CHAPITRE VII

SUITE DE LA MALHEUREUSE ÉTOILE DE JUSTINE - RECONNAISSANCE - COMMENT L'ÊTRE SUPRÊME LA DÉDOMMAGE DE SES PROJETS PIEUX


    Une autre créature que la tremblante Justine se fût très peu souciée de cette menace ; dès qu'il lui était possible de prouver que le traitement qu'elle venait de souffrir n'était l'ouvrage d'aucuns tribunaux, qu'avait-elle à craindre ? mais sa faiblesse, sa timidité naturelle, le poids de ses malheurs, tout l'étourdit, tout l'effraya ; elle ne pensa plus qu'à fuir.
    A cela près de cette marque flétrissante... de quelques vestiges de verges qui, grâce à la pureté de son sang disparurent bientôt... de quelques attaques sodomistes qui, dirigées par des membres ordinaires, ne la déformaient nullement ; à tout cela près, disons-nous, notre héroïne, âgée de dix-huit ans, lorsqu'elle sortit de chez Rodin, y ayant d'ailleurs été bien soignée, bien nourrie, n'avait encore rien perdu, ni de ses forces, ni de sa fraîcheur, elle entrait dans cet âge heureux où il semble que la nature fasse un dernier effort pour embellir celle que sa main destine aux plaisirs des hommes. Sa taille était mieux prononcée, ses cheveux plus épais, plus longs, sa peau plus fraîche, plus appétissante ; et sa gorge très ménagée par des gens peu friands de cette partie, avait acquis plus d'embonpoint et de rondeur. C'était donc une très belle fille que Justine, une créature bien capable d'allumer, chez des libertins, les plus violents désirs... les plus irréguliers... les plus lascifs.
    Ainsi, plus irritée, plus affligée, que physiquement maltraitée, Justine se mit en marche dès le même soir : mais, se guidant mal, et ne demandant rien, elle ne fit que tourner autour de Paris, et le quatrième jour de son voyage elle ne se trouvait encore qu'à Lieur-saint. Sachant que cette route pouvait la conduire vers les provinces méridionales, elle résolut de la suivre, et de gagner ainsi, comme elle le pourrait, ces pays éloignés, persuadée que le repos et la paix, qui lui étaient si cruellement refusés dans sa patrie, l'attendaient peut-être au bout de la France : fatale erreur ! Que de chagrins il lui restait à dévorer encore !
    Quelles qu'eussent été ses peines, son innocence lui restait au moins jusque-là. Uniquement victime des attentats de deux ou trois libertins, elle pouvait (puisque jamais rien ne s'était passé de son gré) se ranger encore dans la classe des honnêtes filles ; elle n'avait rien à se reprocher ; son cœur était pur. Elle en devint trop glorieuse, et sa présomption fut punie. Elle avait toute sa fortune avec elle, c'est-à-dire près de 500 livres, somme résultative de ce qu'elle avait gagné chez Bressac et chez Rodin. Elle se félicitait d'avoir au moins pu conserver ces secours, et se flattait qu'avec de la frugalité, de la tempérance et de l'économie, cet argent lui suffirait au moins jusqu'à ce qu'elle fût en situation de pouvoir trouver quelque place. Sa terrible marque ne paraissait point ; elle imaginait pouvoir la déguiser toujours, et que cet accident ne l'empêcherait pas de gagner sa vie. Pleine d'espoir et de courage, elle poursuivit sa route jusqu'à Sens, où elle se reposa quelques jours. Peut-être aurait-elle trouvé quelque chose dans cette ville ; mais, pénétrée de la nécessité de s'éloigner, elle se remit en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné. Elle avait entendu beaucoup parler de ce pays, elle croyait y trouver le bonheur. Nous allons voir de quel genre était celui que le destin lui réservait.
