CHAPITRE XIV

CE QUI SE PASSE AU CHÂTEAU - DISSERTATION SUR LES FEMMES


    Madame de Gernande, âgée de dix-neuf ans et demi, avait la plus belle taille, la plus noble, la mieux dessinée qu'il fût possible de voir ; pas un de ses gestes, pas un de ses mouvements qui ne fût une grâce, pas un de ses regards qui ne fût un sentiment. Ses yeux étaient du plus beau noir, quoiqu'elle fût blonde ; rien n'égalait leur expression ; mais une sorte de langueur, suite de ses infortunes, les rendait mille fois plus intéressants encore. Elle avait la peau très blanche et les plus beaux cheveux, la bouche très petite, et les dents d'une fraîcheur... les lèvres d'un incarnat... on eût dit que l'Amour l'eût colorée des teintes empruntées à la déesse des fleurs. Son nez était aquilin, étroit, serré du haut, et couronné de deux sourcils d'ébène ; le menton parfaitement joli ; un visage, en un mot, du plus bel ovale, dans l'ensemble duquel régnait une sorte d'agrément, de naïveté, de candeur, qui eussent bien plutôt fait prendre cette figure enchanteresse pour celle d'un ange, que pour la physionomie d'une mortelle. Ses bras, sa gorge, ses fesses étaient d'un éclat... d'une rondeur... faits, en un mot, pour servir de modèle aux artistes. Une mousse légère et noire ombrageait le plus joli con du monde, soutenu par deux cuisses moulées ; et ce qui surprenait, d'après les malheurs de la comtesse, c'est que rien n'altérait son embonpoint. Son cul était aussi rond, aussi charnu, aussi ferme, aussi potelé, que si sa taille eût été plus marquée, et qu'elle eût toujours vécu au sein du bonheur. Il y avait pourtant sur tout cela d'affreux vestiges des cruautés de son époux ; mais rien de flétri, rien d'altéré ; l'image d'un beau lis où le frelon impur avait fait quelques taches. A tant de dons, madame de Gernande joignait un caractère doux, un esprit romanesque, un cœur sensible... instruite, des talents ; un art naturel pour la séduction, contre lequel il ne pouvait y avoir que son infâme époux qui put résister ; un son de voix flatteur, et beaucoup de piété. Telle était l'épouse de Gernande, telle était la créature angélique contre laquelle il avait comploté. Il semblait que plus elle inspirait de choses, plus elle enflammait sa férocité ; et que l'affluence des dons qu'elle avait reçus de la nature, ne devenait que des véhicules de plus aux scélératesses de ce monstre.
    - Quand avez-vous été saignée, madame ? demanda Justine à la comtesse, dès qu'elles furent seules.
    - Il y a trois jours, répondit celle-ci... et c'est demain... on formera sûrement de cette horreur un charmant spectacle aux amis de M. de Gernande.
    - Lui arrive-t-il donc, madame, de se livrer à cela devant des témoins ?
    - Devant ceux qui pensent comme lui... Oh ! vous verrez tout cela... vous verrez tout cela, mademoiselle.
    - Et madame ne s'affaiblit point de toutes ces saignées ?
    - Juste ciel ! je n'ai pas vingt ans, et je suis sûre qu'on n'est pas plus faible à soixante-dix ; mais cela finira, je me flatte ; il est parfaitement impossible que je vive longtemps ainsi. J'irai retrouver mon père ; j'irai chercher dans les bras de l'Être suprême, un repos que les hommes m'ont si cruellement refusé dans le monde. Eh ! qu'avais-je fait, grand Dieu ! pour ne pas jouir de ce repos ! Je n'ai jamais désiré le moindre mal à personne ; j'aime mon prochain ; je respecte ma religion ; je suis enthousiaste de la vertu ; l'un de mes plus grands tourments, dans l'affreuse position où le suis, est l'impossibilité dans laquelle on me tient de ne pouvoir être utile à personne...
    Et des larmes accompagnaient ce discours. Nos lecteurs imaginent facilement ici que celles de Justine s'y seraient bientôt mêlées, si elle n'eût le plus grand intérêt à déguiser son trouble. Mais elle se jura bien, de ce moment, d'exposer plutôt mille vies, que de ne pas tout faire pour une femme dont les sentiments et les malheurs paraissaient si semblables aux siens.
    C'était l'instant du dîner de la comtesse. Ses deux vieilles vinrent avertir Justine de la faire passer dans son cabinet, parce qu'il ne fallait pas même que ces vieilles pussent avoir de correspondance avec elle. Madame de Gernande, habituée à toutes ces précautions, s'y soumit sans difficulté ; et le dîner fut servi. Peu après, la comtesse repassa, se mit à table et invita Justine à lui tenir compagnie, avec un air d'amitié... d'affabilité, qui acheva de lui gagner à jamais le cœur de celle qu'on lui donnait pour surveillante. Il y avait au moins vingt plats sur la table.
    - Relativement à cette partie, vous voyez qu'on a soin de moi, mademoiselle, dit madame de Gernande.
    - Je n'ignore pas, madame, que la volonté de M. le comte est que rien ne vous manque.
    - Oh ! oui ; mais comme les motifs de ces attentions ne sont que des cruautés, elles me touchent peu.
    Madame de Gernande, épuisée, et vivement sollicitée par la nature à des réparations perpétuelles, mangea beaucoup ; elle désira des perdreaux rouges et un caneton de Rouen, qui lui furent apportés dans la minute. Après le repas, elle alla prendre l'air sur sa terrasse, mais en se soutenant sur Justine ; il lui eût été impossible de faire un pas sans cette précaution. Ce fut alors qu'elle montra toutes les parties de son corps à sa nouvelle compagne. Celle-ci fut confondue de la prodigieuse quantité de cicatrices dont cette pauvre femme était couverte. Il ne s'en tient pas aux bras, comme vous le voyez, dit madame de Gernande, il n'est pas un endroit de mon malheureux individu dont il ne plaise à voir couler le sang. Et elle le lui prouva en lui faisant voir ses pieds, son ventre, ses tétons, ses fesses, et jusqu'aux lèvres de son con. Encore, dit cette femme intéressante, s'il n'avait pas le raffinement affreux de ne choisir pour cette opération que l'instant où je viens de manger, peut-être souffrirais-je moins ! ce redoublement de férocité me perd l'estomac, je ne digère plus.
    - Eh quoi ! madame, vous ne pourriez pas vous abstenir de manger ce jour-là ?
    - Je ne suis point avertie, il me surprend ; je sais bien que ses intervalles sont de trois ou quatre jours, mais je ne puis jamais deviner l'instant ; et ce ne sera jamais celui où il me saura préparée, qu'il prendra.
    Cependant les amis de Gernande ne perdaient pas leur temps. Les douze ganymèdes pour lors en fonction au château (c'était toujours par ce nombre qu'on les y amenait tous les trois mois), ces douze gitons avaient été déjà foutus tant de fois, que l'on commençait à s'en dégoûter. Dorothée s'en était fait donner par tous les valets, tous les jardiniers de la maison, lorsque enfin la société entière supplia Gernande de hâter le supplice de la comtesse, dont tous étaient si envieux d'admirer les détails.
    - Ce sera pour cet après-dîner, dit Gernande, préparons-nous à cette grande œuvre par un repas des plus lascifs. Justine et Dorothée dîneront nues ; six de mes petits Amours les entremêleront dans le même état ; les six autres nous serviront, vêtus en prêtresses de Diane ; et je vous promets le meilleur dîner que vous ayez encore fait chez moi.
    Il était effectivement difficile de rien voir de plus somptueux et de plus exquis, de plus rare et de plus délicieux, que tout ce qui parut à ce repas. Les quatre parties de la terre semblaient avoir concouru pour couvrir de leurs trésors, en tous genres, la table de ces libertins ; on y voyait à la fois des vins de tous les pays et des mets de toutes les saisons. Ce seul dîner coûta plus sans doute qu'il n'eût fallu pour nourrir dix ou douze malheureuses familles pendant un mois.
    - Après les plaisirs de la luxure, dit Gernande, il n'en est pas de plus divins que ceux de la table.
    - Ils se prêtent si bien des forces l'un l'autre, dit Bressac, qu'il est impossible aux sectateurs des premiers de ne pas adorer les seconds.
    - C'est que rien n'est délicieux comme de se gorger de mets succulents, dit Gernande ; je ne connais rien qui chatouille aussi voluptueusement mon estomac et ma tête ; et les vapeurs de ces mets savoureux, qui viennent caresser le cerveau, le préparent si bien à recevoir les impressions de la luxure, que, comme le dit mon neveu, il est difficile à un vrai paillard de ne pas adorer la table. J'ai désiré souvent, je l'avoue, d'imiter les débauches d'Apicius, ce gourmand si célèbre de Rome, qui faisait jeter des esclaves vivants dans ses viviers, pour rendre la chair de ses poissons plus délicate. Cruel dans mes luxures, je le serais tout de même dans ces débauches-là ; et je sacrifierais mille individus, si cela était nécessaire, pour manger un plat plus appétissant ou plus recherché. Je ne m'étonne pas que les Romains aient fait un Dieu de la gourmandise. Vivent à jamais les peuples qui divinisent ainsi leurs passions ! Quelle différence des sots sectateurs de Jésus à ceux de Jupiter ! les premiers ont l'absurdité de faire un crime de l'action révérée par les autres.
    - On prétend que Cléopâtre, dit d'Esterval, l'une des femmes les plus gourmandes de l'antiquité, avait pour coutume de ne jamais se mettre à table, sans avoir pris plusieurs lavements.
    - Néron imitait aussi cette coutume, reprit Gernande ; j'en use quelquefois, et je m'en trouve bien.
    - J'y supplée en me faisant sodomiser, dit Bressac ; l'effet physique est à peu près le même, et la sensation morale infiniment plus délicieuse : je ne dîne jamais que je ne me sois fait foutre une douzaine de fois.
