CHAPITRE III

ÉVÈNEMENT QUI BRISE LES FERS DE JUSTINE - QUELLE EST LA SOCIÉTÉ QUI L'ENTRAÎNE - NOUVEAUX DANGERS QUE COURT SA PUDEUR - INFAMIES DONT ELLE EST TÉMOIN - COMMENT ET AVEC QUI ELLE ÉCHAPPE AUX SCÉLÉRATS AUXQUELS SON ÉTOILE L'ENCHAÎNAIT


    Justine avait pour voisine dans sa prison une femme d'environ trente-cinq ans, aussi célèbre par sa beauté, par son esprit, que par l'espèce et la multitude de ses forfaits. On la nommait Dubois ; et elle était, ainsi que Justine, à la veille de subir son jugement de mort. Le genre seul embarrassait les juges. S'étant souillée de tous les crimes imaginables, on se trouvait contraint, ou à inventer pour elle un supplice, ou à lui en faire subir un dont la loi excepte les femmes. Justine avait inspiré une sorte d'intérêt à cette créature, intérêt basé sur le crime, et qui pourtant délivra la vertu.
    Un soir, deux jours peut-être avant celui où toutes les deux devaient perdre la vie, la Dubois dit à Justine de ne point se coucher, et de se tenir avec elle, sans affectation, le plus près possible du guichet. « Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la conciergerie : c'est l'ouvrage de mes soins. Beaucoup de gens seront brûlés, sans doute ; peu importe, Justine le sort des autres doit être toujours nul, dès qu'il s'agit de notre bien-être. Je ne connais pas, moi, ce fil de fraternité ridicule qu'établissent chez les hommes la faiblesse et la superstition. Soyons isolés, ma fille, comme nous a fait naître la nature : lui voyons-nous jamais lier un homme à un homme ? Si quelquefois nos besoins nous rapprochent, séparons-nous dès que nos intérêts l'exigent, parce que l'égoïsme est la première des lois de la nature, la plus juste, la plus sacrée, sans doute. N'apercevons jamais dans les autres que des individus faits pour nos passions ou pour nos caprices. Déguisons-nous, si nous sommes les plus faibles ; usons de tous nos droits comme les animaux, si nous sommes les plus forts. En un mot, au milieu du meurtre et de l'incendie, nous nous sauverons, quatre de mes camarades, toi et moi ; oui, nous nous sauverons, je te le promets. Que t'importe ce que le reste deviendra ! suis-nous. »
    Par un de ces caprices inexplicables du sort, sa main, qui venait de punir l'innocence dans notre héroïne, servit le crime dans sa protectrice. Le feu prit ; l'incendie fut horrible ; il y eut soixante personnes de brûlées. Mais Justine, la Dubois et ses complices se sauvèrent, et gagnèrent, dès la même nuit, la cabane d'un braconnier de la forêt de Bondy intime ami de la bande.
    - Te voilà libre, Justine, dit alors la Dubois ; tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu'il te plaira. Mais si tu suis mes conseils, mon enfant, tu renonceras à ces pratiques de vertu, qui, comme tu vois, ne t'ont jamais réussi. Une délicatesse déplacée puisqu'il ne s'agissait que d'être foutue, et que tu ne dois pas douter, d'après les récits que tu m'as faits, que la Delmonse et Dubourg ne soient les agents de ta perte ; une délicatesse ridicule, dis-je, te conduit aux pieds de l'échafaud : un crime affreux m'en sauve. Regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c'est bien la peine de s'immoler pour elles. Tu es jeune et jolie, Justine : en deux ans je me charge de ta fortune. Mais n'imagine pas que je te conduise au sanctuaire de son temple par les sentiers de la sagesse : il faut, quand on veut faire ce chemin, entreprendre plus d'un métier, et servir plus d'une intrigue. Le vol, le meurtre, le pillage, l'incendie, le putanisme, la prostitution, la débauche ; voilà les vertus de notre état ; nous n'en admîmes jamais d'autres. Consulte-toi, chère fille, et donne-nous promptement ta réponse ; car il est peu de sûreté pour nous dans cette chaumière ; il faut que nous en partions avant le jour.
    - Oh ! madame, répondit Justine, je vous ai de grandes obligations ; je suis loin de vouloir m'y soustraire : vous m'avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime. Croyez que, s'il me l'eût fallu commettre, j'eusse préféré mille morts à la douleur d'y participer. Je sens tous les dangers que j'ai courus pour m'être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon cœur ; mais, quels que soient, madame, les dangers de la vertu je les préférerai sans cesse aux détestables faveurs qui accompagnent le crime. Il existe dans moi des principes de morale et religion, qui, grâce au ciel, ne m'abandonneront jamais. Si la main de Dieu me rend l'existence pénible, c'est pour m'en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me console ; il adoucit mes chagrins ; il apaise mes plaintes ; il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu'il plaira à la Providence de m'envoyer. Cette joie douce s'éteindrait aussitôt dans mon âme, si je venais à me souiller d'un crime ; et, avec la crainte des châtiments de ce monde, j'aurais le douloureux aspect des supplices de l'autre, qui ne me laisserait pas un instant de calme dans la vie.
    - Oh, foutre ! s'écria la Dubois , en fronçant le sourcil, voilà des systèmes absurdes qui te conduiront à l'hôpital. Laisse là ton infâme Dieu, ma fille. Sa justice céleste, ses châtiments ou ses récompenses, toutes ces platitudes-là ne sont bonnes que pour des imbéciles et tu as trop d'esprit pour y croire. Ô Justine ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres. Que leurs trésors s'ouvrent à nos besoins, que l'humanité règne dans leur cœur, et les vertus pourront s'établir dans le nôtre. Mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi et notre asservissement ne serviront qu'à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage. Eh ! nous serions bien dupes de nous les refuser, quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a créés tous égaux, Justine ; si les injustes rigueurs du sort se plaisent à déranger ce premier plan des lois générales, c'est à nous d'en corriger les caprices, et de réparer par notre adresse les usurpations du plus fort. J'aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres ; j'aime à les voir nous prêcher la vertu. Il est bien difficile de se garantir du vol, quand on a trois fois plus qu'il ne faut pour vivre ! bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, lorsque, entouré sans cesse de flatteurs, rien ne peut exciter à la vengeance ! bien pénible en vérité d'être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ! Ils ont bien du mal à être sincères, ces gens opulents et oisifs, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir ; bien du mérite à ne pas désirer la femme des autres, quand tout ce que la lubricité peut avoir de plus vif, est sans cesse offert à leurs sens. Mais nous, Justine, nous que cette Providence barbare, que ce Dieu vain et ridicule, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l'humiliation, comme le serpent dans l'herbe ; nous, qu'on ne voit qu'avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu'on tyrannise parce que nous sommes faibles ; nous dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces ! tu veux que nous nous défendions du crime, quand sa main seule nous ouvre les portes de la vie, nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre ! tu veux que, perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes les faveurs de la fortune, nous ne nous réservions que la peine, l'abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les flétrissures et l'échafaud ! Non, non, Justine, non, ou ce Dieu que tu as la bêtise de croire n'est fait que pour nos mépris ou ce ne sont point là ses volontés. Va, mon enfant, quand la nature nous place dans une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu'elle nous laisse en même temps la faculté de l'exercer, c'est que le mal sert à ses lois comme le bien, et qu'elle gagne autant à l'un qu'à l'autre. L'état où elle nous a créés, c'est l'égalité. Celui qui dérange cet état, n'est pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agissent d'après des impressions reçues ; tous deux doivent les suivre et jouir en paix. »
    L'éloquence de la Dubois était autrement rapide que celle de la Delmonse. A moyens égaux, la cause du crime est bien mieux défendue par celui qui le commet par besoin, que par celui qui ne s'y livre que par libertinage ; et Justine étourdie pensa devenir la victime des séductions de cette femme adroite. Mais une voix plus forte combattant dans son cœur, elle déclare à sa corruptrice qu'elle est décidée à ne se jamais rendre, que le crime lui fait horreur, et qu'elle préfère la mort la plus affreuse à l'horrible obligation de le commettre.
    - Eh bien, répondit la Dubois, deviens ce que tu voudras ; je t'abandonne à ton mauvais sort. Mais, si jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir par la fatalité qui sauve le crime en immolant toujours la vertu, souviens-toi du moins de ne jamais parler de nous. »
    Pendant ce dialogue, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier ; et comme le vin dispose ordinairement l'âme du malfaiteur à des excès plus grands, les scélérats n'apprirent pas plus tôt les résolutions de notre infortunée, qu'ils se décidèrent à faire d'elle une victime, ne pouvant en faire une complice. Leurs principes, leur profession (c'étaient des voleurs de grands chemins), leurs mœurs, l'état actuel de leur physique (on bande bien après trois mois de prison), le sombre réduit où ils étaient, l'épaisseur de la nuit, l'espèce de sécurité dans laquelle ils se trouvaient, leur ivresse, l'innocence de Justine, son âge, les attraits divins dont l'avait embellie la nature : tout les électrise, tout les encourage. Ils se lèvent de table ; tiennent conseil ; et le résultat est un ordre à Justine de se prêter sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce ou de force. Si elle se prostitue de bonne volonté, ils lui donneront chacun un écu pour la conduire où elle voudra. S'il leur faut employer la violence, la chose se fera de même. Mais pour que le secret soit gardé, ils la poignarderont après s'être satisfaits, et l'enterreront au pied d'un arbre.