    Sur le soir de la première journée, c'est-à-dire, à environ six ou sept lieues de Sens, Justine, s'étant écartée du chemin pour satisfaire à quelques besoins de la nature, ne put s'empêcher de s'asseoir un moment au bord d'un vaste étang, dont les entours lui parurent d'une fraîcheur délicieuse. La nuit commençait à étendre ses voiles sur le flambeau de l'univers ; et notre héroïne, sachant qu'il n'y avait qu'une très légère distance du lieu où elle était à celui où elle devait passer la nuit, ne se pressait pas d'interrompre les réflexions solitaires et douces que lui inspirait le site agreste où elle reposait, lorsqu'elle entendit tout à coup une masse assez volumineuse tomber dans l'eau, à dix pas d'elle. Elle tourne les yeux, et s'aperçoit que cette masse est élancée du milieu d'un buisson épais, au pied duquel flottent les eaux de l'étang, et que, par leur position respective, ni elle, ni l'agent de l'action qui venait d'être commise, ne pouvaient s'entrevoir. Son second mouvement se porte avec rapidité sur la masse tombée ; elle croit entendre des cris ; elle s'aperçoit que cette masse ne s'enfonce pas tout d'un coup, mais qu'elle est pourtant prête à disparaître. Ne doutant pas qu'une créature humaine ne fût renfermée dans l'espèce de panier qu'elle distingue, elle n'écoute que le premier mouvement de la nature. Sans prendre garde aux dangers qu'elle court, elle se précipite dans l'étang, est assez heureuse pour ne pas perdre pied, et pour saisir la manne flottante que le vent dirige de son côté. Elle revient sur ses pas, attirant après elle ce précieux fardeau ; elle se hâte de le développer : grand Dieu ! c'est un enfant... une charmante petite fille de dix-huit mois, nue, garrottée, que son bourreau, sans doute, croyait ensevelir avec son crime dans les eaux de cet étang. Justine se hâte de briser les liens ; elle fait respirer cet enfant, dont les petites mains timides s'élèvent vers sa bienfaitrice, comme pour la remercier de ses soins, et l'en récompenser par tout ce que la nature permet d'expression à sa reconnaissance. La sensible Justine embrasse cette charmante infortunée.
    - Pauvre petite, lui dit-elle, tu n'es venue au monde que comme la malheureuse Justine, pour en connaître les douleurs et jamais les plaisirs ! Peut-être la mort eût-elle été un bien pour toi ! je te rends peut-être un mauvais service, en te retirant du sein de l'oubli pour te replacer sur le théâtre du désespoir et des revers ! Eh bien ! je réparerai cette faute en ne t'abandonnant jamais ; nous cueillerons ensemble toutes les épines de la vie : foulées par toutes deux, elles nous paraîtront peut-être moins aiguës, et, devenues plus fortes par notre union, nous les émousserons avec moins de peine. Bonté du ciel, je te remercie du présent que tu me fais ; c'est un objet sacré sur lequel ma sensibilité s'exercera sans cesse. Assez heureuse pour lui avoir sauvé la vie, je prendrai soin de ses jours, de son éducation, de ses mœurs ; elle ne me quittera plus ; je travaillerai pour la nourrir : plus jeune que moi, elle me le rendra dans la vieillesse ; c'est une amie, c'est un secours que la main de l'Éternel m'envoie. Par quelles actions de grâces pourrai-je lui peindre toute ma reconnaissance ?
    - C'est moi qui vais m'en charger, putain, dit un homme à voix de Stentor, en saisissant la malheureuse Justine au collet, et la renversant sur le gazon ; oui, c'est moi qui vais te punir, pour t'apprendre à te mêler de ce qui ne te regarde pas : et l'inconnu, se remparant aussitôt de la petite fille, la rentre dans son panier, l'y attache, et la replonge au milieu des eaux... Le sort que vient d'éprouver cette enfant, tu le mériterais, garce, continue ce sauvage ; et je ne balancerai pas à te le faire ressentir, si je ne m'apercevais à ta tournure, qu'en te réservant à de plus cruels fléaux, tu me procureras peut-être de plus grands plaisirs. Suis-moi, sans dire un mot ; ce poignard que tu vois levé sur ton sein s'y plonge au premier mouvement qui t'échappe.
    Nous renonçons à peindre ici la surprise, la frayeur, tous les différents mouvements qui agitèrent l'âme de Justine. N'osant répondre, elle se lève en tremblant, et suit son bourreau.