    - Pour moi, dit Gernande, je fais usage de quelques aromates, parmi lesquels l'estragon domine ; on m'en compose une boisson tellement apéritive, que je dévore dès que j'en ai bu : puisqu'il est tout simple de s'enflammer aux plaisirs des sens, d'où vient qu'il ne le serait pas de s'exciter de même à ceux de la gourmandise ? Oh ! je l'avoue, poursuivait cet ogre en se gorgeant des mets les plus délicieux, l'intempérance est ma divinité ; j'en place l'idole dans mon temple, à côté de celle de Vénus ; et ce n'est qu'aux pieds de toutes deux que je puis trouver le bonheur.
    - Ce que j'ai souvent imaginé sur cela va vous paraître bien méchant, dit Dorothée ; mais vous permettez qu'on dise tout. J'avoue qu'en me gonflant ainsi de nourriture, une de mes voluptés la plus sensuelle serait de placer sous mes yeux des infortunés qu'exténuerait la faim.
    - Je le conçois, dit Bressac ; mais il faudrait que l'homme qui exercerait la passion que vous dites fût assez puissant, assez élevé, pour que sa gourmandise épuisât tout ce qui l'entoure, et que ce fût à cause de sa consommation immodérée que ce qui lui serait subordonné mourût de faim.
    - Oui, oui, répondit la d'Esterval, voilà mon projet parfaitement saisi ; on n'a pas d'idée de ce que je mangerais à un pareil repas !
    - Oui ; le repas du sang des hommes, dit Gernande. Tibère, je crois, en avait conçu quelque chose.
    - Pour moi, dit d'Esterval, j'aime infiniment Néron, qui demande, au sortir de table, « ce que c'est qu'un pauvre1 ».
    - Assurément, dit Bressac, s'il est vrai, comme nous n'en saurions douter, que l'intempérance soit la mère de tous les vices, et que le bourbier des vices soit le paradis terrestre de l'homme, il n'y a rien que nous ne devions faire pour exciter en nous ce qui peut le mieux nous conduire à l'intempérance. Et quelles nouvelles forces, en effet, n'acquérons-nous pas pour les scènes lubriques lorsque nous y passons au sortir d'une orgie de table ! combien alors nos esprits vitaux se trouvent exaltés ! Il semble qu'une nouvelle chaleur circule dans nos veines ; les objets lubriques s'y peignent avec plus d'énergie ; le désir qu'on a d'eux devient d'une telle force qu'il n'est plus possible d'y résister. Succombez-vous ; à peine vous apercevez-vous des pertes. Le magasin acquis est tel qu'il peut fournir à l'aise à une infinité de courses, que vous n'oseriez parcourir sans cela ; tout s'embellit, tout se décore ; l'illusion couvre tout de ses voiles dorés, et vous entreprendriez alors des choses qui vous feraient horreur de sang-froid. Ô voluptueuse intempérance ! je te regarde comme la régénératrice des plaisirs ; ce n'est qu'avec toi qu'on les goûte bien ; ce n'est que par toi qu'ils n'ont plus d'épines ; toi seule en aplanis la route ; toi seule en écartes l'imbécile remords ; toi seule sais délicieusement troubler cette raison, si froide et si monotone, dont toutes nos passions sont empoisonnées sans toi.
    - Mon neveu, dit Gernande, si tu n'étais pas beaucoup plus riche que moi, je te donnerais deux mille louis, pour l'éloge que tu viens de faire d'une des plus chères passions de mon cœur.
    - Plus riche que vous, mon oncle ?
    - Oh oui, tu as mieux de douze cent mille livres de rentes ; et je suis assez gueux pour n'en avoir pas huit cent mille. Je l'avoue... je ne conçois pas comment l'on peut vivre à moins d'un million par an.
    - Monsieur, dit d'Esterval, je ne l'ai pas ; et cependant je vis.
    - Eh bien, oui ; mais vous vous êtes soumis à un genre de vie qui n'exige rien ; et le métier que vous faites doit grossir vos fonds tous les jours. Je ne connais rien de délicieux comme la carrière que vous avez entreprise ; si j'étais plus jeune, je n'en suivrais sûrement pas d'autre. Eh bien, je parie qu'avec cela et votre patrimoine, vous vous faites au moins cinq ou six cent mille livres de rente.
    - A peu près.
    - Vous voyez donc que nous voilà tous riches ici, et que notre façon de penser, nos goûts, nos intérêts doivent absolument se ressembler.
    - Ah ! reprit d'Esterval, j'ai le malheur d'être insatiable ; et c'est encore bien plus par avarice que par libertinage, que vous me voyez suivre le métier que je fais.
    - Il est certain que vous pourriez vous en passer.
    - Je n'existerais pas sans cette délicieuse habitude. J'aime à voir augmenter ma fortune tous les jours ; et j'adore l'idée de l'agrandir aux dépens de celle des autres. Je tue par principes de débauche... à cause de la férocité de mon libertinage ; mais ce n'est que par cupidité que je vole ; et j'aurais des millions de revenu, qu'il me semble que je volerais encore.
    - Je le conçois, dit Gernande ; personne n'adopte comme moi le sentiment qui fait prendre et qui fait conserver. Je nagerais dans des flots d'or, que je ne ferais pas un sou d'aumône, et qu'excepté pour mes plaisirs, je ne me permettrais pas le plus léger écart. Vous connaissez mon bien, vous savez mes dépenses... eh bien, regardez mon habit, il y a vingt ans que je le porte... j'ai le semblable qui me conduira, j'espère, au tombeau.
    - Ainsi donc, dit Bressac, vous voulez, mon cher oncle, mériter à juste titre le beau nom de Fesse-Mathieu.
    - Mais, dit Gernande, si, quoique par d'autres principes, ta mère n'eût pas été aussi avare que moi, serais-tu si riche aujourd'hui ?
    - Ne lui parlez pas de cette circonstance de sa vie, dit d'Esterval, vous le feriez rougir.
    - Il aurait, pardieu, bien tort, dit Gernande ; il n'a fait que la chose du monde la plus simple, en tuant sa mère. On est pressé de jouir, rien de si naturel. C'était, d'ailleurs, une femme acariâtre, dévote, impérieuse ; il la détestait, rien de plus ordinaire. Tenez, il hérite de moi ; eh bien, je gage que ma vie ne l'impatiente point ; j'ai les mêmes goûts, la même façon de penser ; il est sûr de trouver un ami dans moi. De telles considérations sont des liens assez sûrs parmi les hommes, pour qu'ils ne cherchent jamais à les rompre.
    - Vous avez raison, mon oncle ; nous ferons peut-être beaucoup de crimes ensemble, mais nous n'en entreprendrons jamais qui nous nuisent. J'ai pourtant vu l'instant où notre cousin respectait peu cette considération : il m'avait dévoué.
    - Oui, dit d'Esterval, comme parent, jamais comme un confrère de débauches ; dès que j'ai eu su ce dont vous étiez capable, nous ne nous sommes plus occupés que de nous aimer et de nous réunir.
    - Soit ; mais vous conviendrez que Mme d'Esterval avait bien de la peine à me faire grâce.
    - Ne me le reprochez pas, répondit Dorothée ; votre éloge est dans votre arrêt. La terrible habitude où je suis d'immoler les hommes qui me plaisent traçait votre sentence à côté de ma déclaration d'amour ; moins joli, vous eussiez peut-être échappé.
    - Certes, ma cousine, dit Gernande en riant, vous ne désirez pas, ce me semble, qu'on ait très envie de vous plaire.
    - Messieurs, je suis égoïste comme vous ; et, pourvu qu'on serve mes passions, l'amour et la vanité n'y font rien.
    - Elle a raison, dit Gernande ; voilà comme toutes les femmes devraient penser ; si elles ressemblaient toutes à ma cousine, je me raccommoderais, je crois, avec l'espèce.
    - C'est donc une haine bien invétérée ? dit d'Esterval.
    - Oh ! je les abhorre ; j'en anéantirais la race entière, si le ciel me confiait un instant sa foudre.
    - Je ne conçois pas, dit Bressac en dardant sa langue dans la bouche de Justine, comment on peut détester des petits êtres si doux !... si intéressants !
    - Moi, je le comprends bien, dit d'Esterval en rotant dans la bouche d'un giton ; j'entends à merveille que l'on préfère cette jolie classe-ci à l'autre.
    - Oh ! foutre, vous bandez, mon mari, dit Dorothée ; je m'en aperçois ; hé bien, ne vous gênez point, foutez ce joli garçon ; pourvu que celui-ci m'encule, cela m'est égal, poursuivit-elle en inclinant ses fesses vers celui qui se trouvait près d'elle.
    - Sacredieu, dit Gernande, vous voilà tous étourdis, pour sept ou huit bouteilles de vin chacun.
    - Oh ! pour gris, dit Bressac, en pinçant les tétons de Justine jusqu'à la faire crier, il est bien certain que je le suis... En vérité, mon cher oncle, il est inouï comme je voudrais vous voir saigner votre femme... Me permettrez-vous de vous enculer pendant ce temps-là ?... Bon, ne voilà-t-il pas Dorothée qui vomit.
    - Je suis soûle, moi.
    - Eh bien, fais-toi foutre, garce, lui dit son mari en lâchant un gros pet ; cela dégrise.
    - En vérité, mon oncle, dit Bressac, nous prenons chez vous bien des libertés.
    - Ne vous gênez pas, mes amis ; j'aime tout cela ; il faut péter, chier, vomir, quand on est soûl ; il faut décharger ; tout cela soulage. Bressac, soutiens donc Dorothée ; pressée par le vit de ce petit garçon qui l'encule, ne vois-tu pas qu'elle va tomber ?
    - Par où diable voulez-vous que je la prenne ? dit Bressac ; la putain , inondée de ses vomissements par ici, nage maintenant par là dans la merde qu'elle vient de faire.
    - Eh bien, dit Gernande, qu'un giton nettoie tout cela ; aidez-lui, Justine. D'Esterval, demandez à votre femme si elle veut se coucher ?
    - Me coucher !... doubledieu ! répond Dorothée ; et non, non, je veux foutre ; c'est fini maintenant, je n'ai plus rien dans le ventre ; me voilà prête à recommencer.
    - Allons chez votre femme, mon oncle, je vous en conjure, dit Bressac ; la diversion est nécessaire ; que Justine aille la prévenir. Tout s'exécute, pendant que nos vilains, se soutenant à peine essaient leurs forces pour voler à d'autres infamies.