    Il est inutile de peindre l'effet que cette cruelle délibération produisit sur l'âme de Justine ; nos lecteurs le comprennent aisément. Elle se jette aux genoux de la Dubois ; elle la conjure d'être une seconde fois sa protectrice. Mais la coquine ne fait que rire de ses larmes.
    - Triple-dieu ! lui dit-elle, te voilà bien malheureuse ; tu frémis de l'obligation d'être successivement foutue par quatre beaux garçons comme ceux-là ! Tiens, lui dit-elle en les lui présentant tour à tour, vois celui-ci : il s'appelle Brise-Barbe ; vingt-cinq ans, ma fille, et un membre... qu'on admirerait, sans celui de mon frère que voici : c'est Cœur-de-Fer, trente ans ; vois comme il est tourné ; et ce vit ! je gage que tes deux mains ne l'empoignent pas ; ce troisième est Sans-Quartier ; regarde ses moustaches ; vingt-six ans ; (puis bas), Justine, la veille de notre incarcération, il m'avait foutue onze coups dans une soirée. Oh ! pour le quatrième, tu m'avoueras que c'est un ange ; il est trop beau pour faire ce métier ; vingt et un ans ; nous l'appelons le Roué et il le sera ; avec les dispositions qu'il a pour le crime, un tel sort ne peut lui manquer ; mais c'est son vit Justine, c'est son vit qu'il faut que tu voies ; on ne se fait pas d'idée d'un engin de cette espèce ; vois comme c'est long, comme c'est gros, comme c'est dur ; cette tête, comme elle est vermeille ! Va, je t'assure que quand j'ai cela dans mes entrailles, je me crois mieux foutue que ne le fût jamais Messaline. Mais sais-tu, ma fille, qu'il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux, pour être à ta place. Écoute, ajouta-t-elle pourtant, après un peu de réflexion, j'ai assez d'empire sûr ces drôles-là pour obtenir ta grâce, aux conditions que tu t'en rendras digne.
    - Hélas ! madame, que faut-il faire ? Ordonnez-moi, je suis toute prête.
    - Nous suivre, tuer, voler, empoisonner, massacrer , incendier, piller, ravager, comme nous ; à ce prix, je te sauve le reste.
    Ici Justine ne crut pas devoir balancer. En acceptant cette cruelle condition, elle courait, il est vrai, de nouveaux dangers, mais ils étaient moins pressants que ceux dont elle était subitement menacée.
    - Eh bien ! madame, j'irai partout, s'écria-t-elle, partout, je vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai de la vie.
    - Enfants, dit la Dubois, cette fille est de la troupe ; je l'y reçois ; je vous prie de ne lui point faire de violence ; ne la dégoûtez pas du métier ; son âge et sa figure peuvent attirer des dupes dans nos filets ; servons-nous-en, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs.
    Mais les passions ont un degré d'énergie dans l'homme, où rien ne peut les captiver : plus on essaie alors de leur faire entendre la voix de la raison, plus leur perversité comprime cette voix ; et presque toujours alors les moyens présentés pour éteindre l'embrasement ne servent qu'à lui donner plus d'activité. Les camarades de la Dubois se trouvaient dans ce malheureux cas. Tous les quatre, le vit à la main, n'attendaient que le sort qu'ils consultaient avec des dés, pour savoir auquel d'entre eux seraient destinés les prémices. Les coquins buvaient, jouaient et bandaient. Or, des refus ou des raisons pénètrent bien difficilement dans des âmes ainsi disposées.
    - Non, sacredieu, dit Brise-Barbe, il faut que la bougresse y passe ; il n'y a plus de moyens de la sauver. Ne dirait-on pas qu'il faut faire preuve de vertu pour être reçue dans une troupe de voleurs, et qu'il faut avoir son pucelage pour aller tuer sur les grands chemins ! Double bougre de dieu ! je veux foutre, s'écria Sans-Quartier, s'avançant vers Justine, le vit à la main et prêt à l'enfiler ; oui, foutu nom d'un dieu dont je me fous, je veux la foutre, ou l'égorger ; qu'elle choisisse.
    Douce et tremblante victime, notre malheureuse enfant frémissait ; à peine avait-elle la force de respirer : A genoux devant ces quatre bandits, ses faibles bras s'élevaient pour les implorer ; et le Dieu que profanaient leurs blasphèmes était saintement invoqué par elle.
    - Un moment, dit Cœur-de-Fer, qui, par sa qualité de frère de la Dubois avait l'honneur de commander la troupe, un moment, mes amis. Je bande comme vous ; vous le voyez, continua-t-il, en frappant de son vit sur la table, et cassant une noix avec ; comme vous, je veux décharger ; et je crois néanmoins qu'il est possible de se satisfaire en rendant tout le monde content. Puisque cette petite putain tient tant à la vertu, et que, comme le remarque fort sagement ma sœur, cette qualité différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire, laissons-lui son pucelage. Mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n'y sont plus ; et, dans l'état où nous sommes, tu le vois ma sœur, nous vous égorgerions peut-être toutes les deux, si vous résistiez à nos projets. Les passions de l'homme sans frein sont terribles ; c'est un fleuve qui déborde, et qui ravage tous les environs, si on ne lui ouvre pas une issue. Tu dois te souvenir, Dubois, de nous avoir vus souvent massacrer des femmes qui nous résistaient ; et ce qu'il y a de fort particulier, tu as vu le résultat de ces crimes devenir le même que celui de la luxure, et notre foutre couler sur le sang, comme s'il eût coulé dans les cons. Ne nous arrête donc pas, je te le conseille ; contente-toi de nous diriger. Voici donc ce que je propose :
    Il faut que Justine se mette aussi nue que le jour qu'elle est venue au monde. J'exige qu'en cet état elle se prête tour à tour aux différents caprices luxurieux qu'il nous plaira de passer avec elle, pendant que la Dubois, apaisant nos ardeurs, fera brûler l'encens sur les autels dont cette extravagante nous refuse l'entrée.
    - Me mettre nue, s'écria Justine !... me déshabiller devant des hommes ! Oh ! juste ciel, qu'exigez-vous ? Et quand je serai livrée de cette manière à vos regards, qui me garantira de vos insultes ?
    - Mais, qui t'en garantit à présent, putain ? dit le Roué, en passant sa main sous les jupes de Justine, et lui collant ses lèvres sur la bouche.
    - Oui, foutredieu, qui t'en garantit ? dit Sans-Quartier en saisissant le revers de la médaille que palpait le Roué ; tu vois bien que tu es à nous ; tu vois bien que la soumission est le seul parti que tu aies à prendre ; obéis donc, ou tu es morte.
    - Allons, laissez-la, dit Cœur-de-Fer, en l'arrachant des mains de ses camarades ; laissez-la procéder tranquillement aux dispositions exigées.
    - Non, dit Justine, en se voyant libre, non, vous ferez de moi ce que vous voudrez, vous êtes les plus forts ; mais vous n'obtiendrez rien de bon gré.
    - Eh bien, garce, lui dit Cœur-de-Fer, en lui appliquant un soufflet qui la renverse sur le lit, ce sera donc nous qui te déshabillerons.
    Et, lui passant aussitôt ses jupes par-dessus la tête, il les fend, avec son couteau, d'une si horrible manière que l'on crut un moment que c'était le ventre de cette malheureuse que le coquin partageait en deux. En un instant le plus beau corps du monde fut une seconde fois exposé à tout ce que la luxure peut avoir de plus monstrueux.
    - Disposons-nous, dit Cœur-de-Fer. Ma sœur, étends-toi sur ce lit, que Brise-Barbe t'enconne. Justine, à califourchon sur Dubois, avancera son con vers la face de Brise-Barbe, et lui pissera dans la bouche ; je connais ses goûts.
    - Oh ! foutre, dit le paillard, en s'adaptant fort vite au con de la Dubois, je n'ai point de jouissance plus vive que celle-là, et je te remercie de l'idée.
    Il enconne, on pisse, il décharge, et Sans-Quartier se met à l'ouvrage.
    - Pendant que je foutrai ta sœur, dit-il au chef, contiens devant moi cette gueuse.