    Après deux grandes heures de marche, on arrive enfin dans un château, situé au fond d'un large vallon, environné de hautes futaies, donnant à cette habitation l'air du monde le plus sombre et le plus sauvage. La porte de cette maison était tellement masquée par des massifs de bois et de charmilles, qu'il était impossible de la deviner. Ce fut là que Justine, guidée par le maître même du lieu, pénétra sur les dix heures du soir. Pendant que, placée tout de suite dans une chambre où on la verrouille avec soin, cette pauvre créature cherche à trouver un peu de repos au milieu des nouvelles horreurs qui l'environnent, développons ce qu'il faut qu'on sache de cette aventure, pour y prendre un peu d'intérêt.
    M. de Bandole, homme fort riche et jadis de robe, était le seigneur du château, dans lequel lui-même venait d'introduire Justine. Retiré du monde dès l'époque où il avait hérité de son père, Bandole, depuis plus de quinze ans, se livrait dans cette solitaire habitation, aux goûts bizarres qu'il avait reçus de la nature ; et certes, ces goûts, que nous allons peindre, effraieront sans doute nos lecteurs. Peu d'hommes avaient un tempérament plus vigoureux que Bandole ; quoiqu'âgé de quarante ans, il foutait encore régulièrement ses quatre coups par jour, et dans sa jeunesse il avait été jusqu'à dix. Grand, mince, d'un tempérament bilieux et sec, possédant un vit noir et mutin de neuf pouces de long sur six de tour, velu sur tout son corps comme un ours ; Bandole, tel que nous venons de l'esquisser, n'aimait les femmes que pour en jouir ; en était-il rassasié, il était impossible de les mépriser davantage. Ce qu'il y avait de très singulier, c'est qu'il ne s'en servait jamais que pour leur faire des enfants, et que jamais il ne manquait son coup ; mais, c'est l'usage qu'il faisait de ce fruit qui sans doute était plus extraordinaire encore : on l'élevait jusqu'à dix-huit mois ; les avait-il atteints, le funeste étang, où nous venons de le voir plonger un de ses fruits, devenait le cercueil universel de tous.
    Pour la satisfaction de cette bizarre manie, Bandole avait trente filles enfermées dans son château, de l'âge de dix-huit à vingt-cinq ans, et toutes de la plus grande beauté ; quatre vieilles femmes étaient chargées de la tenue de ce sérail ; une cuisinière et deux filles de cuisine achevaient de composer toute la maison de ce libertin. Grand ennemi du faste et de la somptuosité, absolument dans les principes d'Épicure, notre singulier personnage prétendait que, pour conserver longtemps sa vigueur, il fallait manger peu, ne boire que de l'eau, et que, pour qu'une femme devint promptement féconde, il fallait de même qu'elle ne prît qu'une nourriture saine et légère ; en conséquence, jamais Bandole ne faisait qu'un repas composé de quelques végétaux, et ses femmes deux, où jamais il n'était servi que des légumes et des fruits. Il est certain qu'avec ce régime Bandole jouissait de la meilleure santé, et ses femmes d'une étonnante fraîcheur ; elles pondaient comme des poules, et il n'y avait pas d'année que chacune d'elles ne lui donnât au moins un enfant. Voici d'ailleurs quels étaient les procédés de ce paillard : Dans un boudoir, préparé à cet effet, se trouvait une machine sur laquelle la femme, mollement étendue et vigoureusement garrottée, présentait à ce libertin le temple de Vénus au dernier degré d'écartement possible ; il enfilait, on ne bougeait pas : cette clause, d'après Bandole, était la plus essentielle à la consommation de l'acte ; et ce n'était que pour l'obtenir plus sûrement, qu'il exigeait des liens : trois ou quatre fois dans la journée la même femme était replacée sur la machine, ensuite tenue dans son lit neuf jours la tête basse et les pieds très haut. Soit que les moyens de Bandole fussent bons, soit que son sperme eût une véritable vertu prolifique ; toujours est-il certain qu'il n'en manquait guère : au bout de neuf mois l'enfant paraissait ; on le soignait pendant dix-huit ; on le noyait enfin. Et c'était (cette circonstance est digne de remarque), c'était toujours Bandole lui-même qui terminait cette opération, seul procédé dont il obtenait l'érection nécessaire à procréer de nouvelles victimes.