    Il est inutile de peindre l'agitation de notre malheureuse épouse, quand elle apprit que son persécuteur, escorté de gens aussi crapuleux, aussi farouches que lui, allait venir contempler et redoubler l'horreur des visites qu'elle était accoutumée d'en recevoir. Elle sortait de table. Ma chère demoiselle, demanda-t-elle à Justine, sont-ils bien ivres... bien échauffés... bien redoutables ?
    - Oh ! oui, madame, ils déraisonnent.
    - Grand Dieu ! je vais éprouver des atrocités... Vous ne m'abandonnerez pas pendant cette cruelle séance, vous resterez auprès de moi, n'est-ce pas, mademoiselle ?
    - Assurément, si l'on me le permet.
    - Oh ! oui, oui... Et quels sont ces gens ? L'un d'eux, dites-vous, est le neveu de M. de Gernande, le marquis de Bressac ?... Oh ! c'est un monstre, je le connais de réputation ; il a, dit-on, empoisonné sa mère... Et M. de Gernande peut recevoir chez lui le meurtrier de sa propre sœur ! quelle infamie, grand Dieu ! L'autre est, dites-vous, un assassin de profession ?
    - Oui, madame, un cousin de M. de Gernande, qui tient une hôtellerie par libertinage, afin d'y voler, d'y égorger ceux qui y couchent.
    - Oh ! quels gens !... quels gens ! Voilà donc les scélérats auxquels mon époux va me livrer ! Et quelle est cette femme qu'ils ont avec eux ?
    - L'épouse de l'aubergiste, aussi scélérate... aussi corrompue qu'eux.
    - Oh ! mademoiselle, il est donc possible que la douceur et l'aménité de notre sexe s'allient à toute la dépravation de celui des hommes !
    - Ignorez-vous donc, madame, répondit Justine, qu'une femme qui a renoncé à la pudeur... à la délicatesse qui doit caractériser ce sexe, s'engage, et plus vite, et plus aveuglément que les hommes dans la carrière du vice et de l'intempérance ?
    - Et vous croyez, mademoiselle, que M. de Gernande permettra que je devienne aussi le plastron des goûts monstrueux de cette abominable créature ?
    - Ah ! je n'en doute pas, madame.
    Et Justine finissait à peine sa réponse, que la société se fit entendre. Des ris immodérés, d'affreux propos... beaucoup de blasphèmes l'annoncèrent à Mme de Gernande, dont quelques larmes vinrent mouiller les paupières, tout en se préparant néanmoins à la soumission.
    Le cortège était composé du mari, de M. et de Mme d'Esterval, de Bressac, des six plus jolis Ganymèdes, des deux vieilles pour le service, et de notre infortunée Justine... qui, tout émue des infamies dont elle voyait les dispositions... redoutant d'être outragée elle-même... sûre de ne pouvoir être d'aucune utilité à sa maîtresse ne formait intérieurement d'autre désir que d'être à cent lieues de là.
    Toutes les cérémonies que nous allons détailler ici s'observaient régulièrement à chacune des visites de ce cruel époux ; on n'y changeait que quelques détails, en raison du plus ou du moins de monde qu'admettait Gernande à ses orgies.
    La comtesse, simplement entourée d'une chemise de gaze à la grecque, se mit à genoux dès que le comte entra ; et ce fut dans cet état d'humiliation que nos scélérats l'examinèrent.
    - En vérité, mon oncle, dit Bressac à demi-chancelant, vous avez là pour femme une charmante créature... Puis, balbutiant : Me permettez-vous, ma chère tante, d'avoir l'honneur de vous saluer ?... Je suis vraiment touché de vous voir en si piteux état ; il faut que mon cher oncle ait bien à se plaindre de vous, pour vous molester de cette manière ; car c'est vraiment un homme juste que mon cher oncle.
    - Il faut dit madame d'Esterval, tourmentée d'un hoquet violent, que madame la Comtesse ait de furieux torts avec monsieur son époux ; il serait impossible, sans cela, qu'un homme aussi humain, aussi complaisant... aussi doux, exigeât de pareilles choses d'une dame dont il n'aurait pas à se plaindre.
    - Eh non, je vois ce que c'est, dit d'Esterval ; c'est un acte d'adoration, de la part de madame ; c'est un culte qu'elle offre à son mari.
    - Mes amis, dit Gernande, vous trouverez bon que ce soit à vos fesses qu'elle rende cet hommage ; et je vous prie tous trois de lui présenter le dieu, pour qu'il reçoive aussitôt l'encens.
    - Ah ! parbleu, mon oncle a raison, dit Bressac en se déculottant aussitôt, et mettant au jour la partie de son corps qu'il dévoilait avec le plus de complaisance... oui, oui, je vois bien que c'est mon cul que veut adorer ma chère tante, et je le lui montre avec grand plaisir.
    - Allons, allons, tous les culs à l'air, dit Gernande.
    Et voilà dans l'instant ceux des deux autres membres de la société, celui de Justine, ceux des bardaches, et même ceux des vieilles, entourant tellement la pauvre Gernande, qu'elle est comme pressée, comme foulée par cette multitude de fesses, qui viennent, pour ainsi dire, lui frotter le menton.
    - Un peu d'ordre à tout ceci, mon oncle, dit Bressac ; car nous allons étouffer madame. Que chacun vienne à son tour lui faire baiser cette partie qui paraît échauffer autant ses désirs ; je vais donner l'exemple le premier. Un peu de merde accompagne l'action ; et le procédé paraît si plaisant, qu'il n'est personne, excepté Justine, qui n'aille à l'instant l'imiter.
    - Allons, madame, dit à la fin Gernande, êtes-vous prête ?
    - A tout, monsieur, répondit humblement la comtesse ; vous savez bien que je suis votre victime.
    Gernande alors commande à Justine de déshabiller sa maîtresse ; et, quelque répugnance qu'éprouve celle-ci, elle n'a d'autre parti que la résignation. La malheureuse, hélas ! ne se prêtait que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement ; mais, de bon gré... jamais ; elle enlève donc la simarre de sa maîtresse, et l'expose nue au regard de l'impudique assemblée.
    - Voilà, sur ma parole, une superbe femme, dit d'Esterval que ce spectacle irrite fortement.
    - Eh bien, dit Gernande, fous-la, mon ami, puisque tu la trouves belle ; je te la livre. Pardon, mon neveu, si je ne te donne pas la préférence ; mais je connais tes goûts... je te réserve le cul ; et, s'il te tente, vous pourriez, ce me semble, la mettre entre vous deux.
    - La consanguinité me fera faire un miracle ; et, quoique le cul d'une femme ne me séduise guère plus que son devant, je vais, si d'Esterval le veut, enfiler, de concert avec lui, la route opposée à celle qu'il va suivre : veuillez nous diriger, mon oncle.
    - Volontiers, dit Gernande, rien ne m'amuse comme de travailler moi-même à mon déshonneur.
    Il s'empare, en disant cela du vit de d'Esterval, le niche dans le con de sa femme, qu'il fait renverser sur le fouteur. Les plus belles fesses du monde se trouvent, par cette attitude, au pouvoir de Bressac, qui, guidé de même par Gernande, a bientôt franchi tout obstacle. Le vieux paillard se place sur un fauteuil, en face de la scène : les six gitons l'entourent ; il en branle un de chaque main ; deux sont placés près de son nez, de manière qu'il puisse en sucer un alternativement ; et les deux autres se relaient pour rendre à son triste engin ce qu'il exécute avec les deux qu'il a placés près de sa bouche.
    - Socratisez mon neveu, dit-il aux vieilles ; les bougres aiment à avoir le cul caressé quand ils foutent.
    - Oui, oui, dit Bressac en se cramponnant vivement sur sa tante, et la sodomisant jusqu'aux poils, cet épisode est nécessaire, mon oncle a raison de l'exiger, mais je voudrais le rendre à Justine.
    - Rien de si aisé, dit Gernande... qu'elle se déshabille à l'instant...
    Il faut obéir, et voilà notre héroïne contrainte à présenter ses fesses aux doigts luxurieux de Bressac, qui, les réunissant tous cinq, en forme une masse assez volumineuse pour molester cruellement le cul de cette pauvre fille. Dorothée seule restait sans ouvrage : la gueuse se branlait au spectacle du plaisir des autres.
    - Madame, lui dit Gernande, coulez-vous sous ma femme, elle vous branlera ; je vais vous céder un giton, qui vous gamahuchera, pendant que votre clitoris sera pollué par ma femme, et votre trou du cul vivement secoué par Justine. Allons, mes amis, il me semble que voilà le groupe assez bien ensemble ; travaillons maintenant de concert. Parlez-moi donc de ma femme, au moins, messieurs ; c'est bien la peine que je vous la cède, si vous n'en dites pas votre avis.
    - Tiens, mon ami, dit d'Esterval en lui déchargeant dans le con, voilà le plus bel éloge que j'en puisse faire ; il faut qu'une femme m'irrite bien pour obtenir ainsi du foutre de moi, sans quelque épisode cruel... Ah ! sacredieu, qu'elle m'a donné de plaisir ! le vit de Bressac, en lui farfouillant le cul, rendait son vagin d'un étroit... oh ! cette jouissance est délicieuse !
    - Bougre de dieu, je décharge aussi... je n'en puis plus, dit Dorothée... Mais ne disiez-vous pas que l'on saignait madame ; mon foutre aurait bien mieux coulé, si j'avais vu verser son sang.
    - Ma foi, dit Bressac en se retirant du cul, je garderai mon sperme pour quand la saignée se fera ; un peu plus difficile que vous, je n'ai pas trouvé dans l'anus de ma tante tout ce que je croyais y rencontrer : on est difficile avec ses parents. Procède donc, Gernande, à cette douce opération, je t'en prie ; ma tête n'est montée que pour cela ; ce n'est que cela que je veux voir. Et ici Bressac ne pouvait s'empêcher de témoigner tout le dégoût que venait de lui donner la consommation d'un acte, qui s'arrangeait si mal à des principes auxquels il tenait presque autant qu'à sa propre vie. Il regardait avec dédain ce cul qu'il venait de foutre ; et se rapprochant d'un bardache, comme pour se purifier : eh bien ! mon oncle, disait-il, eh bien ! sacredieu, saignons-nous ?