    On obéit. Il frappe à main ouverte, et d'une manière très nerveuse, tantôt les joues, tantôt le sein de Justine ; quelquefois il la baise sur la bouche et lui mord le bout de la langue ; dans d'autres moments, les deux fraises du sein de notre malheureuse enfant sont tellement froissées, qu'elle est prête à s'en évanouir. Elle souffre, elle demande grâce ; les larmes coulent de ses yeux, et n'enflamment que plus ardemment ce scélérat, qui, se sentant enfin près de sa décharge, tout en foutant, la prend à bras le corps, et la jette à dix pas de lui.
    C'est le tour du Roué. Il enconne Dubois.
    - Attends, dit Cœur-de-Fer, je vais t'enculer, mon fils ; nous mettrons cette gueuse au milieu de nous ; tu lui molesteras le ton, moi le cul.
    Et la malheureuse Justine, poussée, repoussée par ces deux brigands, ressemble au jeune saule battu par deux orages. Déjà cette mousse délicate qui cache le mont de Vénus est impitoyablement arrachée d'une part, pendant que de l'autre les deux plus jolies petites fesses qu'ait jamais créées la nature paraissent toutes meurtries des pinçons qu'impriment à plaisir, sur elles, les ongles crochus de Cœur-de-Fer ; lorsque les deux fouteurs, changeant lestement d'autel, substituent l'inceste à la sodomie, et deviennent, par cette inconstance lubrique, l'un le mari de sa sœur, l'autre l'amant de son beau-frère. Mais Justine n'y gagne pas. Cœur-de-Fer, mieux irrité, n'en devient que plus cruel.
    - Voyons à qui frappera le plus fort, dit-il en claquant les joues ; toi, frappe le cul, mon frère.
    Hélas ! c'est l'histoire du marteau sur l'enclume. Justine est si molestée, que des flots de sang lui sortent des narines.
    - Voilà ce que je voulais, dit Cœur-de-Fer, en mettant sa bouche au-dessous. Brise-Barbe, tu veux de l'urine, moi du sang. Il reçoit, il avale, il décharge ; son fouteur le suit de bien près ; la volupté les couronne tous deux ; et le calme renaît dans la troupe.
    - Dans tout ceci, dit la Dubois en se relevant, il me semble que c'est moi qui ai le plus gagné.
    - Oh ! tes marchés sont toujours comme cela, dit son frère ; c'est pour être foutue toi-même, que tu n'as pas voulu que nous dépucelions cette petite fille ; mais, patience, elle n'y perdra rien.
    Il fut question de se remettre en route ; et, dès la même nuit, la troupe gagna le Tremblai, avec l'intention de l'approcher des bois de Chantilly, où elle s'attendait à quelques bons coups.
    Rien n'égalait le désespoir de Justine. Nous la croyons maintenant suffisamment connue de nos lecteurs, pour être bien certain qu'il est inutile de leur peindre tout ce qui lui faisait éprouver l'obligation de suivre de tels gens ; et, si elle le fit, on s'imagine bien que ce ne fut qu'avec la ferme résolution de les quitter dès qu'elle le pourrait.
    Nos scélérats couchèrent aux environs de Louvres sous des meules de foin. L'intention de notre sage orpheline aurait été de se rapprocher de la Dubois, pour passer la nuit à ses côtés ; mais la coquine avait d'autres projets que celui de s'employer à défendre la vertu des autres. Trois bandits l'entourèrent ; et l'abominable créature se livra à tous les trois en même temps. Le quatrième s'approcha de Justine ; c'était Cœur-de-Fer.
    - Bel enfant, lui dit-il, j'espère que vous ne me refuserez pas au moins de passer la nuit près de vous. Et comme il s'aperçut de son extrême répugnance : « Ne craignez rien, lui dit-il nous causerons ; mais rien ne s'entreprendra que de votre gré.
    Ô Justine ! poursuit ce libertin, en la pressant entre ses bras, n'est-ce donc pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous conserver pure avec nous ? dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il s'arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le dissimuler, chère enfant, mais, quand nous habiterons les villes, ce n'est qu'aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes.
    - Eh bien, monsieur, répondit Justine, puisqu'il est certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous opposez-vous à ma fuite ?
    - Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer ; vous devez servir nos intérêts ou nos plaisirs ; vos malheurs vous imposent ce jour, il faut le subir. Mais vous savez, Justine, qu'il n'y a rien qu'on ne puisse arranger dans ce monde : écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort. Consentez à vivre avec moi, chère fille ; consentez à m'appartenir en propre, et je vous épargne le triste rôle qui vous est destiné.
    - Moi, monsieur, devenir la maîtresse d'un...
    - Dites le mot, Justine, d'un coquin, n'est-ce pas ? Il est bien certain que je ne puis vous offrir d'autres titres ; car vous voyez bien que nous n'épousons pas, nous autres. L'ennemi juré de tous les freins n'est pas d'humeur à se lier jamais par aucun ; et plus ceux-là paraissent captiver les hommes ordinaires, plus des scélérats comme nous les détestent. Cependant, raisonnez un peu : dans l'indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors votre soutien et votre protecteur, que de vous prostituer à tous ?
    - Mais, premièrement, pourquoi faut-il que je n'aie pas d'autre parti à prendre ?
    - Parce que nous vous tenons, ma fille, et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. En vérité, poursuivit rapidement Cœur-de-Fer, n'est-ce pas une extravagance atroce que d'attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une fille peut-elle être assez simple, pour croire que la vertu doive dépendre d'un peu plus ou d'un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? et qu'importe aux hommes et à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je dis plus ; c'est que l'intention de la nature étant que chaque individu remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes n'existant que pour servir de jouissances aux hommes, c'est visiblement l'outrager, que de résister ainsi à l'intention qu'elle a sur vous ; c'est vouloir être une créature inutile au monde, et par conséquent méprisable. Cette sagesse chimérique dont on a eu l'absurdité de vous faire une vertu dès l'enfance, et qui, bien loin d'être utile à la nature et à la société, outrage visiblement l'une et l'autre, n'est donc plus qu'un entêtement ridicule et véritablement répréhensible, dont une personne d'esprit comme vous ne devrait pas vouloir être coupable. N'importe, continuez de m'entendre, chère fille ; je vais vous prouver le désir que j'ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne toucherai point, Justine, à ce fantôme dont la possession fait tous vos délices. Une jolie fille comme vous a plus d'une faveur à donner ; et Vénus avec elle est fêtée dans bien plus d'un temple : je me contenterai du plus étroit. Vous le savez, ma chère, près du labyrinthe de Cypris, il est un antre obscur où vont se cacher les amours, pour nous séduire avec plus d'énergie : tel sera l'autel où je brûlerai l'encens. Là, pas le moindre inconvénient. Si les grossesses vous effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière ; votre jolie taille ne se déformera point ; ces prémices qui vous sont si douces, seront conservées sans atteinte ; et, quel que soit l'usage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté ; quelques rudes et multipliées que soient les attaques, dès que l'abeille a pompé le suc, le calice de la rose se referme au point de faire croire qu'il ne dût jamais s'entrouvrir. Il y a tout plein de filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même avec plusieurs hommes, et qui ne se sont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles, de leurs sœurs, sans que celle-ci en soit devenue moins digne de sacrifier ainsi à l'hymen ! A combien de confesseurs cette même route n'a-t-elle pas servi, sans que les parents s'en doutassent ? C'est, en un mot, l'asile du mystère ; c'est là qu'il s'enchaîne aux amours par les liens de la sagesse. Faut-il vous dire plus, Justine ? si ce temple est le plus secret, il est en même temps le plus délicieux. On ne trouve que là ce qu'il faut au bonheur ; et cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants d'un local où l'on ne pénètre qu'avec effort, où l'on n'est logé qu'avec peine, où l'on ne jouit qu'avec délices. Les femmes mêmes y gagnent ; et celles que la raison contraignit à ne frayer que cette route ne regrettèrent jamais l'autre. Essayez, Justine, essayez : livrez-moi votre divin petit cul, et nous serons tous deux contents.
    - Monsieur, répondit Justine, en se soustrayant de son mieux aux entreprises de ce libertin, d'autant plus dangereux qu'il réunissait l'esprit et la séduction à beaucoup de forces matérielles et à des mœurs très corrompues, oh ! monsieur, je n'ai nulle expérience des horreurs dont vous m'entretenez ; mais j'ai pourtant ouï dire que ce délit, que vous préconisez, outrage à la fois les femmes et la nature. La main du ciel le punit dans ce monde ; et les cinq villes de Sodome, Gomorrhe, etc., que Dieu fit périr dans les flammes, sont un exemple frappant du degré d'horreur que l'Éternel conçoit de cette action. La justice humaine a imité, autant qu'elle a pu, la punition de l'Être éternel ; et des bûchers consument des malheureux que ce vice entraîne.