    A chaque couche on réformait celle des femmes qui venait de produire : en telle sorte qu'une sultane n'était jamais gardée qu'en cas de stérilité ; ce qui les plaçait nécessairement dans l'affreuse alternative, ou de passer là leur vie, ou de faire un enfant avec ce monstre. Et comme elles ignoraient d'ailleurs exactement ce qu'on faisait de leur progéniture, Bandole ne voyait aucune difficulté à leur rendre leur liberté entière ; on les ramenait dans le même lieu où elles avait été prises, avec mille écus de dédommagement. Mais notre homme, surpris cette fois par Justine, avec le projet de la soumettre à ses plaisirs ordinaires, n'avait pourtant, quelque quantité d'enfants qu'elle pût lui donner, nulle envie de lui rendre une liberté dont elle eût pu abuser pour la trahir. A l'égard des imprudences intérieures, comme ces femmes étaient toutes enfermées séparément, et qu'elles ne se communiquaient jamais entre elles, Justine, en subissant le même sort, se trouvait hors d'état de rien révéler. Il n'y avait de danger qu'à sa délivrance ; et Bandole était bien fermement résolu à ne la lui accorder jamais.
    Nous nous flattons, au reste, qu'on doit s'imaginer facilement que la manière de procéder à l'acte de jouissance, dans un tel homme, devait se ressentir un peu de la férocité de ses goûts : ne cherchant absolument que son unique satisfaction, de ses jours Bandole n'avait ressenti les feux de l'amour. Une des vieilles garrottait sur la machine celle qui devait passer ce jour-là ; on l'avertissait, il ouvrait la porte du cabinet, se branlait un moment en face du con, invectivait la femme, jurait, haletait, enconnait, poussait de très grands cris pendant la jouissance, et finissait par beugler comme un taureau à l'instant de l'éjaculation. Il sortait de là sans jeter seulement un regard sur la femme, et recommençait ainsi trois ou quatre fois dans les vingt-quatre heures, toujours avec la même. Le lendemain, une autre succédait, et ainsi de suite. Quant aux épisodes, ils se ressemblaient également : un grand flegme, une jouissance fort longue, des cris, des blasphèmes et du foutre ; c'était toujours la même chose.
    Voilà donc l'homme qui allait cueillir une rose... un peu flétrie, on s'en souvient, au moyen des cruelles tentatives de Saint-Florent ; mais bien rafraîchie, bien refermée par l'effet d'une aussi longue abstinence, ce qui sous plus d'un rapport, pouvait encore donner à cette jolie fleur toute la physionomie d'un pucelage. Bandole faisait grand cas de cette manière d'être dans une fille ; ses agents avaient pour principale consigne de les amener toujours vierges : on n'était point reçu sans cette clause.
    D'ailleurs, Bandole ne voyait absolument qui que ce fût. La vie la plus solitaire et la plus retirée était celle qui lui convenait. Quelques livres et des promenades, voilà les seules diversions par lesquelles il entrecoupait ses luxures. De l'esprit, un caractère ferme et prononcé, aucuns préjugés, point de religion, nuls principes, étonnamment despote au fond de son sérail, sans pudeur, sans humanité, préconisant ses vices ; tel était Bandole et son repaire ; tel était le tombeau que la main du ciel préparait à Justine, pour la récompenser d'avoir voulu sauver une des victimes de ce scélérat.
    Quinze jours entiers s'écoulèrent sans que notre malheureuse entendit parler de son persécuteur : une des vieilles lui apportait la nourriture de la maison ; Justine la questionnait, et celle-ci, répondant froidement :
    - Vous aurez bientôt l'honneur de voir monsieur ; vous serez instruite alors.
    - Mais, ma bonne, pourquoi suis-je ici ?
    - Pour les plaisirs de monsieur.
    - Oh ! juste ciel ! comment, il voudra me forcer à des choses... dont la seule idée me fait horreur ?
    - Vous ferez comme les autres, et vous ne serez pas plus à plaindre qu'elles.
    - Les autres ? Comment, il y en a d'autres ici ?
    - Assurément, vous n'êtes pas la seule ; allons, allons, du courage, de la patience : et la porte se refermait.