    Gernande, très irrité, commençait à lancer des regards furieux sur sa femme.
    - Oui, oui, nous allons la saigner, la gueuse ; ne craignez pas que je la ménage. Allons, madame, continua-t-il en s'adressant à sa victime, faites votre devoir.
    Au fait du cérémonial, madame de Gernande, soutenue par Justine, s'élève sur le fauteuil du comte, et lui présente ses fesses à baiser.
    - Écarte donc, bougresse, dit Gernande avec brutalité.
    Et il fête longtemps ce qu'il désire voir, en faisant prendre différentes positions ; il entrouvre, il resserre, chatouille de sa langue l'orifice d'où sort le vit de Bressac. Bientôt, entraîné par la férocité de ses passions, il prend une pincée de chair, la comprime, la déchire ; et, dès que la blessure est faite, le vilain en tète le sang. Pendant ces préliminaires, Bressac attentif se fait branler par un giton ; d'Esterval patine sa femme ; les cinq autres bardaches entourent le comte, en le suçant ou s'en faisant sucer.
    Il s'étend ensuite sur un canapé, veut que sa femme, à cheval sur lui, continue d'avoir le derrière posé sur son visage, pendant qu'avec sa bouche elle lui rendra, par le moyen de la succion, les mêmes services qu'il vient de recevoir des Ganymèdes, qu'il continuait de branler de droite et de gauche. Les mains de Justine travaillaient, pendant ce temps-là, sur son derrière ; elles le polluaient de toute leur force.
    Cette attitude, employée près d'un quart d'heure, ne produisit encore rien ; il fallut la changer. Les vieilles étendirent la comtesse dans une chaise longue, couchée sur le dos, ses cuisses dans le plus grand écart possible. La vue de ce con mit Gernande dans une espèce de rage ; il le considère en frémissant, ses yeux lancent des feux, il blasphème, s'empare des lancettes, se précipite comme un furieux sur sa victime, la pique sur le ventre et sur la motte, en sept ou huit endroits différents, pendant qu'un giton ne cesse de le sucer. C'est ici où Bressac et d'Esterval, plus enflammés de ce redoublement de luxure, enfilèrent chacun un garçon. Cependant les blessures faites par Gernande n'étaient encore que très légères ; il invite Dorothée à lécher le vagin bâillant de sa femme ; elle le fait ; puis Gernande met à sa portée le beau cul de la d'Esterval, pour le traiter avec la même rigueur qu'il vient d'employer avec sa femme.
    - Ne vous gênez pas, dit d'Esterval, voyant qu'il use de discrétion, piquez, piquez ; il n'y a jamais d'inconvénient à faire saigner le cul des femmes ; elles ne s'en portent que mieux.
    Gernande alors s'empare de Justine, et, l'établissant sur les reins de Dorothée, il traite les fesses de notre héroïne comme il vient de faire de celles de l'épouse de d'Esterval. On ne cesse de le sucer ; quelquefois néanmoins il oblige les gitons à se sucer mutuellement, et il les arrange de manière que dans le temps qu'il en suce un, un autre le lui rend, et que celui qu'il suce revient de sa bouche rendre le même service à celui dont il est sucé. Le comte recevait beaucoup, mais il ne donnait rien ; sa satiété ou son impuissance était telle, que les plus grands efforts ne parvenaient même pas à le tirer de son engourdissement ; il paraissait ressentir des titillations très violentes, mais rien ne se manifestait. Quelquefois, il ordonnait à Justine de sucer elle-même les gitons, et de venir rendre aussitôt dans sa bouche l'encens qu'elle en recueillerait.
    Toutes les postures se dérangent enfin ; mais la comtesse demeure étendue sur son canapé. C'est alors que Gernande prie tous les spectateurs d'aider à son plan.
    - De quoi s'agit-il ? dit Bressac.
    - Voilà une femme que je vous livre, mes amis, dit Gernande ; je vous conjure de l'insulter, de la molester, de la tourmenter en tous sens, et de toutes les manières possibles ! plus vous l'accablerez d'outrages, plus vous irriterez mes passions.
    L'idée saisie avec ardeur s'exécute avec autant d'énergie. Les vieilles, les gitons, Dorothée, d'Esterval et Bressac principalement, insultent la pauvre comtesse avec tant d'arrogance, la traitent avec si peu de ménagement, la bourrent avec tant de férocité, que ses larmes coulent à grands flots. L'un lui crache au nez, celui-ci la soufflette, cet autre la nasarde, pendant qu'un troisième lui pète dans la bouche, et qu'un quatrième lui donne des coups de pieds dans le cul. On ne s'imagine pas enfin tous les caprices, tous les mauvais traitements auxquels cette malheureuse est exposée pendant plus de deux heures, lorsqu'il prend à d'Esterval envie de l'enculer. On la place ; elle est obligée de sucer son mari ; pendant ce temps-là Dorothée l'encule en dessous ; et Bressac encule son oncle en baisant les fesses de Justine. Les Ganymèdes entourent le groupe, en faisant baiser leurs vits aux uns, leurs délicieux derrières aux autres. Gernande, sucé par son épouse, s'amusait à la souffleter. Toujours en butte aux cruautés de cet homme terrible, on eût dit que l'honneur de lui appartenir devenait un titre pour être sa victime. Le scélérat n'était ému de cruauté, qu'en raison des liens qui prêtaient de la force aux outrages. L'attitude se dérange encore. Gernande place tout le monde à droite et à gauche de sa femme, entremêlé de manière qu'il ait un cul d'homme ici, là celui d'une femme. A quelque distance de cette perspective, il l'examine avec attention ; l'instant d'après il se rapproche, il touche, il compare, il caresse. Il ne faisait souffrir personne ; mais lorsqu'il arrivait à son épouse, ce n'était plus que claques, pinçons et morsures ; ce pauvre cul faisait déjà frémir à regarder. Il veut enfin que tous les hommes sodomisent la comtesse ; il vient s'emparer de leurs vits tour à tour, les braque lui-même à l'entrée de l'anus conjugal, et les y enfonce, pendant que Justine le suce. Chacun reçoit de lui la permission de limer quelque temps le cul de sa femme ; mais ce n'est que dans sa bouche que le sacrifice doit se consommer. Pendant que l'un agit, il se fait sucer par l'autre, et sa langue s'enfonce au trou du cul présenté par l'agent ; cet acte est long ; le comte s'en irrite, il se relève, et veut que Justine remplace son épouse. Notre vertueuse file supplie Gernande, à genoux, de ne point exiger d'elle une telle horreur ; mais ce sont des décrets divins que les désirs d'un tel homme ! Il place donc la comtesse sur le dos le long d'un canapé, fait coller Justine sur elle, les reins élevés et tournés vers lui ; il s'empare une seconde fois de tous les vits, les place alternativement tous dans le cul de la pauvre Justine, obligée pendant ce temps-là de branler la comtesse, et de la baiser sur la bouche. Pour lui, son offrande est la même ; chaque homme ne pouvant agir qu'en lui montrant un cul, il baise avec ardeur tous ceux qu'on lui présente, en continuant d'exiger des fouteurs de Justine ce qu'il a désiré de ceux de sa femme Le coquin veut sucer tous les vits qui viennent d'enculer notre héroïne. Quand tout le monde y a passé, le libertin, à son tour, se présente au combat. Efforts superflus ! s'écrie-t-il, ce n'est pas là ce qu'il me faut ! au fait, au fait. Allons, putain, vos bras ? Ici chacun se retire, chacun, dans un silence respectueux, attend l'issue de l'événement. Bressac et d'Esterval, branlés par des bardaches, ont leurs yeux libertins fixés sur le héros. Gernande saisit sa femme avec férocité ; il la place à genoux sur un tabouret, les bras soutenus au plafond par de larges rubans noirs. Justine est chargée de placer les bandes ; il visite les ligatures ; ne les trouvant pas assez comprimées, il les resserre de toute sa force, afin, dit-il, que le sang jaillisse avec plus de violence. Il baisse ces bras ainsi comprimés ; il tète les veines, et les pique aussitôt toutes deux presque en même temps. Le sang s'élance avec rapidité ; Gernande s'extasie. Il retourne se placer en face, pendant que ces deux fontaines coulent ; Justine le suce ; il le rend, tour à tour à quatre gitons dont il s'environne, sans cesser néanmoins de fixer ses yeux sur les jets de sang qui l'enflamment, et qui paraissent l'unique ressource de ses plus chers plaisirs. Ici la compatissante Justine, emportée par le sentiment impérieux de la pitié, hâte, par tout ce qu'elle suppose de plus vif, le dénouement des voluptés de son maître, parce qu'elle croit y voir celui des tourments de sa malheureuse maîtresse, et devient donc ainsi catin par bienfaisance, et libertine par vertu. Il arrive enfin, ce dénouement flatteur, mais grâce aux soins de d'Esterval. Cet officieux parent sent le besoin que Gernande a d'être foutu ; il le soulève, lui enfonce son vit énorme dans le cul, pendant que Bressac, échauffé de la scène, approche sa tête des jets de sang de la victime, pour en inonder son visage ; il sodomisait un giton et déchargeait pendant ce temps-là. C'est alors où toute la férocité de Gernande se déploie ; il approche de sa femme, il l'accable d'injures, colle ses lèvres tour à tour sur chaque saignée, pompe et avale plusieurs gorgées de sang. Cette liqueur achève de l'enivrer ; il n'est plus à lui ; ses beuglements ressemblent à ceux du taureau ; il étranglerait sa femme, s'il n'était contenu par les vieilles et par Justine ; car ses perfides amis, loin de le tempérer, l'excitent. « Laissez-le faire, criait l'indigne Bressac, quoiqu'il eût déchargé.
    - Ne gênez donc point sa passion, disait Dorothée.