    - Quelle innocence ! quel enfantillage ! reprit Cœur-de-Fer. Ô Justine, qui put vous inculquer de si sots préjugés ? Encore un peu d'attention, ma chère, et je vais rectifier vos idées.
    La perte de la semence destinée à propager l'espèce humaine, chère fille, est le seul crime qui puisse exister dans ce cas. Si cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous l'accorde, l'en détourner est alors une offense ; mais s'il est démontré qu'en plaçant cette semence dans nos reins, il s'en faille de beaucoup que la nature ait eu pour but de l'employer toute à la propagation, qu'importe, Justine, que, dans cette hypothèse, elle se perde dans le con, dans le cul, dans la bouche ou dans la main ? L'homme qui la détourne ne fait pas plus de mal que la nature qui ne l'emploie pas. Or, ces pertes de la nature, qu'il ne tient qu'à nous d'imiter, n'ont-elles pas lieu dans tout plein de circonstances ! La possibilité de les faire d'abord est une première preuve que ces distractions ne l'offensent point : il serait absolument contraire à ses lois et à sa sagesse de permettre ce qui l'offenserait. Une telle inconséquence nuirait à sa marche uniforme, troublerait ses plans, prouverait sa faiblesse et légitimerait nos offenses. Secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois par jour exécutées par elles-mêmes. Les pollutions nocturnes, l'inutilité de la semence quand la femme est grosse, son danger quand elle a ses règles, tout cela ne prouve-t-il pas que la nature approuve ces pertes, ou les autorise ; et que, fort peu sensible à ce qui peut résulter de l'écoulement de cette liqueur à laquelle nous avons la folie d'attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu'elle y procède chaque jour... qu'elle tolère la propagation, mais qu'il s'en faut bien qu'elle soit dans ses vues ; qu'elle veut bien que nous multipliions, mais que, ne gagnant pas plus à l'un de ces actes qu'à celui qui s'y oppose, le choix que nous pouvons faire lui est égal ; que nous laissant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons, ni ne l'offenserons pas davantage, en prenant dans l'un ou l'autre de ces partis celui qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n'étant que le résultat de sa puissance ou de son action sur nous, il lui plaira toujours, et ne l'offensera jamais. Ah ! crois-le, ma chère Justine, la nature s'inquiète bien peu de ces minuties, dont nous avons l'extravagance de lui composer un culte ; et, se jouant de nos petites lois, de nos petites combinaisons, elle marche d'un pas rapide à son but, en prouvant chaque jour à ceux qui l'étudient qu'elle ne crée que pour détruire, et que la destruction, la première de toutes ses lois, puisqu'elle ne parviendrait à aucune création sans elle, lui plaît bien plus que la propagation, qu'une secte de philosophes grecs appelaient avec beaucoup de raison le résultat des meurtres. Sois donc bien persuadée, mon enfant, que, quel que soit le temple où l'on sacrifie, dès que la nature permet que l'encens s'y brûle, c'est que l'hommage ne l'offense pas ; que le refus de produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l'extinction de cette sentence quand elle a germé, l'anéantissement de ce germe longtemps même après sa formation, la destruction de ce germe parvenu à sa plus extrême maturité, celle de tous les hommes, en un mot, oui, Justine, sois-en bien convaincue, tout cela sont des crimes imaginaires qui n'intéressent en rien la nature, et dont elle se joue, comme de nos autres institutions qui l'outragent au lieu de la servir. Tu me parles maintenant d'un Dieu qui punit autrefois ces voluptueuses erreurs sur de misérables bourgades d'Arabie que jamais aucun géographe ne connut. Ici d'abord, il faudrait commencer par adopter l'existence d'un Dieu, et c'est ce dont je suis bien loin, ma chère ; admettre ensuite que ce Dieu, que vous supposeriez le maître et le créateur de l'univers, ait pu s'abaisser au point d'aller vérifier si c'est dans un con ou dans un cul que les hommes introduisent leurs vits ; quelle petitesse ! quelle extravagance ! Eh ! non, Justine, il n'y a point de Dieu. Ce fut au sein de l'ignorance, des alarmes et des malheurs, que les mortels puisèrent leurs sombres et dégoûtantes notions sur la divinité. Que l'on examine toutes les religions, et l'on verra que les idées de ces agents puissants et imaginaires furent toujours associées à celles de la terreur. Nous tremblons aujourd'hui, parce que nos aïeux frémirent il y a plusieurs siècles. Si nous remontions à la source de nos craintes actuelles et des pensées lugubres qui s'élèvent dans notre esprit toutes les fois que nous entendons prononcer le nom de Dieu, nous les trouverions dans les déluges, les révolutions et les désastres qui ont détruit une partie du genre humain, et consterné les malheureux échappés au bouleversement de la terre. Si le Dieu des nations fût enfanté dans le sein des alarmes, ce fut encore dans celui de la douleur que chaque homme façonna la puissance inconnue qu'il se fit pour lui-même ; ce fut donc toujours dans l'atelier de la frayeur et de la tristesse, que l'homme malheureux créa le ridicule fantôme dont il fit son Dieu. Et qu'avons-nous besoin de ce moteur, quand l'étude réfléchie de la nature nous prouve que le mouvement perpétuel est la première de ses lois ? Si tout se meut par soi-même, de toute éternité, le souverain moteur que vous supposez n'a donc agi qu'un jour : or, quel culte légitime pourriez-vous rendre à un Dieu démontré inutile aujourd'hui ? Mais revenons, ô Justine ! cessez de croire que ce fut la main de ce vain fantôme qui détruisit les bourgades arabes dont vous me parlez. Situées sur un volcan, elles furent englouties, comme le furent depuis les villes voisines du Vésuve et de l'Etna, par un de ces phénomènes de la nature, dont les causes sont purement physiques, et qui ne concluent ni pour ni contre la conduite des hommes domiciliés dans ces villes dangereuses. La justice humaine a voulu, dites-vous, imiter celle de Dieu, mais je viens de vous démontrer d'abord que ce ne fut pas une justice de Dieu, mais un phénomène... un accident de la nature qui détruisit ces villes ; et, redevenant jurisconsulte après avoir été philosophe, je vous dirai, Justine, que cette loi qui condamnait autrefois au feu les gens entichés de ce goût, est une vieille ordonnance de saint Louis, lancée contre l'hérésie des Bulgares1 qui se livraient à cette passion. L'hérésie éteinte, par une impardonnable erreur on continua de poursuivre la morale de ce peuple, et de le punir du même supplice dirigé jadis contre l'opinion ; mais, bien revenu de cette extravagance, on se contente aujourd'hui d'une punition passagère ; et quand l'homme sera parvenu à ce degré de philosophie où notre siècle l'élève tous les jours, on retranchera même cette inutile correction, et l'on sentira que, nullement maîtres de nos goûts, nous ne sommes pas plus coupables en nous y livrant, quelque dépravés qu'ils puissent être, que nous ne le sommes d'être nés bancals ou bien faits.
    Cœur-de-Fer s'échauffait en exposant ces sages maximes. Couché à terre le long des reins de Justine, et précisément dans la position où il la désirait pour en jouir d'après ses goûts, il relevait insensiblement les jupes de notre héroïne, qui, moitié crainte, moitié séduction, n'osait encore opposer de défense. Le coquin ne se vit pas plus tôt maître de la place qu'il donna sur-le-champ l'essor au dard enflammé qui n'attendait que la vue de la brèche pour s'y engloutir. De sa main droite, le paillard dirigeait l'instrument, tandis que de la gauche il contenait et rapprochait fortement de lui la croupe de Justine, qui, presque séduite, se contentait, en cédant un peu, de sauver ce qui lui paraissait le plus essentiel, sans réfléchir aux périls qui l'environnaient, en permettant à un taureau de s'introduire dans la partie la plus étroite de son corps.
    - Oh foutre ! s'écria alors celui-ci, je la tiens ; et, d'une vigoureuse secousse, il effleure si cruellement le délicat petit trou qu'il veut perforer, que Justine, effrayée, pousse un cri, se relève et va se précipiter dans le groupe de la Dubois.
    - Qu'est-ceci ? s'écria la putain, qui venait de s'endormir, épuisée des sacrifices que trois hommes venaient de multiplier sur ses autels.
    - Hélas ! madame, c'est moi, répond la tremblante Justine... votre frère... il veut...
    - Oui, je veux foutre, s'écria Cœur-de-Fer en poursuivant sa victime, et la saisissant brusquement pour la ramener à lui ; je veux enculer cette petite fille, à quelque prix que ce puisse être. Et Justine reprise allait courir les plus grands dangers, si un bruit de voiture ne se fût aussitôt fait entendre sur le grand chemin.
    L'intrépide Cœur-de-Fer quitte aussitôt ses plaisirs pour ses devoirs ; il éveille ses gens, et vole à d'autres crimes.
