'aider tout de suite, sans qu'on me permette seulement de me reposer de la marche fatigante que je viens de faire. Roland m'approche alors, il me manie brutalement sur toutes les parties que la pudeur défend de nommer, m'accable de sarcasmes et d'impertinences relativement à la marque flétrissante et peu méritée que Rodin avait empreinte sur moi, puis s'armant d'un nerf de buf toujours là, il m'en applique vingt coups sur le derrière.
- Voilà comme tu seras traitée, coquine, me dit-il, lorsque tu manqueras à ton devoir ; je ne te fais pas ceci pour aucune faute déjà commise par toi, mais seulement pour te montrer comme j'agis avec celles qui en font.
Je jette les hauts cris en me débattant sous mes fers ; mes contorsions, mes hurlements, mes larmes, les cruelles expressions de ma douleur ne servent que d'amusement à mon bourreau...
- Ah ! je t'en ferai voir d'autres, catin, dit Roland, tu n'es pas au bout de tes peines, et je veux que tu connaisses jusques aux plus barbares raffinements du malheur.
Il me laisse. - Six réduits obscurs, situés sous une grotte autour de ce vaste puits, et qui se fermaient comme des cachots, nous servaient de retraite pendant la nuit. Comme elle arriva peu après que je fus à cette funeste chaîne, on vint me détacher ainsi que mes compagnes, et l'on nous enferma après nous avoir donné la portion d'eau, de fèves et de pain dont Roland m'avait parlé.
A peine fus-je seule, que je m'abandonnai tout à l'aise à l'horreur de ma situation. Est-il possible, me disais-je, qu'il y ait des hommes assez durs pour étouffer en eux le sentiment de la reconnaissance ?... Cette vertu où je me livrerais avec tant de charmes, si jamais une âme honnête me mettait dans le cas de la sentir, peut-elle donc être méconnue de certains êtres, et ceux qui l'étouffent avec autant d'inhumanité doivent-ils être autre chose que des monstres ?
J'étais plongée dans ces réflexions, lorsque tout à coup j'entends ouvrir la porte de mon cachot : c'est Roland ; le scélérat vient achever de m'outrager en me faisant servir à ses odieux caprices : vous supposez, madame, qu'ils devaient être aussi féroces que ses procédés, et que les plaisirs de l'amour pour un tel homme portaient nécessairement les teintes de son odieux caractère. Mais comment abuser de votre patience pour vous raconter ces nouvelles horreurs ? N'ai-je pas déjà trop souillé votre imagination par d'infâmes récits ? dois-je en hasarder de nouveaux ?
- Oui, Thérèse, dit M. de Corville, oui, nous exigeons de vous ces détails, vous les gazez avec une décence qui en émousse toute l'horreur, il n'en reste que ce qui est utile à qui veut connaître l'homme. On n'imagine point combien ces tableaux sont utiles au développement de son âme ; peut-être ne sommes-nous encore aussi ignorants dans cette science que par la stupide retenue de ceux qui voulurent écrire sur ces matières. Enchaînés par d'absurdes craintes, ils ne nous parlent que de ces puérilités connues de tous les sots, et n'osent, portant une main hardie dans le cur humain, en offrir à nos yeux les gigantesques égarements.
- Eh bien, monsieur, je vais vous obéir, reprit Thérèse émue, et me comportant comme je l'ai déjà fait, je tâcherai d'offrir mes esquisses sous les couleurs les moins révoltantes.
Roland, qu'il faut d'abord vous peindre, était un homme petit, replet, âgé de trente-cinq ans, d'une vigueur incompréhensible, velu comme un ours, la mine sombre, le regard féroce, fort brun, des traits mâles, un nez long, la barbe jusqu'aux yeux, des sourcils noirs et épais, et cette partie qui différencie les hommes de notre sexe d'une telle longueur et d'une grosseur si démesurée, que non seulement jamais rien de pareil ne s'était offert à mes yeux, mais qu'il était même absolument certain que jamais la nature n'avait rien fait d'aussi prodigieux : mes deux mains l'enlaçaient à peine, et sa longueur était celle de mon avant-bras. A ce physique, Roland joignait tous les vices qui peuvent être les fruits d'un tempérament de feu, de beaucoup d'imagination, et d'une aisance toujours trop considérable pour ne l'avoir pas plongé dans de grands travers. Roland achevait sa fortune ; son père, qui l'avait commencée, l'avait laissé fort riche, moyennant quoi ce jeune homme avait déjà beaucoup vécu : blasé sur les plaisirs ordinaires, il n'avait plus recours qu'à des horreurs ; elles seules parvenaient à lui rendre des désirs épuisés par trop de jouissances ; les femmes qui le servaient étaient toutes employées à ses débauches secrètes, et pour satisfaire à des plaisirs un peu moins malhonnêtes dans lesquels ce libertin pût trouver le sel du crime qui le délectait mieux que tout, Roland avait sa propre sur pour maîtresse, et c'était avec elle qu'il achevait d'éteindre les passions qu'il venait allumer près de nous.
Il était presque nu quand il entra ; son visage, très enflammé, portait à la fois des preuves de l'intempérance de table où il venait de se livrer, et de l'abominable luxure qui le dévorait. Il me considère un instant avec des yeux qui me font frémir.
- Quitte ces vêtements, me dit-il, en arrachant lui-même ceux que j'avais repris pour me couvrir pendant la nuit... oui, quitte tout cela et suis-moi ; je t'ai fait sentir tantôt ce que tu risquais en te livrant à la paresse ; mais s'il te prenait envie de nous trahir, comme le crime serait bien plus grand, il faudrait que la punition s'y proportionnât ; viens donc voir de quelle espèce elle serait.
J'étais dans un état difficile à peindre, mais Roland ne donnant point &agr