    - Eh, foutre, criait d'Esterval, qu'importe qu'il la tue, ou non ; ce n'est jamais qu'une femme de moins. »
    Mais les efforts pour le contenir n'en étaient, pas moins les mêmes. Justine, un instant dérangée par la vigueur de ces secousses, se ragenouille... le reprend. Dorothée, les fesses exposées, branle la racine du vit et manie les couilles. On le dégage enfin de ce fluide embrasé, dont la chaleur, l'épaisseur, et surtout l'abondance, le mettent dans un tel état de frénésie, qu'on le croit près de rendre l'âme. Sept ou huit cuillers eussent à peine contenu la dose élancée, et la plus épaisse bouillie en peindrait mal la consistance ; avec cela, presque point d'érection ; l'apparence de l'épuisement. Voilà de ces contrariétés qu'expliqueront les gens de l'art. Le comte mangeait excessivement, et dissipait fort peu. Était-ce là la cause de ce phénomène ?
    Justine veut voler à sa maîtresse ; elle brûle d'étancher son sang.
    - Un moment, sacredieu ! dit d'Esterval, retirant un vit écumeux de luxure du cul de Gernande dans lequel il n'a fait que s'exciter... un moment, tripledieu ! s'imagine-t-on qu'il ne faille pas que je perde aussi mon sperme ?
    Il regardait tout le monde, et ne se fixait sur personne. Convoitant enfin la malheureuse comtesse ensanglantée, il se colle sur elle, et la sodomise presque évanouie.
    - Allons, dit-il au bout d'une courte carrière, en retirant son vit et le pressurant, secourez la putain maintenant tant que vous voudrez ; mais il fallait bien que je déchargeasse.
    On bande enfin les plaies de la victime, on la dépose sur un canapé dans un grand état de faiblesse, mais nos libertins, et Gernande surtout, sans s'inquiéter de son état, sans daigner jeter même un regard de pitié sur cette malheureuse victime de leur rage, sortent brusquement avec leurs mignons, laissant les vieilles et Justine mettre ordre à tout comme elles voudront.
    Telle est la situation où l'on peut le mieux juger les hommes. Est-ce un novice emporté par la fougue de ses passions ? le remords sera peint sur son visage, lorsqu'on examinera dans le calme les funestes effets de son délire. Est-ce un libertin gangrené de toute la corruption du vice ? de telles suites ne l'effraieront pas ; il les observe sans peine comme sans regret... peut-être même encore avec quelques émotions de l'infâme volupté que produisit sa coupable ivresse2.
    Nos libertins pourtant, plus émus qu'énervés, en causant des plaisirs qu'ils viennent de goûter, retrouvent bientôt dans ces détails la force nécessaire pour en désirer de nouveaux. On s'était retiré dans un vaste boudoir, escorté des bardaches ; et là, tout en les baisotant et les maniant, chacun cherchait à ranimer dans les charmes de la conversation quelques-unes des étincelles de lubricité dont il venait de s'embraser.
    - Savez-vous, mon oncle, dit Bressac, que votre passion est délicieuse !
    - Je ne connais rien de piquant, dit d'Esterval, comme cette liaison des idées de la luxure et de la cruauté ; il n'est rien dans le monde qui m'excite aussi vivement ; et il n'est point de procédé au monde qui marie plus délicatement ces idées, comme celui qu'emploie M. de Gernande.
    - Oui, dit Bressac ; mais il me semble que je ne voudrais pas m'en tenir au bras, je saignerais un peu partout.
    - C'est aussi ce que je fais, dit Gernande ; et les cicatrices qui couvrent ma chère épouse ont dû vous prouver qu'il est bien peu de parties de ce beau corps qui n'aient échappé à ma barbarie.
    - Mais, est-il vrai, dit d'Esterval, qu'il n'y ait que votre femme qui ait l'art de vous échauffer vivement dans l'exercice de cette passion ?
    - Une autre femme m'irriterait aussi, dit Gernande ; mais il n'est pas douteux que la mienne m'électrise infiniment plus qu'une autre.
    - Ceci, dit Dorothée, doit être infiniment lié aux principes que monsieur a de notre sexe.
    - Oh ! je suis persuadé qu'ils sont d'une extrême dureté, dit Bressac ; si mon oncle voulait avoir la complaisance de nous les expliquer, toute la société, sans doute, les entendrait avec plaisir.
    Gernande y consentit ; et comme en ce moment Justine revenait rendre compte à son maître de l'état de celle dont le soin lui était confié, on lui permit d'assister à la dissertation que Gernande commença en ces termes :
    - Mes passions, dites-vous, mes amis, vous donnent une assez mauvaise opinion de ma façon de penser sur les femmes, et, certes, vous ne vous trompez pas lorsque vous vous persuadez que je les méprise autant que je les hais ; mais c'est principalement lorsque cette femme est liée à moi par les liens conjugaux, que vous vous figurez que mon éloignement et mon antipathie doivent redoubler pour elle. Avant que d'entrer dans l'analyse de ces sentiments, il convient que je vous demande, d'abord, de quel droit vous prétendriez, par exemple, qu'un mari fût obligé de faire le bonheur de sa femme, et quel titre ose alléguer cette femme pour l'exiger de son mari. La nécessité de se rendre mutuellement heureux ne peut exister, vous en conviendrez, qu'entre deux êtres également pourvus de la faculté de se nuire, et par conséquent entre deux êtres d'une même force. Une telle association ne saurait avoir lieu, qu'il ne se forme aussitôt un pacte entre ces deux êtres, de ne faire, chacun vis-à-vis de l'autre, que la sorte d'usage de leur force qui ne peut nuire à aucun des deux ; mais cette ridicule convention ne saurait assurément exister entre l'être fort et l'être faible. De quel droit ce dernier exigera-t-il que l'autre le ménage ? et par quelle imbécillité le premier s'y engagerait-il ?
    Je puis consentir à ne pas faire usage de mes forces avec celui qui peut se faire redouter par les siennes ; mais par quel motif en amoindrirai-je les effets avec l'être que m'asservit la nature ? Me répondrez-vous : Par pitié ? Ce sentiment n'est compatible qu'avec l'être qui me ressemble ; et, comme il est égoïste, son effet n'a lieu qu'aux conditions tacites que l'individu qui m'inspirera de la commisération en aura de même à mon égard. Mais si je l'emporte constamment sur lui par ma supériorité, sa commisération me devenant inutile, je ne dois jamais l'acheter par aucun sacrifice. Ne serai-je pas une dupe d'avoir de la pitié pour un être auquel je ne dois jamais en inspirer ? dois-je pleurer la mort du poulet que l'on égorge pour mon dîner ? Cet individu, trop au dessous du mien, n'ayant aucune relation avec le mien, ne peut faire naître en mon cœur aucun sentiment. Or, les rapports de l'épouse avec le mari ne sont pas d'une conséquence différente que celle du poulet avec moi. L'un et l'autre sont des bêtes de ménage, dont il faut se servir, d'après les vues indiquées par la nature, sans les différencier en quoi que ce puisse être. Mais, je vous le demande, mesdames, si l'intention de la nature était que votre sexe fût créé pour le bonheur du nôtre, et vice versa, aurait-elle fait, cette nature aveugle tant d'inepties dans la construction de l'un et de l'autre de ces sexes ? leur eût-elle prêté des torts si graves. que l'éloignement et l'antipathie mutuelle en dussent nécessairement résulter ? Sans aller chercher plus loin des exemples, avec l'organisation que vous me connaissez, dites-moi, je vous prie, mes amis, quelle est la femme que je pourrais rendre heureuse ? et, réversiblement, quel homme pourra trouver douce la jouissance d'une femme, quand il ne sera pas pourvu des gigantesques proportions nécessaires à la contenter ! Seront-ce, à votre avis, les qualités morales d'un individu de ce sexe qui pourront nous dédommager de ses défauts physiques ? Eh ! quel être raisonnable, en connaissant une femme à fond, ne s'écriera pas avec Euripide : « Celui des dieux qui a mis la femme au monde peut se flatter d'avoir produit la plus mauvaise de toutes les créatures et la plus fâcheuse pour l'homme. » S'il est donc prouvé que les deux sexes ne se conviennent point du tout mutuellement et qu'il ne soit pas une plainte fondée, faite par l'un, qui n'aille à merveille à l'autre, il est donc faux, de ce moment-là, que la nature les ait créés pour leur mutuel bonheur ; elle peut leur avoir donné le désir de se rapprocher pour concourir au but de la propagation, mais nullement celui de se lier à dessein de trouver leur félicité l'un dans l'autre. Le plus faible n'ayant donc aucun titre réel à réclamer la pitié du plus fort, ne pouvant plus lui opposer qu'il peut trouver son bonheur en lui, n'a plus d'autre parti que la soumission. Et comme, malgré la difficulté de ce bonheur mutuel, il est dans les individus de l'un et de l'autre sexe de ne travailler qu'à se le procurer, le plus faible doit réunir sur lui, par cette soumission, la seule dose de félicité qu'il lui soit possible de recueillir ; et le plus fort doit travailler à la sienne par telle voie d'oppression qu'il lui plaira d'employer, puisqu'il est prouvé que le seul bonheur de la force est dans l'exercice des facultés du fort, c'est-à-dire, dans la plus complète oppression du faible. Ainsi, ce bonheur que les deux sexes ne peuvent trouver l'un avec l'autre, ils le trouveront, l'un par son obéissance aveugle, l'autre par la plus entière énergie de sa domination. Eh ! si l'intention de la nature n'était pas que l'un des sexes dominât l'autre... le tyrannisât... ne les aurait-elle pas créés de force égale ? En rendant l'un inférieur à l'autre en tout point, n'a-t-elle pas suffisamment indiqué que sa volonté était que le plus fort usât des droits qu'elle lui donnait. Plus celui-ci étend son autorité, plus il rend malheureuse la femme liée à son sort, et mieux il remplit les vues de la nature. Ce n'est pas sur les plaintes de l'être faible qu'il faut juger du procédé ; tout jugement fait de cette manière ne saurait être que vicieux, puisque vous n'emprunteriez, en le faisant, que les idées du faible ; il faut juger l'action sur la puissance du fort, sur l'extension qu'il a donnée à sa puissance ; et, quand les effets de cette force se sont répandus sur une femme, examiner alors ce qu'est une femme, la manière dont ce sexe méprisable a été regardé, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, par les trois quarts des peuples de la terre.