    - Ah, bon, s'écrie la Dubois, réveillée et assise en écoutant avec attention, bon, voilà les cris : le coup est fait. Rien ne m'amuse comme ces signes certains de la victoire ; ils me prouvent que nos gens ont réussi, et je suis tranquille.
    - Mais, madame, dit notre belle aventurière, et les victimes ?
    - Qu'importe ; il faut qu'il y en ait sur la terre... Et celles qui périssent aux armées ?...
    - Ah ! ce sont pour des causes...
    - Infiniment moins importantes que celles-ci. Ce n'est pas pour vivre que des tyrans donnent à des généraux l'ordre d'écraser des nations : c'est par orgueil. Dirigés par nos besoins, nous n'attaquons les passants que dans la seule intention de vivre ; et cette loi, la plus impérieuse de toutes, légitime absolument nos actions.
    - Mais, madame, on travaille... on a un métier.
    - Eh bien, ma fille, c'est le nôtre, c'est celui que nous exerçons depuis notre enfance, c'est celui dans lequel nous avons été élevés ; et cette profession fut celle des premiers peuples de l'univers ; elle seule rétablit l'équilibre que dérangeait totalement l'inégalité des richesses. Le vol était en honneur dans toute la Grèce ; plusieurs peuples encore l'admettent, le favorisent, le récompensent comme une action hardie, prouvant à la fois le courage et l'adresse... comme une vertu, en un mot, essentielle à toute nation qui a de l'énergie...
    Et la Dubois, se livrant à son éloquence ordinaire, allait entamer sans doute une discussion suivie2, lorsque la troupe revint, amenant un prisonnier avec elle.
    - Voilà, dit Cœur-de-Fer, qui le conduisait, de quoi me dédommager des rigueurs de Justine.
    Et l'on aperçut alors au clair de la lune un jeune garçon de quinze ans, beau comme l'Amour. J'ai tué le père et la mère, dit ce scélérat ; j'ai violé la fille qui n'avait pas dix ans ; il est, ce me semble, bien juste que j'encule le fils. En disant cela, il tourne la meule de foin qui servait d'asile à la troupe. On entend des cris sourds... des gémissements promptement couverts par ceux de la lubricité de ce scélérat ; les premiers se changent bientôt en hurlements, qui prouvent que le prudent coquin, ne voulant laisser nulle trace de son crime, jouit à la fois, pour y parvenir, du double plaisir de foutre et d'assassiner l'objet de sa luxure. Il reparaît couvert de sang.
    - Allons, dit-il, calme-toi, Justine ; me voilà tranquille à présent ; sois-le de même jusqu'à ce que de nouveaux désirs viennent éveiller en moi de nouvelles horreurs. Décampons, mes amis, dit-il à la troupe ; nous avons tué six personnes ; les cadavres sont sur la route ; il se pourrait que dans peu d'heures il n'y eût plus ici de sûreté pour nous.
    Le butin se partage. Cœur-de-Fer veut que Justine ait son lot ; il se monte à vingt louis ; on la force de les prendre ; elle frémit de l'obligation de garder un tel argent ; cependant on presse, chacun se charge, et la troupe part.
    Le lendemain, les voleurs, se croyant en sûreté dans la forêt de Chantilly, se mirent à compter leur argent, pendant que l'on préparait leur souper, et n'évaluant qu'à deux cents louis la totalité de la prise :
    - En vérité, dit l'un d'eux, ce n'était pas la peine de commettre six meurtres pour une si petite somme.
    - Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n'est pas pour la somme que, quand vous êtes partis, je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs ; c'est pour notre unique sûreté. Ces crimes sont la faute des lois, et non pas la nôtre : tant que l'on punira les voleurs, ils assassineront pour ne pas être découverts. Où prenez-vous d'ailleurs, continua cette mégère, que deux cents louis ne valent pas six meurtres ? Il ne faut jamais apprécier les choses que par la relation qu'elles ont avec nos intérêts. La cessation de l'existence des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément, nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus fussent plutôt en vie que dans le tombeau ; conséquemment, si le plus petit intérêt s'offre à nous avec l'un de ces cas, nous devons, sans aucun remords, le déterminer de préférence en notre faveur ; car, dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de cette chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l'adversaire, parce qu'il n'y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres. Nous sentons l'un physiquement, l'autre n'arrive à nous que moralement ; et les sensations morales sont trompeuses ; il n'y a de vrai que les sensations matérielles. Ainsi, non seulement deux cents louis sont assez pour les six meurtres, mais trente sous même eussent suffi à les légitimer ; car ces trente sous nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n'eussent fait les dix meurtres qui ne nous affligent et ne nous touchent en quoi que ce puisse être, et de la lésion desquels il n'arrive même à nous qu'un chatouillement assez agréable, d'après la méchanceté naturelle des hommes, dont le premier mouvement, s'ils veulent l'étudier avec soin, est toujours une sorte de satisfaction du malheur et de l'infortune des autres.
    La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion et des lois ; voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche de s'immortaliser. Mais tout individu rempli de force et de vigueur, doué d'une âme énergique, qui, se préférant, comme il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré que c'est à lui seul qu'il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est à lui ; l'effet du crime ne l'affecte pas, il est hors de lui. Or, je demande quel est l'homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose légère, dont il ne ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ?
    - Oh ! madame, dit Justine à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu'à l'être assez puissant pour n'avoir rien à redouter des autres, que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, perpétuellement proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les lois, devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent qu'aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous trouvassions-nous même pas dans cette triste position ; fussions-nous au centre de la société ; fussions-nous enfin où nous devrions être sans notre inconduite ou sans nos malheurs... pouvez-vous supporter, madame, que de telles maximes pussent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui, par un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre la coalition des intérêts des autres ? La société n'est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se déclare contre elle ? et l'individu qui s'isole peut-il lutter contre tous ? peut-il se flatter d'être heureux et tranquille, si n'acceptant pas le pacte social, il ne consent pas à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ? La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits : voilà les bases qui la constituent, voilà les liens qui la cimentent. Tel qui, au lieu de ces bienfaits, n'offrira que des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué, s'il est le plus fort ; sacrifié par le premier qu'il offensera, s'il est le plus faible ; mais détruit de toutes manières, par la raison puissante qui engage l'homme à assurer son repos, et à nuire à celui qui veut le troubler. Telle est la raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles ; n'opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se réunir promptement pour en émousser l'aiguillon... Même entre nous, madame, ajouta Justine, comment vous flatteriez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous conseillerez à chacun de n'écouter que ses seuls intérêts ? aurez-vous, de ce moment-là, quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres... qui le fera, pour réunir à lui seul toutes les parts ? Et quel plus bel éloge de la vertu, que la preuve de sa nécessité, même dans une société criminelle... que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas un instant sans la vertu ?
    - Quels épouvantables sophismes ! dit Cœur-deFer. Ce n'est pas la vertu qui soutient les associations criminelles : c'est l'intérêt, c'est l'égoïsme. Il porte donc à faux, Justine, cet éloge de la vertu, que vous avez tiré d'une chimérique hypothèse. Ce n'est nullement par vertu que, me croyant, je le suppose, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour les dépouiller ; c'est parce que, me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer la fortune que j'attends de leurs secours. Ce motif est l'unique qui retienne également leurs bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Justine, il n'est qu'égoïste, il n'a pas le plus léger caractère de vertu. Celui qui veut lutter seul, dites-vous, contre les intérêts de la société, doit s'attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement, s'il n'a, pour y exister, que sa misère et l'abandon des autres ? Ce qu'on appelle l'intérêt de la société n'est que la masse des intérêts réunis ; mais ce n'est jamais qu'en cédant que cet intérêt particulier peut s'accorder et se lier aux intérêts généraux : or, que voulez-vous que cède celui qui n'a presque rien ? S'il le fait, vous m'avouerez qu'il a d'autant plus de tort, qu'il se trouve donner, dans ce cas, infiniment plus qu'il ne retire ; et, de ce moment, l'égalité du marché doit l'empêcher de le conclure. Pris dans cette position, ce qu'il y a de mieux à faire à un tel homme, n'est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n'accorder de droits qu'à une société différente, qui, placée dans la même position que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la puissance plus étendue qui voulait obliger ce malheureux à céder le peu qu'il avait, pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, dites-vous, de là un état de guerre perpétuel. Soit : n'est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? n'est-ce pas celui pour lequel nous a tous créés la nature ? Les hommes naquirent isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir, ou leur ambition, ou leurs droits. Le législateur vint, et dit : « Cessez de vous déchirer ainsi ; en cédant un peu de part et d'autre, la tranquillité va renaître. » Je ne blâme point la proposition de ce pacte ; mais je soutiens qu'il existe deux sortes d'individus qui ne durent jamais s'y soumettre : ceux qui, se sentant les plus forts, n'avaient pas besoin de rien céder pour être heureux ; et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu'on ne leur assurait. Cependant, la société n'est composée que d'êtres faibles et d'êtres forts. Or, si le pacte doit déplaire aux forts et aux faibles, il s'en fallait donc de beaucoup qu'il convînt à la société ; et l'état de guerre, qui existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu'il laissait à chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie, dont il se trouvait privé par le pacte injuste d'une société enlevant toujours trop à l'un, et n'accordant jamais assez à l'autre. Donc l'être vraiment sage est celui qui, au hasard de reprendre l'état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne impérieusement contre ce pacte, le viole autant qu'il le peut, certain que ce qu'il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu'il pourra perdre, s'il se trouve le plus faible ; car il l'était de même en respectant le pacte ; il peut devenir le plus fort en le violant ; et, si les lois le ramènent à la classe dont il a voulu sortir, le pis-aller est qu'il perdra la vie, ce qui est un malheur infiniment moins grand que celui d'exister dans l'opprobre et dans la misère. Voilà donc deux chances pour nous : ou le crime qui rend heureux, ou l'échafaud qui nous empêche d'être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer ? et votre esprit, Justine, trouvera-t-il un raisonnement qui puisse combattre celui-là ?