    Or, que vois-je en procédant de sang-froid à cet examen ? Une créature chétive, toujours inférieure à l'homme, infiniment moins ingénieuse, moins sage, constituée d'une manière dégoûtante, entièrement opposée à ce qui peut plaire à son maître... à ce qui doit le délecter ; un être malsain les trois quarts de sa vie, hors d'état de satisfaire son époux tout le temps où la nature le contraint à l'enfantement ; d'une humeur aigre, acariâtre, impérieuse ; tyran, si on lui laisse des droits ; bas et rampant, si on le captive, mais toujours faux, toujours méchant, toujours dangereux ; une créature si perverse enfin, qu'il fut très sérieusement agité au concile de Mâcon, pendant plusieurs séances, si cet individu bizarre, aussi distinct de l'homme que l'est de l'homme le singe des bois, pouvait prétendre au titre de créature humaine, et si l'on pouvait raisonnablement le lui accorder. Mais ceci serait-il une erreur du siècle ? et la femme est-elle mieux vue dans ceux qui précédèrent ? Les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, les Grecs, les Romains, honoraient-ils ce sexe odieux, dont nous osons faire aujourd'hui notre idole ? Hélas ! je le vois opprimé partout, partout rigoureusement éloigné des affaires ; avili, enfermé partout ; les femmes, en un mot, généralement traitées comme des bêtes, dont on se sert à l'instant du besoin, et qu'on recèle aussitôt dans le bercail. M'arrêterai-je un moment à Rome ; j'entends Caton le sage me crier du sein de l'ancienne capitale du monde : « Si les hommes étaient sans femmes, ils converseraient encore avec les dieux. » J'entends un censeur romain commencer sa harangue par ces mots : « S'il nous était possible de vivre sans femmes, nous connaîtrions dès lors le vrai bonheur. » J'entends les poètes chanter sur les théâtres de la Grèce : « Ô Jupiter ! quelle raison put t'obliger de créer les femmes ? ne pouvais-tu donner l'être aux humains par des voies plus sages et meilleures, par des mesures enfin qui nous eussent évité ce fléau ? » Je vois ce même peuple, les Grecs, tenir ce sexe dans un tel mépris, qu'il faut des lois pour obliger un Spartiate à la propagation, et qu'une des peines de ces sages républiques, est de contraindre un malfaiteur à s'habiller en femme, c'est-à-dire, à se revêtir comme l'être le plus vil et le plus méprisé qu'elles connaissent.
    Mais, sans aller chercher des exemples dans des siècles si reculés de nous, de quel œil ce malheureux sexe est-il vu, même encore, sur la surface du globe ? comment y est-il traité ? Je le vois enfermé dans toute l'Asie, y servir en esclave aux caprices barbares d'un despote qui le moleste, le tourmente, et qui se fait un jeu de ses douleurs. En Amérique, je vois des peuples naturellement humains (les Esquimaux) pratiquer entre hommes tous les actes possibles de bienfaisance, et traiter les femmes avec toute la dureté imaginable. Je les vois humiliées, prostituées aux étrangers dans une partie de l'univers, servir de monnaie dans une autre. En Afrique, bien plus avilies sans doute, je les vois exerçant le métier de bêtes de somme, labourer la terre, l'ensemencer, et ne servir leurs maris qu'à genoux. Suivrai-je le capitaine Cook dans ses nouvelles découvertes ? L'île charmante d'Othaïti, où la grossesse est un crime qui vaut quelquefois la mort à la mère, et presque toujours à son fruit, m'offrira-t-elle des femmes plus heureuses ? Dans d'autres îles découvertes par ce même marin, je les vois battues, vexées par leurs propres enfants, et le mari lui-même se joindre à sa famille pour les tourmenter avec plus de rigueur. Plus les peuples sont rapprochés de la nature, mieux ils en suivent les lois. La femme ne peut avoir avec son mari d'autres rapports que celui de l'esclave avec son maître ; elle n'a décidément aucun droit pour prétendre à des titres plus chers.
    Quoi qu'il en soit enfin, mes amis, tous les peuples de la terre jouirent du droit le plus étendu sur les femmes ; il s'en trouvera même qui les condamnaient à mort dès qu'elles venaient au monde, ne conservant que le petit nombre nécessaire à la reproduction de l'espèce. Les Arabes, connus sous le nom de Korrihs, enterraient leurs filles, dès l'âge de sept ans, sur une montagne auprès de la Mecque, parce qu'un sexe aussi vil leur paraissait, disaient-ils, indigne de voir le jour. Les femmes, dans le sérail du roi d'Achem, pour le seul soupçon d'infidélité, pour la plus légère désobéissance dans le service des voluptés du prince, ou sitôt qu'elles inspirent le dégoût, sont condamnées aux plus affreux supplices ; le roi lui-même leur sert de bourreau. Aux bords du Gange, elles sont obligées de s'immoler sur les cendres de leurs époux, comme inutiles au monde dès que leurs maîtres n'en peuvent plus jouir. Ailleurs, on les chasse ainsi que des bêtes fauves ; c'est un honneur que d'en tuer beaucoup. En Égypte, on les immole aux dieux. A Formose, on les foule aux pieds dès qu'elle sont enceintes. Les lois germaniques ne condamnaient qu'à dix écus d'amende celui qui tuait une femme étrangère ; rien, si c'était la sienne ou une courtisane. Partout, en un mot, je le répète, partout je vois les femmes humiliées, molestées, sacrifiées à la superstition des prêtres, à la barbarie des époux, ou aux caprices des libertins ; et ce qu'il y a de plus malheureux pour elles, c'est que plus on les étudie, plus on les analyse, plus on se convainc qu'elles sont dignes de leur sort. Est-il possible, s'écrient leurs imbéciles partisans, que les antagonistes de ce sexe ne veuillent pas ouvrir les yeux sur les mérites dont il est rempli ? Voyez, disent-ils avec enthousiasme, les soins touchants qu'il a de notre jeunesse, sa complaisance dans notre âge mûr, tous les secours dont il nous devient quand nous vieillissons ; comme il nous sert dans nos maladies, comme il nous console dans nos afflictions ; que de délicatesse il met à soulager nos maux ; que d'art à détourner, s'il peut, les calamités qui nous assiègent ; que d'empressement à sécher nos larmes... Et vous ne chérissez pas, vous n'adorez pas des êtres aussi parfaits !... de si tendres amies données par la nature ? Non, je ne les chéris, ni ne les adore, je reste ferme au sein de l'illusion, et ma sagesse sait y résister : je ne vois que de la faiblesse, de la peur et de l'égoïsme dans tout ce que vous venez de me vanter. Si, comme la louve ou la chienne, la femme allaite son fruit, c'est que cette sécrétion, qui lui est dictée par la nature, devient indispensable à sa santé ; si elle nous est utile dans les différents maux que nous venons de peindre, c'est par tempérament bien plus que par vertu, c'est par orgueil ou par amour d'elle-même. Ne nous surprenons pas de ses motifs ; la faiblesse de ses organes la rendant plus propre que nous au sentiment pusillanime de la pitié, la porte machinalement, et sans qu'elle y ait aucun mérite, à plaindre et à consoler les maux qu'elle voit ; et sa poltronnerie naturelle l'engage à donner à celui qui est plus fort qu'elle, des soins dont elle sent bien qu'elle aura besoin tôt ou tard. Mais, rien de vertueux, rien de désintéressé dans tout cela, rien, au contraire, que de personnel et de machinal. C'est une absurdité révoltante, que de vouloir lui composer des vertus de ses besoins, et de trouver ailleurs que dans sa débilité, dans ses craintes, tous les motifs de ces belles actions, dont notre aveuglement nous rend dupes ; et, parce que j'ai le malheur de vivre chez un peuple encore assez grossier pour ne pouvoir se nourrir de ces grands principes... pour n'oser abolir le plus ridicule des préjugés, je me priverais des droits que la nature m'accorde sur ce sexe ! je renoncerais à tous les plaisirs qui naissent de ces droits ! Non, non, mes amis, cela n'est pas juste ; je voilerai ma conduite, puisqu'il le faut ; mais je me dédommagerai en silence des chaînes absurdes où la législation me condamne ; et là, je traiterai ma femme comme il me conviendra... comme j'en trouve le droit dans tous les codes de l'univers, dans mon cœur, et dans la nature.
    - Ma foi, mon oncle, dit Bressac, qui, pendant tout le discours, n'avait cessé de prouver à un joli garçon qu'il tenait enculé combien il approuvait les maximes sur les femmes que venait d'énoncer Gernande, oh ! par ma foi, je crois maintenant votre conversion impossible.
    - Aussi, ne conseillerai-je à personne de l'entreprendre, répondit le comte ; l'arbre est trop vieux pour être plié ; on peut faire, à mon âge, quelques pas de plus dans la carrière du mal... pas un dans celle du bien. Mes principes et mes goûts, d'ailleurs, font ma félicité ; depuis mon enfance, ils furent toujours l'unique base de ma conduite et de mes actions ; peut-être irai-je plus loin, je sens que c'est possible ; mais pour revenir, non. J'ai trop d'horreur pour les préjugés des hommes ; je hais trop sincèrement leur civilisation, leurs vertus et leurs dieux, pour y jamais sacrifier mes penchants.
    - Messieurs, dit ici la fougueuse d'Esterval, vous avez maltraité mon sexe ; mais les sentiments que j'ai toujours professés m'élèvent trop au-dessus de sa faiblesse, pour que je prétende au vain honneur de le défendre. Je suis un être amphibie, d'ailleurs, qui, comme vous l'avez vous-même décidé, tient infiniment plus à votre sexe qu'à celui des femmes ; et vous avez dû vous en convaincre encore mieux, par la manière énergique dont je me suis prêtée aux vexations de madame de Gernande. Je vous proteste donc que je désirerai toujours d'être homme, quand il s'agira d'adopter leurs goûts, ou de me livrer à leurs passions.
    - Et moi, dit la sage Justine, je les fuirai comme des bêtes féroces, quand je les verrai se conduire d'après d'aussi cruels principes.
    Nous l'avons dit, les têtes, nullement calmées par la scène de madame de Gernande, achevèrent de s'électriser à cette conversation.
    - Pourquoi, dit d'Esterval à Gernande, n'essaieriez-vous point votre caprice sur les jolis garçons dont vous êtes entouré ?
    - Je l'ai fait quelquefois, répondit le comte ; mais comme j'aime les jeunes gens avec autant d'ardeur que j'en éprouve à détester les femmes, il me semble que ce n'est réellement qu'avec elles qu'on doit employer la férocité ; si cela vous amusait pourtant, mes amis, vous seriez maîtres d'essayer.
    - Cela me ferait infiniment bander, dit Bressac ; il y a une heure que mon vit se promène dans le cul d'un de vos bardaches, auquel j'avoue que j'ai le plus grand désir de faire tout le mal imaginable.
    Et comme Bressac, en disant cela, comprima d'une manière dure les couilles du Ganymède, l'enfant, qui n'avait que quatorze ans, jeta des cris terribles, et versa des larmes.
    - Abandonnez-nous ce giton, dit d'Esterval qui venait de se rapprocher de Bressac et qui commençait à opérer comme lui ; vous en avez tant ici, qu'un de plus ou de moins ne fera pas la moindre sensation.
    - Et qu'en ferez-vous ? dit Gernande.
    - Une victime, bien certainement, dit Bressac.
    - Une scène fort cruelle, si vous le voulez, dit d'Esterval.
    - Oui, dit Dorothée ; mais il faut absolument que Justine et madame de Gernande soient les prêtresses du sacrifice.
    - Je l'entends bien ainsi, dit M. de Gernande, et si ma chère femme n'avait pas dans tout ceci sa petite portion de supplice, je ne sais si vous me trouveriez aussi complaisant... Allons, il ne s'agit que de passer chez elle.
    - Oh ! monsieur, dit la tendre Justine, songez-vous à l'état de madame ?
    - Je songe, dit Gernande en appliquant un vigoureux soufflet à Justine, que je vais te mettre dans le même état qu'elle, si tu t'avises de raisonner. Apprends, prude imbécile, continue ce taureau, que je te permets d'enchérir sur mes idées, quand ton imagination te le suggérera ; mais que, sous peine de la vie, je te défends d'oser jamais les refroidir.
    - Volons chez votre femme, mon oncle, dit Bressac ; tenez, c'est sur le bout de mon vit que je vais lui conduire la victime.
    Et le libertin, ne cessant en effet de tenir la mazette enculée, la mena sans débander d'une minute dans l'appartement de sa tante, qui, bien loin de penser à ce supplément d'infortune, se livrait, lorsque ces bandits arrivèrent, aux douceurs d'un léger sommeil.
    Voilons ces nouvelles orgies aux yeux pudiques de nos lecteurs ; il ne nous reste que trop d'atrocités à leur révéler encore ; qu'ils sachent seulement que la scène fut des plus sanglantes ; que madame de Gernande et Justine furent obligées de servir de plastrons, et que le joli petit Ganymède expira au bout de quatre heures, après avoir perdu tout son sang3.
     « Où suis-je, se dit enfin Justine au bout de quelques semaines, et quel service m'a rendu Bressac en m'amenant dans cette maison ? Le monstre ! il savait bien qu'il faisait mon malheur, se fût-il mêlé de moi sans cela. » Ainsi perpétuellement entre le remords de vivre dans le crime et le désespoir de n'en pouvoir arracher sa maîtresse, la pauvre fille languissait, usait son esprit en expédients, et ne pouvait réussir à en trouver quelques-uns qui pussent les soustraire l'une et l'autre à tant de malheurs et tant d'infortunes.
    - Ô Justine ! tu vas voir encore arriver de nouveaux personnages dans ce château, lui dit un jour madame de Gernande, qui voyait bien qu'enfin cette pauvre fille était digne de sa confiance.
    - Qui donc, madame ?
    - M. de Verneuil, un nouvel oncle de Bressac, ton persécuteur, un frère de mon mari ; il vient régulièrement ici deux fois par an, avec sa femme, son fils et sa fille.
    - Ah ! tant mieux, madame, répondit Justine, vous serez au moins tranquille pendant cet intervalle.
    - Tranquille, ma chère, ah ! dis que je serai mille fois plus tracassée. Ces deux voyages ne sont pour moi que des époques de tourments et de malheurs ; c'est alors que tous mes maux redoublent ; c'est dans ces cas là qu'il n'est pas d'infortunés sur la roue dont les tourments soient aussi cruels. Écoute-moi, Justine, et je vais révéler à tes yeux des mystères d'iniquité qui te feront frémir.
    M. de Verneuil, ma chère fille, est encore plus libertin que son frère, plus dissolu, plus criminel, plus féroce ; c'est une bête enragée qui, près de ses passions, méconnaît tous les freins, et qui, je le crois, sacrifierait l'univers entier, s'il le croyait utile, à ses infâmes plaisirs. Verneuil, âgé de quarante-cinq ans, est, comme tu le vois, le cadet de son frère ; il est moins gros, mais plus nerveux, beaucoup plus fort, et d'une figure beaucoup plus effrayante... c'est un satyre... oh ! oui, Justine, un satyre, sous tous les rapports... Ce que tu sais, ma chère, est en lui gigantesque ; il semble que la nature ait voulu le dédommager de ce dont elle a privé son frère ; il est, de plus, infatigable ; ce scélérat crèverait dix femmes. Son épouse, âgée de trente-deux ans, est une des plus belles créatures qu'il soit possible de voir au monde ; ses cheveux sont châtains ; sa taille souple et dégagée ressemble à celle de Vénus même ; ses yeux pleins d'âme et de sensibilité sont d'une expression sans égale ; sa bouche parfaitement belle ; les chairs fermes, potelées, et d'une admirable blancheur ; toute sa personne, en un mot, est un vrai modèle de délicatesse ; mais il faut qu'elle ait un tempérament bien robuste pour résister, comme elle fait depuis dix-huit ans, aux caprices bizarres et désordonnés dont son exécrable mari la rend victime chaque jour.
    - Oh ! madame, se peut-il donc qu'il y ait au monde un être plus barbare que M. de Gernande ?
    - Tu en jugeras, Justine ; je veux que tu aies toute l'horreur de la surprise ; laisse-moi finir de te peindre les personnages que nous attendons. Victor, fils de M. de Verneuil, est âgé de seize ans ; c'est l'image même de sa mère ; il est impossible d'être plus joli, plus frais, plus délicat, plus mignon ; je ne lui connais qu'une rivale en beauté... sa sœur Cécile, âgée d'environ quatorze ans, et qu'on dirait que les dieux mêmes ont voulu former de leurs mains, pour donner aux hommes la plus grande idée de leur puissance ; jamais on ne vit une taille plus leste, une physionomie à la fois plus douce et plus animée... de plus beaux cheveux... de plus belles dents ; et Cécile, en un mot, sans sa mère, passerait infailliblement pour la plus belle personne qui pût exister dans le monde. Eh bien, Justine, et cette femme, et les deux beaux enfants qu'elle a de son mari, sont chaque jour simultanément les victimes de la férocité de ce monstre... Victor, moins qu'un autre, peut-être, car le venin de l'exemple et de la séduction n'a déjà que trop corrompu son cœur.
    - Oh ! ciel ! vous me faites frémir... un père corrompre ses enfants !... Hélas ! dois-je pourtant m'étonner de ces horreurs, poursuivit Justine, moi qui les vis si longtemps en action ?
    - Ah ! ceci, dit madame de Gernande, doit surpasser tout ce que tu as dû voir. Ce scélérat ne s'en tient pas aux simples incestes dont il souille l'intérieur de sa famille ; de bien autres horreurs...
    - Que fait-il donc ?
    - Les plus divins objets de l'un et de l'autre sexe, soigneusement choisis dans les classes les plus opulentes et les plus distinguées, sont les victimes que son adresse et son argent assurent à sa lubricité ; il est tellement difficile sur l'âge, que si le sujet présenté dépassait seulement d'un mois les sept ans accomplis que le libertin désire, il le renverrait à l'instant ; et tu conçois, Justine, tout ce que ces enfants doivent éprouver de cruel avec un monstre moral et physique comme celui que je viens de peindre. Plus de la moitié n'en échappe jamais ; la cruelle certitude de ces suites fâcheuses est un des plus doux aliments de la scélérate luxure de ce perfide ; et je lui ai ouï dire cent fois qu'il n'atteindrait pas les bornes de sa jouissance, sans l'espoir où il est que ses gigantesques proportions flétriront à jamais la rose qu'épanouit sa férocité. Deux fois plus riche que son frère, en raison d'un mariage très avantageux qu'il a fait dans les îles, et de différentes affaires très lucratives qui l'ont comblé d'or, les sommes qu'il peut, en raison de cela, dépenser à ses affreux plaisirs sont inexprimables. On lui recrute des sujets dans toutes les provinces ; ils lui sont amenés à grands frais dans son château de Verneuil, situé à dix lieues d'ici, et dans lequel il est absolument fixé depuis longtemps. Quelques-uns de ces sujets l'accompagneront sans doute, suivant son usage ; et tu verras, Justine, s'il exista jamais sur la terre un homme plus affreux que celui-là.
    Notre intéressante orpheline, effrayée de tout ce qu'elle venait d'entendre, ne se livrant, suivant son usage, qu'à l'extrême bonté de son caractère, fut, dès le lendemain matin, trouver le marquis de Bressac.
    - Monsieur, lui dit-elle alarmée, on nous menace d'un surcroît de compagnie bien funeste pour ma pauvre maîtresse ; êtes-vous au fait de ce dont il s'agit, et vous est-il possible de le prévenir ?
    - Je suis instruit, répondit Bressac ; c'est un autre oncle à moi, un frère de ma mère comme Gernande, que je n'ai vu de ma vie, que l'on dit très aimable et rempli d'esprit.
    - Oh ! monsieur, tous ces hommes d'esprit sont plus dangereux que les autres... raisonnant tous mieux leurs excès, ils s'y livrent avec moins de remords... il n'y a plus de ressources avec eux. Vous allez être réunis dans ce château quatre scélérats de la première espèce... il s'y commettra des horreurs.
    - Je l'espère bien, dit Bressac, il n'est rien d'aussi délicieux que de pouvoir se trouver ainsi plusieurs amis du même goût et du même esprit ; on se communique ses idées, ses penchants ; les désirs des uns s'allument à l'irrégularité de ceux des autres ; on enchérit, on se surpasse, on s'encourage, et les résultats sont divins.