    - Il y en a mille, monsieur, il y en a mille, reprit Justine avec vivacité. Mais cette vie, d'ailleurs, est-elle donc l'unique objet de l'homme ? y est-il autrement que comme dans un passage, dont chaque degré qu'il parcourt ne doit, s'il est raisonnable, le conduire qu'à cette éternelle félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous, ce qui pourtant est rare, ce qui choque bien sûrement toutes les lumières de la raison, mais qu'importe, je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le scélérat qui s'y adonne ; vous imaginez-vous que la justice de ce Dieu, qui existe quoique vous le méconnaissiez, croyez-vous, dis-je, que cette justice éternelle n'attende pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?... Ah ! ne soutenez pas le contraire, monsieur, je vous en conjure ; c'est la seule consolation de l'infortune, ne la lui enlevez pas. Dès que les hommes nous délaissent, qui nous vengera, si ce n'est Dieu ?
    - Qui ? personne, Justine, personne absolument ; il n'est nullement nécessaire que l'infortune soit vengée. Elle l'espère, parce qu'elle le désire ; elle s'en flatte, parce qu'elle le veut. Cette idée gigantesque la console ; mais elle n'en est pas moins fausse. Il y a mieux. Il est essentiel que l'infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au rang des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle de la prospérité qui l'écrase : telle est la vérité qui doit étouffer les remords dans l'âme du scélérat et du malfaiteur. Qu'ils ne se contraignent donc pas, qu'ils se livrent aveuglément à toutes les lésions dont les vues politiques de la nature suggèrent les idées en eux ; c'est la seule façon dont cette mère universelle sait nous rendre les agents de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous disposent au mal, c'est que le mal lui est nécessaire ; c'est qu'elle le veut ; c'est qu'elle en a besoin ; c'est que la somme des crimes étant incomplète... insuffisante aux lois de l'équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance. Qu'il ne s'effraie donc ni ne s'arrête, celui dont l'âme est portée au mal ; qu'il le commette sans crainte, dès qu'il a senti l'impulsion ; ce n'est qu'en y résistant qu'il outragerait la nature. Mais, puisque vous revenez encore une fois, Justine, sur les fantômes déifiques, et sur le culte que vous imaginez leur être dû, apprenez, jeune innocente, que cette religion sur laquelle vous vous appuyez follement sans cesse n'étant que le rapport de l'homme à Dieu, l'hommage que la créature croit devoir à son auteur s'anéantit aussitôt que l'existence de cet auteur est elle-même prouvée chimérique. Écoutez donc, une dernière fois, ce que j'ai à vous objecter sur cet article.
    Les premiers hommes, effrayés des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu'un agent sublime et inconnu d'eux en avait dirigé la marche et l'influence : le caractère de la faiblesse est de supposer ou de craindre la force. L'esprit de l'homme, encore trop dans l'enfance pour trouver dans le sein de la nature les lois du mouvement, seuls ressorts de tout le mécanisme dont il s'étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature, que de la croire motrice elle-même ; et, sans réfléchir qu'il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître gigantesque, à concilier avec les qualités qu'il lui prêtait tous les défauts que ses opérations nous démontrent ; qu'il aurait, dis-je, plus de peine à tout cela, qu'à trouver dans l'étude de la nature la cause de ce qui le surprenait, il s'étourdit, il s'aveugla au point d'admettre ce premier être, et de lui ériger des cultes. De ce moment, chaque nation s'en composa d'analogues à ses mœurs, à ses connaissances et à son climat. Il y eut bientôt sur la terre autant de religions que de peuples, autant de dieux que de familles. Sous toutes ces dégoûtantes idoles, il était cependant facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier fruit de l'aveuglement humain ; le mime était différemment costumé, mais c'était toujours le même farceur ; on le servait par des simagrées différentes, mais c'était toujours le même culte. Or, que prouve cette unanimité, sinon l'égale bêtise de tous les hommes, et l'universalité de leur faiblesse ? S'ensuit-il de là que je doive imiter leur ineptie ! Si de plus profondes études, si un esprit plus mûr et plus réfléchi me contraint à reconnaître, à pénétrer les secrets de la nature, à me convaincre enfin, comme je vous le disais tout à l'heure, que, dès que le mouvement est en elle, le besoin du moteur devient nul ; dois-je dès lors, m'assoupissant comme vous sous le joug honteux de cette dégoûtante chimère, renoncer, pour lui être agréable, aux plus douces jouissances de la vie ? Non, Justine, non, je serais un extravagant, si je me comportais ainsi ; je serais un fou indigne de cette raison que la nature m'accorde pour démêler les pièges que l'imbécillité ou la fourberie des hommes me tendent chaque jour. Cesse de croire à ce Dieu fantastique, mon enfant ; il n'exista jamais. La nature se suffit à elle-même ; elle n'a nullement besoin d'un moteur ; ce moteur, gratuitement supposé, n'est qu'une décomposition de ses propres forces, n'est que ce que nous appelons dans l'école une pétition de principes. Un Dieu suppose une création, c'est-à-dire, un instant où il n'y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l'un ou l'autre de ces états était un mal, pourquoi votre imbécile Dieu le laissa-t-il subsister ? Était-ce un bien ? pourquoi le changea-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n'a plus rien à faire ; or, s'il est inutile, peut-il être puissant ? et s'il n'est pas puissant, peut-il être Dieu ? peut-il mériter nos hommages ? Si la nature se meut perpétuellement, en un mot, à quoi sert le moteur ? et si le moteur agit sur la matière en la mouvant, comment n'est-il pas matière lui-même ? Concevez-vous l'effet de l'esprit sur la matière, et la matière mue par l'esprit, qui, lui-même, n'a point de mouvement ? Vous dites que votre Dieu est bon ; et cependant, selon vous, malgré son alliance avec les hommes, malgré le sang de son cher fils, venu pour se faire pendre en Judée, dans la seule vue de cimenter cette alliance, malgré tout cela, dis-je, il y aura encore les deux tiers et demi du genre humain de condamnés aux flammes éternelles, parce qu'ils n'auront pas reçu de lui la grâce qu'ils lui demandent pourtant tous les jours. Vous dites qu'il est juste, ce Dieu ! Est-il bien équitable de n'accorder la connaissance d'un culte qui lui plaît qu'à une trentième partie de l'univers, pendant qu'il abandonne le reste dans une ignorance qu'il punira du dernier supplice ? Que diriez-vous d'un homme qui serait juste à la manière de votre Dieu ? Il est tout-puissant, ajoutez-vous. Mais, en ce cas, le mal lui plaît donc, ; car il en existe sur la terre infiniment plus que de bien ; et cependant, il le laisse subsister. Il n'y a donc pas de milieu ici ; ou ce mal lui plaît, ou il n'a pas le pouvoir de s'y opposer ; et, dans l'un ou l'autre cas, je ne dois pas me repentir d'y être enclin ; car, s'il ne peut l'empêcher, certainement je ne puis être plus fort que lui ; et s'il lui plaît, je ne dois pas l'anéantir en moi. Il est immuable, dites-vous encore : et cependant je le vois changer cinq à six fois de peuples, de lois, de volontés, de sentiments. D'ailleurs l'immuabilité suppose l'impassibilité : or, un être impassible ne peut pas être vindicatif ; et vous prétendez pourtant que votre Dieu se venge. On frémit, en horreur, quand on voit la quantité de ridicules et d'inconséquences que vous prêtez à ce fantôme ; quand on examine à loisir toutes les qualités ridicules si contradictoires dont ses partisans sont obligés de le revêtir, pour en composer un être admissible, sans réfléchir que, plus ils le compliquent, plus ils le rendent inconcevable, et que, plus ils le justifient, plus ils l'avilissent. Vérifiez, Justine, vérifiez comme tous ses attributs se détruisent et s'absorbent mutuellement ; et vous reconnaîtrez que cet être exécrable, né de la crainte des uns, de la fourberie des autres, et de l'ignorance de tous, n'est qu'une platitude révoltante, qui ne mérite de nous, ni un instant de foi, ni un moment de respect ; une extravagance pitoyable, qui répugne à l'esprit, qui révolte le cœur, et qui n'est sortie des ténèbres que pour le tourment et l'humiliation des hommes. Exécrez cette chimère ; elle est épouvantable ; elle ne peut exister que dans l'étroite cervelle des imbéciles ou des frénétiques : il n'en est point de plus dangereuse au monde ; aucune qui doive être à la fois plus redoutée... plus abhorrée des humains.
    Que l'espoir ou la crainte d'un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges, ne vous inquiète donc point, Justine ; cessez, surtout, de vouloir vous en composer des freins. Faible portion d'une matière vile et brute, à notre mort, c'est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu'ait été notre conduite, nous passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous d'autres formes ; et cela sans qu'il y ait plus de prérogatives pour celui qui aura follement encensé la vertu toute sa vie, que pour celui qui se sera vautré dans les crimes les plus affreux, parce qu'il n'est rien dont la nature s'offense, et que tous les hommes, également sortis de son sein, et n'ayant agi, quand ils étaient sur terre, que d'après les impulsions de cette mère commune, retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même sort.
    - Oh ! monsieur, répondit Justine, confondue de ces raisonnements, quoi, vous croyez que si, pendant qu'abusant hier de votre force pour violer et assassiner un malheureux enfant, un autre individu, près de là, se fût occupé de soulager l'infortune, ce dernier n'aurait pas mérité le ciel, pendant que vous vous rendiez digne de toute sa colère ?
    - Non, certes, il n'eût pas mérité davantage, Justine. Premièrement, parce qu'il n'existe ni peines ni récompenses à venir ; et, secondement, parce que l'homme bienfaisant, que vous venez de mettre en parallèle avec moi, n'ayant agi que d'après les mêmes impulsions de la nature, n'a pu se rendre, à ses regards, ni plus coupable, ni plus méritant. Diverses circonstances nous auraient déterminés l'un et l'autre ; divers organes, différentes combinaisons de ces organes auraient produit le crime en moi, et la vertu dans lui ; mais nous aurions agi tous deux, comme il convenait à la nature que nous agissions ; lui, en faisant une bonne œuvre, parce qu'elle était utile aux plans actuels de la nature ; moi, en commettant un crime, parce qu'il fallait un contre-poids dans la balance ; et que, si ce parfait équilibre n'existait pas, et que l'un ou l'autre de ces modes vint à l'emporter, le cours des astres serait interrompu, et le mouvement absolument détruit dans l'univers... qui, purement matériel et mécanique, ne peut se juger, se combiner, s'observer, que d'après des données mécaniques, toujours suffisantes à en découvrir les mystères.
    - Oh ! monsieur, dit Justine, ces systèmes sont épouvantables.
    - Oui, pour vous, qui craignez d'en devenir la victime, jamais pour moi qui suis le sacrificateur.
    - Et si la chance tourne ?
    - Alors je me soumettrai, sans changer d'opinion ; et la philosophie me consolera, parce qu'elle m'assure un néant éternel, et que je le préfère à l'incertitude des peines ou des récompenses que vos religions me proposent. Les premières me révoltent, elles me font horreur ; les secondes ne me touchent point. Il n'y a aucune espèce de proportion entre ces peines et ces récompenses : de ce moment elles sont ridicules ; et s'il est certain qu'elles soient telles, elles ne peuvent plus dès lors être l'ouvrage d'un Dieu. A l'exemple de quelques docteurs, ne pouvant concilier les tourments physiques de l'enfer avec la bienfaisance de leur Dieu, me direz-vous que mon unique tourment sera d'être privé de sa vue ? Et que m'importe ? Pourrai-je jamais être puni de ne point voir ce dont je n'ai nulle idée ? Mais il se présentera un moment à mes yeux pour me faire sentir tout le prix de sa perte. En ce cas, elle sera légère ; car il n'est pas dans la nature que je puisse jamais regretter la perte d'un être qui viendra de sang-froid me condamner à un tourment éternel pour des fautes finies : cette seule injustice me le fait prendre dans une telle haine, qu'assurément je ne le regretterai pas quand il aura prononcé son jugement.
    - Ah ! je le vois, monsieur, dit Justine, votre conversion est impossible.
    - Tu as raison, mon ange, ne l'entreprends pas, ce serait en vain ; laisse-moi bien plutôt travailler à la tienne ; et crois que tu auras cent fois plus de mérite à te corrompre à mon exemple, qu'à vouloir me sanctifier au tien...
    - Il faut la foutre, mon frère, dit la Dubois, et la bien foutre ; je ne vois que ce moyen pour la convertir : il est inouï comme une femme adopte vite les principes de celui qui la fout. L'élément du flambeau de la philosophie, c'est le foutre. Tous les principes de morale et de religion s'anéantissent bientôt devant les passions : réveille donc les siennes si tu veux l'éduquer avec fruit.
    Et Cœur-de-Fer, la prenant déjà dans ses bras, allait, je crois, mettre promptement en action les conseils de la Dubois, quand le bruit d'un homme à cheval se fit entendre auprès de la troupe.
    -- Aux armes ! s'écrie Cœur-de-Fer, en enfonçant de son mieux dans sa culotte le vit énorme dont il menaçait déjà, pour la seconde fois, les fesses de l'infortunée Justine ; aux armes ! mes amis, nous penserons après au plaisir. On vole ; et, au bout d'un instant, on amène un malheureux voyageur dans le bosquet où se trouvait le camp de nos bandits.
    Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul et si matin dans une route écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu'il se nommait Saint-Florent, l'un des premiers négociants de Lyon, qu'il avait trente-cinq ans, qu'il revenait de Flandre pour des affaires relatives à son commerce, qu'il avait peu d'argent sur lui, mais beaucoup de papiers ; il ajouta que son domestique l'avait quitté la veille, et que, pour éviter la chaleur, il marchait de grand matin, avec le projet d'arriver le même jour à Paris, où il conclurait une partie de ses affaires, pour repartir peu de jours après ; qu'au surplus, s'il suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu'il se fût égaré, en s'endormant, sur son cheval ; et, cela dit, il demanda la vie, offrant lui-même tout ce qu'il possédait : On examine son portefeuille ; on compte son argent. La prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près de quatre cent mille francs payables à vue sur la capitale, quelques bijoux, et environ cent louis comptant.
    - Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d'un pistolet sous le nez, vous comprenez qu'avec de telles richesses nous ne pouvons vous laisser la vie ; nous serions bientôt dénoncés.
    - Oh ! monsieur, s'écria Justine, en se précipitant aux pieds de ce brigand, je vous conjure de ne pas me donner, à ma réception dans votre troupe, l'horrible spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie ; ne me refusez pas la première grâce que je vous demande.
    Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière pour légitimer l'intérêt qu'elle paraissait prendre à cet homme :
    - Le nom que vient de se donner monsieur me fait croire que je lui appartiens d'assez près. Ne vous étonnez pas, dit-elle, en s'adressant au voyageur, de trouver une parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. A ce titre, poursuivit-elle avec chaleur, en implorant de nouveau Cœur-de-Fer, à ce titre, monsieur, accordez-moi la vie de cet infortuné ; je reconnaîtrai cette faveur par le dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts.
    - Vous savez à quelle condition je puis vous accorder la grâce que vous me demandez, Justine, répondit Cœur-de-Fer ; vous n'ignorez pas ce que j'exige de vous.
    - Eh bien ! monsieur, je ferai tout, s'écria-t-elle, en se précipitant entre ce malheureux et le voleur, toujours prêt à assassiner sa victime ; oui, oui, je consens à tout ; sauvez-le, je vous en supplie.
    - Viens donc, dit alors Cœur-de-Fer à Justine ; c'est sur l'heure même que je veux que tu accomplisses ta parole.
    Et, en disant cela, il l'entraîne avec le captif dans un taillis voisin. Il attache Saint-Florent à un arbre, et, faisant mettre Justine à quatre pattes au pied de ce même arbre, il la retrousse, et se prépare à consommer son crime, en tenant toujours le bout de son pistolet sous la gorge du pauvre voyageur, dont la vie dépend de la soumission de Justine, qui, confuse et tremblante, se prête, en frémissant et en embrassant les genoux du captif, à tout ce qu'il va plaire à son bourreau de lui faire éprouver. Mais un Dieu vint préserver encore une fois Justine des malheurs qui lui sont réservés ; et la nature, aux ordres de ce Dieu, quel qu'il soit, trompa si cruellement ici les désirs du brigand, que son fougueux engin mollit aux péristyles du temple, et que, quels que pussent être ses efforts, aucun ne réussit à lui redonner le degré d'énergie nécessaire à la consommation du forfait qu'il a projeté.