    - Ils seront affreux pour ma pauvre dame.
    - Ô Justine ! quel intérêt prends-tu donc à cette créature ? quand seras-tu lasse d'être toujours ainsi la dupe de ton cœur ? Si par hasard il arrivait que l'on complotât ici quelque chose contre ma tante, n'irais-tu pas, comme chez ma mère, risquer ta vie pour la défendre ? Eh ! renonce donc une bonne fois, ma fille, à ce caractère de bonté ou plutôt de bêtise, qui t'a si mal réussi jusqu'à ce moment ; plus égoïste, et par conséquent plus sage, ne t'embarrasse que de toi seule, et cesse de te composer éternellement, comme tu fais, une multitude de chagrins, en épousant toujours ceux des autres. Que t'importe l'existence ou la mort de cette femme près de laquelle on t'a placée ? Y a-t-il quelque chose de commun entre elle est toi ? Et comment es-tu donc assez simple pour te créer ainsi des liens imaginaires, qui ne feront jamais que ton malheur ? Éteins ton âme, Justine, comme tu nous vois endurcir les nôtres ; tâche de te faire des plaisirs de tout ce qui alarme ton cœur. Parvenue bientôt comme nous à la perfection du stoïcisme, ce sera dans cette apathie que tu sentiras naître une foule de nouveaux plaisirs bien autrement délicieux que ceux dont tu crois trouver la source dans ta funeste sensibilité. Crois-tu donc que dans mon enfance je n'avais pas un cœur comme toi ? mais j'en ai comprimé l'organe ; et c'est dans cette dureté voluptueuse que j'ai découvert le foyer d'une multitude d'égarements et de voluptés qui valent mieux que mes faiblesses.
    - Oh ! monsieur, l'on arrive à tout en étouffant ainsi la voix de son cœur.
    - Et voilà ce qu'il faut ; c'est précisément quand on en est là, que l'on jouit véritablement : je ne suis heureux, moi, ma chère, que depuis que je me livre à tous les crimes de sang-froid. Lorsque mon âme, encore dans l'écorce, ne se montait que par graduation au ton mâle où je l'ai contrainte à présent, je souffrais en lui laissant quelques élans ; de sots remords venaient l'agiter. J'ai combattu ; je me suis fait des principes de mes erreurs ; et de ce moment seul j'ai connu la félicité. On fait ce qu'on veut de son âme ; les ressorts de la philosophie la montent au ton que l'on désire ; et ce qui nous faisait frémir dans l'enfance, devient dans notre âge mûr l'objet de nos plus grands plaisirs.
    - Quoi ! monsieur, vous voudriez me persuader que vous ne vous repentez pas du matricide épouvantable que vous vous êtes permis sous mes yeux ?
    - J'eusse eu dix mères que je les eusse toutes sacrifiées l'une après l'autre de la même façon. Oh ! ce crime-là, Justine, n'est pas encore à la hauteur de mon âme ; il en faudrait d'une bien autre espèce pour la sortir de son assiette. Quoi qu'il puisse arriver enfin sur l'objet de tes craintes, ne t'avise pas de les communiquer à Gernande ; son cœur de roche entend mal les élans de la sensibilité, et tu pourrais t'en trouver la dupe. Lorsque Verneuil arrivera, conduis-toi bien avec lui ; sois douce, prévenante, spirituelle ; cache avec soin les stupides mouvements de ton cœur. Je lui dirai du bien de toi ; et cette connaissance, peut-être, pourra te devenir avantageuse.
    Quatre gitons entrèrent à ce moment chez Bressac, et mirent fin à une conversation qui n'était pas assez du goût de Justine, pour qu'elle fût fâchée de la voir finir.
    - Reste, si tu veux, lui dit Bressac, tout en baisant et déculottant ses bardaches, quoique femme, je ne te verrai jamais de trop dans mes séances de lubricité ; tu pourras même m'y servir...
    Mais la pudibonde Justine, qui n'assistait jamais à de pareilles horreurs que quand elle y était contrainte, se retira en soupirant, et se disant à elle-même : « Ô mon Dieu ! ce que c'est que l'homme, quand une fois ses passions l'asservissent ; les forêts de la Nubie renferment-elles des bêtes qui soient plus féroces que lui ? » Elle retournait tristement chez sa maîtresse lui faire part du peu de fruit des négociations qu'elle avait cru devoir entamer, lorsqu'une des vieilles vint l'avertir de passer chez M. de Gernande, qui paraissait avoir quelque chose à lui communiquer.
    - Justine, dit le farouche patron de ce château, pourquoi ne m'avertis-tu pas des intrigues qui se forment ici ?
    - Je les ignore, monsieur.
    - Je vais donc te les révéler ; dit Gernande en ne laissant apercevoir aucune altération sur sa barbare figure. Apprends que Dorothée est folle de ma femme, et qu'elle vient de me faire demander la permission de passer quelques heures de cette matinée avec elle. J'y ai consenti ; mais je veux surprendre ces voluptés-là. Il faut que tu me caches dans un cabinet qui se trouve près de son ottomane, et par un des vitraux duquel le pourrai voir tout ce que cette insigne tribade essaiera sur ma chaste épouse.
    - Mais avez-vous éprouvé déjà, monsieur, ce qu'on peut entendre ou découvrir par le vitrage de ce cabinet ?
    - Eh ! oui, tous les jours ; c'est là que je me cache pour entendre les complaintes qu'elle fait de moi, et pour m'en délecter.
    Notre héroïne, qui raisonnablement, ne devait faire usage ici que de sa soumission, entra sur-le-champ avec Gernande dans le cabinet en question ; et Dorothée, qui ne se doutait de rien, passa chez madame de Gernande, qui fut très surprise de cette visite.
    La d'Esterval, impérieuse, hautaine, aussi féroce que son mari, et à laquelle on avait donné carte blanche, ne s'amusa point, comme on le croit, à filer le parfait amour. Une des vieilles l'escortait, avec l'ordre d'obliger l'épouse infortunée à se prêter à tout ce qu'exigerait la Messaline qu'on lui envoyait. Il fallut obéir. La victime dépouillée n'offrit bientôt plus que des pleurs et des charmes. On n'a pas idée de la fureur de madame d'Esterval ; de tels transports ne se feignent point. Oubliant absolument son sexe, la fière tribade se livra sans honte à tous les égarements, à toutes les fureurs des hommes. Ce n'était plus Sapho dans les bras de Damophile, c'était Néron près de Tigellin. Toutes les lubricités masculines, toutes les passions des hommes, tous les désordres de leur plus cruel libertinage furent mis en œuvre par ce monstre de crapule et de perversité ; il n'y eut rien qu'elle ne fît, rien qu'elle n'inventât pour assouvir son impudente luxure ; et la pauvre maîtresse de Justine fut plus fatiguée de cette scène, qu'elle ne l'était de celles où la soumettait son époux.
    - Oh ! foutre, disait Gernande, en se faisant sucer par Justine, voilà qui est délicieux ; je n'ai jamais rien vu qui m'échauffât la tête à ce point. J'aime cette Dorothée à la fureur ; et si j'avais une semblable femme, je ne l'aurais jamais rendue ma victime... Ah ! suce, Justine... suce... tâche que mon foutre coule en même temps que celui de cette coquine.
    Mais les désirs de Gernande, irrités sans être satisfaits, n'eurent point l'issue désirée ; et la d'Esterval se lassa, avant que celui qui dérobait ses plaisirs fût arrivé au terme des siens. Dégoûtée de sa jouissance, elle jeta sur elle des yeux de mépris ; elle l'insulta, elle lui répéta plusieurs fois que son époux était bien bon de la laisser vivre si longtemps ; elle dénigra les charmes dont elle venait de s'enivrer, les profana, les molesta, et sortit, en disant qu'elle allait conseiller à son mari de prendre bientôt un parti ferme sur une aussi méprisable épouse.
    A peine Dorothée fut-elle sortie de la chambre de madame de Gernande, que le patron y passa avec Justine ; et, prenant son texte de la visite qu'il venait de surprendre, il n'y eut sorte de mauvais propos, de menaces dont il n'accablât sa malheureuse femme. Celle-ci se défendit de son mieux.
    - On a ouvert ma porte, monsieur, dit-elle en pleurant ; une des vieilles à qui je suis confiée m'a amené cette femme de votre part ; il m'est devenu impossible de me défendre de ses tentatives... je les aurais repoussées si je l'avais pu.
    Mais Gernande, qui ne cherchait que l'occasion d'une scène qu'il se procurait par là l'une manière délicieuse pour une âme aussi fausse que la sienne, condamna sur-le-champ sa femme à la saignée ; et le monstre, très échauffé des préliminaires, la piqua dans l'instant aux deux bras et au con. Pour cette fois il se passa d'hommes, Justine lui suffit ; la malheureuse s'épuisa à force de le pomper. Le cruel animal, maître de son sperme, eut l'art de n'en lâcher les flots, que quand il vit sa femme évanouie ; et cette séance fut une des plus barbares que Justine lui vit éprouver.
    Ce libertin rentrait à peine chez lui que des voitures se firent entendre dans la cour. C'était M. de Verneuil et sa famille. M. de Gernande en fit aussitôt donner des nouvelles à sa femme. Et dans quel état, juste ciel, lui apprenait-on cette catastrophe ! Justine fut en même temps avertie de venir recevoir ces nouveaux hôtes.


1 Voyez le fameux repas de Trimalcion, dans Pétrone.
2 Mais si, comme on ne saurait en douter, le plus coupable devient le plus heureux, parce que ses plaisirs ne seront point troublés de remords, il résultera donc de là, que le crime contribuera plus au bonheur que la vertu. Quelles funestes conséquences pour les moralistes !
3 Il y a sans doute beaucoup d'art à laisser ainsi des scènes sous le voile ; mais combien de lecteurs avides et insatiables désireraient qu'on leur dit tout ! Eh, Bon Dieu ! et si on les satisfaisait, que leur resterait-il donc à imaginer ?


Marquis de Sade La nouvelle Justine

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