    - Oh ! double-dieu, s'écrie-t-il en fureur, je suis trop échauffé ; rien ne vient... ou, peut-être, est-ce mon indulgence qui me perd : je serais bien plus sûr de bander, si je tuais ce bougre-là.
    - Oh ! non, non, monsieur, dit Justine, en se retournant vers le voleur.
    - Ne bouge donc pas, putain, dit celui-ci, en lui appliquant deux ou trois coups de poing sur les épaules ; ce sont tes foutues simagrées qui me dérangent ; j'ai bien affaire de voir un visage, lorsque c'est un cul qu'il me faut.
    Et le paillard se remet en train. Mêmes obstacles ; la nature s'obstine à tromper ses désirs ; il y faut renoncer.
    - Allons, dit-il enfin, en prenant son parti, je vois bien que je suis excédé ce soir ; reposons-nous tous trois ; rentrons. Justine, dit-il, dès qu'il fut dans le cercle, souvenez-vous de votre promesse, si vous voulez que je tienne la mienne, et réfléchissez que je tuerai ce gueux-là, tout aussi bien demain qu'aujourd'hui. Enfants, poursuit-il en s'adressant à ses camarades, vous me répondez de l'un et de l'autre ; et vous, Justine, allez dormir auprès de ma sœur ; je vous appellerai quand il en sera temps ; songez surtout que la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de votre fourberie.
    - Dormez, monsieur, dormez, dit Justine, et croyez que celle que vous avez remplie de reconnaissance, n'a d'autre empressement que de s'acquitter envers vous.
    Il s'en fallait pourtant bien que tel fût le projet de Justine ; et voici, sans doute, un de ces cas particuliers, où la vertu même a besoin de s'étayer du vice : il est donc quelquefois nécessaire, puisque même les meilleures actions ont si souvent besoin de lui. Justine imagina que si jamais la feinte dût lui être permise, ce devait être dans cette occasion. Se trompa-t-elle ? nous le présumons. La circonstance était délicate, cela est vrai ; le premier devoir de la probité est d'être inviolablement attaché à sa parole : et jamais une bonne action, payée par un crime ne saurait devenir une vertu. On lui assurait la vie d'un homme au prix de sa prostitution ; en ne consentant point, ou en trompant, elle compromettait les jours de cet homme ; or, je demande si elle ne faisait pas un beaucoup plus grand mal, en risquant ainsi les jours de ce malheureux, qu'en les assurant par sa complaisance. Justine décida la question en dévote ; nous aurions prononcé en moraliste. C'est à nos lecteurs à nous dire maintenant lequel vaut mieux en société, ou d'une religion qui nous fait, malgré tout, préférer nos intérêts à ceux des autres, ou d'une morale qui nous ordonne tous les sacrifices, dès qu'il s'agit d'être utile aux hommes.
    Quoi qu'il en soit, nos fripons, remplis d'une trop grande confiance, mangent, boivent et s'endorment, laissant leur prisonnier au milieu d'eux, et Justine en pleine liberté près de la Dubois, qui, ivre comme le reste de la troupe, ferma bientôt également les yeux.
    Saisissant alors avec vivacité le premier moment de sommeil de ces scélérats :
    - Monsieur, dit Justine au voyageur, la plus affreuse catastrophe m'a jetée parmi ces gens-ci ; je déteste, et eux, et l'instant fatal qui m'a conduite dans leur troupe. Je n'ai vraisemblablement pas l'honneur de vous appartenir, continua Justine, en disant le nom de son père, car voilà qui je suis, mais...
    - Quoi ! mademoiselle, interrompit Saint-Florent. Quoi ! c'est là votre nom ?
    - Oui.
    - Ah ! c'est donc le ciel qui vous a suggéré cette ruse... Vous ne vous êtes point trompée, Justine ; vous êtes ma nièce : ma première femme, celle que je perdis il y a cinq ans, était la sœur de votre père. Oh ! combien je me félicite de l'heureux hasard qui nous réunit ! Si j'avais connu vos malheurs, avec quel empressement je les aurais réparés !
    - Monsieur, monsieur, répond Justine avec vivacité, que de motifs de me savoir gré à moi-même de ce que j'entreprends pour vous ; oh ! monsieur, profitons du moment où ces montres reposent, et sauvons-nous. Elle aperçoit, en disant cela, le portefeuille de son oncle, imprudemment laissé dans la poche de l'une des scélérats ; elle saute dessus, l'emporte... Partons, monsieur, dit-elle à Saint-Florent ; renonçons au reste ; nous ne l'enlèverions pas sans danger. Oh ! mon cher oncle, je me remets maintenant en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; devenez le protecteur de mon innocence ; je me livre à vous ; sauvons-nous.
    On rendrait mal l'état dans lequel se trouvait Saint-Florent. L'agitation que produisait en lui la multitude des mouvements divers dont il était à la fois remué, cette reconnaissance très réelle et sur laquelle il n'en imposait nullement, cette gratitude qu'il devait jouer, au moins s'il ne la ressentait pas, tous ces sentiments l'agitaient au point qu'à peine il pouvait prononcer un seul mot. Eh quoi ! disent quelques-uns de nos lecteurs, cet homme n'était pas d'avance pénétré de la plus sincère amitié pour une telle bienfaitrice ; il pouvait penser à autre chose qu'à se prosterner à ses genoux !... Et bien, osons donc le confier ici tout bas : Saint-Florent, bien plus fait pour rester avec cette troupe infâme, que pour en être retiré par les mains mêmes de la vertu, n'était guère digne de tous les secours que lui procurait, avec tant de zèle, sa vertueuse et charmante nièce ; et nous craignons bien que la suite n'apprenne que, si Justine échappait à un danger en se débarrassant de la Dubois et de ses compagnons, ce n'était que pour tomber peut-être dans un plus réel, en se livrant à son cher oncle... Oh Dieu ! après d'aussi grands services !... Eh ! n'est-il pas des âmes assez dépravées pour n'être contenues par aucune espèce de frein, et pour qui la multiplicité des entraves ne devient qu'un attrait de plus ? Mais n'empiétons pas sur les événements : il suffit que l'on sache que Saint-Florent, tant soit peu libertin, et fort scélérat, n'avait pas vu, sans une très chatouilleuse émotion, et le mauvais exemple qu'il venait de recevoir, et la multitude d'attraits dont la nature semblait n'avoir embelli Justine que pour autoriser ces mauvais exemples, en allumant le désir du crime dans tous ceux qui devaient les voir.
    Les barrières franchies, nos deux fuyards pressent leurs pas sans se dire un mot, et l'aurore les retrouve bientôt hors de tous dangers, quoique toujours dans le milieu de la forêt.
    Ce fut alors, ce fut à l'instant où l'astre vint se réfléchir sur les traits enchanteurs de Justine, que le coquin qui la suivait s'embrasa de toutes les flammes de la lubricité la plus incestueuse. Un moment il la prit pour la déesse des fleurs, allant avec les premiers feux du soleil entrouvrir le calice des roses dont ses attraits étaient l'image ; quelquefois pour un rayon même du jour dont la nature embellissait le monde. Elle marchait avec rapidité ; les plus belles couleurs animaient son teint : ses beaux cheveux blonds flottaient en désordre ; rien ne déguisait sa taille souple et légère ; et sa belle tête se retournait de temps en temps avec grâce pour offrir au compagnon de sa fuite une physionomie enchanteresse, à la fois embellie par le calme, par l'espoir de la félicité, et par cette nuance, plus délicate encore, qu'empreint sur la figure d'une jeune personne honnête le bonheur d'une belle action.
    S'il est vrai que nos traits soient le fidèle miroir de notre âme, ceux de Saint-Florent ne devaient pas être contournés dans le même genre. D'horribles désirs bouleversaient son cœur ; d'affreux desseins germaient dans son esprit : mais il souriait en se déguisant ; et, jouant au mieux la reconnaissance, il n'entretenait notre héroïne que du plaisir d'avoir retrouvé une nièce malheureuse, dont sa fortune allait lui permettre de terminer à jamais les peines ; et son œil pénétrant et lascif achevait de deviner, sous les voiles de la pudeur dont Justine était entourée, l'entière collection des charmes dont il n'avait aperçu que de légers traits.
    Tel est l'état où tous deux entrèrent dans Luzarches. Une hôtellerie se présente... on s'y repose.


1 On sait que le mot boulgre ou bougre dérive de celui de Bulgare. Voyez à ce sujet la savante dissertation qui se trouve dans Vénus dévoilée du même auteur.
2 Elle se retrouvera dans l'histoire de Juliette.


Marquis de Sade La nouvelle Justine

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