    Le seizième jour enfin, on avertit Justine de se tenir prête pour une cérémonie préalable, sur laquelle on ne l'avait nullement prévenue. Les portes s'ouvrent avec fracas ; Bandole, suivi d'une vieille, entre dans la chambre : Faites-moi voir le con, dit-il à la matrone ; et Justine sans pouvoir s'en défendre, est aussitôt saisie et troussée.
    - Ah ! ah ! dit Bandole avec négligence, n'est-ce pas celle qui doit mourir ici... celle qui s'est avisée de me surprendre ?
    - Oui, répond-on.
    - Puisque c'est ainsi, je n'ai pas besoin de grands ménagements avec elle... Le pucelage y est-il ? Alors la vieille, le nez affublé de lunettes, se courbe pour examiner.
    - Cela a été attaqué, dit-elle au bout d'un instant ; mais il y a de l'étroit, de la fraîcheur... il y a de quoi donner du plaisir.
    - Écartez... que je voie à mon tour, dit Bandole... et le vilain, agenouillé devant le con ouvert, y fourre à la fois ses doigts, son nez et sa langue. Tâtez-lui les reins, dit-il à la vieille en se relevant, et dites-moi si vous supposez que la ponte pourra se faire avec succès.
    - Oui, dit la vieille en palpant, le sujet est bien constitué ; je vous réponds d'un excellent produit dans neuf mois.
    - Oh ! ciel ! s'écria Justine, quand je serais une bête de somme, on ne m'analyserait pas avec plus de mépris ; et qu'ai-je donc fait, Monsieur, pour mériter l'outrage que vous me destinez ? où sont les titres de votre autorité sur moi ?
    - Les voilà, dit Bandole, en montrant son vit ; je bande et je veux foutre.
    - Cette affreuse logique des passions s'allie-t-elle à l'humanité ?
    - Et qu'est-ce que l'humanité, ma fille, je vous prie ?
    - La vertu qui vous assurera des secours si jamais vous devenez malheureux vous-même.
    - On ne l'est jamais avec cinq cent mille livres de rente, quand on y joint mes principes et ma santé.
    - On l'est toujours, quand on fait le malheur des autres.
    - Voilà une créature qui raisonne, dit Bandole, en remettant sa culotte ; le peu d'habitude où je suis d'en trouver de cette espèce, me fait désirer de jaser avec elle : retirez-vous, continua-t-il, en s'adressant à la vieille : et l'on s'assit de part et d'autre.
    - Où prends-tu, je te prie, mon enfant, poursuivit Bandole, qu'aussitôt que la nature m'a créé le plus fort, et par mon physique, et par mon moral, je n'aie pas reçu d'elle, avec ces premiers dons, le pouvoir de traiter mes inférieurs d'après les seules règles de ma volonté ?
    - Ces présents dont vous vous targuez, ne devraient être pour vous que des motifs de plus d'honorer la vertu et de soulager l'infortune ; vous en êtes indigne, dès que vous ne les employez pas à cet usage.
    - A mon tour, je dirai, chère fille, que cette manière de raisonner est loin de mon cœur. Pour que je puisse faire de ton existence le même cas que je fais de la mienne, il faudrait que je trouvasse dans cette existence étrangère, des relations qui s'enchaînassent à moi aussi intimement que mes goûts ou que mes passions... Cela est-il ? Je dis plus, cela peut-il être ? Ne pouvant donc envisager ton existence que comme absolument étrangère, ou, si tu l'aimes mieux, comme passive, l'estime que j'aurai pour toi ne pourra jamais être qque relative, ou, pour m'explquer plus clairement, qu'une estime proportionnée au degré d'utilité que je recevrai de toi ; or, cette utilité, du moment que je suis le plus fort, ne peut plus consister que dans les actes d'esclavage les mieux constatés de ta part. Alors seulement nous aurons tous deux parfaitement rempli les rôles pour lesquels nous a créés la nature ; moi, lorsque je t'assouplis à mes passions, de quelque genre ou de quelque nature que ce puisse être ; toi, lorsque tu en subis les effets. Tes définitions de l'humanité, Justine, ne sont le fruit que des sophismes du faible : l'humanité bien entendue ne consiste pas à donner tous ses soins aux autres ; mais à se conserver, soi, à se délecter aux dépens de qui que ce puisse être. Ne confondons jamais la civilisation avec l'humanité : celle-ci est fille de la nature ; scrutons-la sans préjugés, nous ne nous tromperons jamais sur sa voix : l'autre est l'ouvrage des hommes et, par conséquent, de toutes les passions et de tous les intérêts réunis. Jamais la nature ne nous inspire que ce qui peut lui plaire ou lui être utile : toutes les fois qu'en éprouvant un de ses désirs nous nous sentons arrêtés par quelque chose, soyons bien sûrs que la barrière est élevée par la main des hommes. Pourquoi respecterions-nous ce frein ? Si nous nous dégradons jusque-là, n'en accusons que la crainte ou que notre faiblesse ; ne nous en prenons jamais à notre raison... tout se franchit quand on l'écoute. Serait-il donc vraisemblable que la nature pût établir à la fois dans nous, et le désir d'une action quelconque, et la possibilité que cette action pût outrager celle qui nous en donne l'envie ? Rien d'aussi bizarre que mes goûts, tu le vois Justine : je n'aime point les femmes ; leur jouissance est la chose du monde la plus insipide pour moi ; mais le plaisir de les engrosser, et de flétrir après le fruit que j'ai fait germer dans leurs seins, est une action délicieuse ; il n'en serait point, sans doute, qui me rendît plus coupable aux yeux de mes semblables : eh bien, sera-ce une raison pour moi de m'en corriger ? Non, sans doute : et que m'importe l'estime ou l'opinion des hommes, de quel poids peuvent être ces chimères, près de mes goûts ou de mes passions ? Ce que je perds avec eux. et le résultat de leur égoïsme ; ce que je leur préfère, sont les plus douces jouissances de la vie.
    - Les plus douces, monsieur !
    - Oui, les plus douces, Justine ; elles ne sont jamais plus délicieuses, que quand elles s'écartent le plus des usages reçus et des mœurs habituelles ; ce n'est qu'à la destruction de toutes ces digues, que consiste la plus suprême volupté.
    - Mais, monsieur, elles deviennent des crimes.
    - Mot vide de sens ma chère ; il n'y a point de crime dans la nature : les hommes y croient, cela est tout simple, ils ont dû caractériser de délit tout ce qui troublait leur tranquillité : ainsi l'ouvrage qu'un homme se permet sur un autre, peut véritablement exister individuellement parlant... jamais aux yeux de la nature...
    Et ici Bandole répéta, avec quelques expressions différentes, tout ce que Rodin avait dit sur le néant du délit de l'infanticide ; il lui prouva, pour le moins avec autant d'énergie, qu'il n'y avait aucune espèce de mal à disposer du fruit qu'on avait planté, et que nous n'avions sur aucune propriété des droits mieux fondés que sur celle-là.
    - L'intention de la nature est remplie, dès que la femme est enceinte, poursuivit Bandole ; mais il lui est égal que le fruit mûrisse où qu'il soit cueilli dans sa verdeur.
    - Oh ! monsieur, vous ne tirerez jamais de justes comparaisons de la chose inanimée à l'être possédant une âme.
    - Une âme ? dit Bandole, en éclatant de rire ; ah ! dis-moi, je t'en prie, ma chère, ce que tu entends par cette expression.
    - Elle me donne l'idée du principe vivifiant et éternel, sublime et grande émanation de la Divinité, qui nous rapproche d'elle, qui nous unit à elle, et qui, par la perfection de son essence, nous distingue de tous les animaux.
    Et ici Bandole, ayant éclaté de rire une seconde fois, dit à Justine :
    - Écoute, mon enfant ; je m'aperçois que tu as quelque mérite, et je veux bien consentir à t'éclairer, un peu d'attention, et suis-moi.
    Il n'est rien d'aussi absurde, sans doute, que le système des gens qui s'acharnent à dire que l'âme est une substance différente du corps ; leur erreur vient de l'orgueil qu'ils mettent à supposer que cet organe intérieur a le pouvoir de tirer des idées de son propre fonds. Séduits par cette première illusion, quelques-uns d'entre eux ont porté l'extravagance au point de croire que nous apportons en naissant des idées innées. D'après cette ridicule hypothèse, ils ont fait de la partie qu'ils ont nommée ÂME une substance isolée, et lui ont accordé le droit imaginaire de penser abstractivement de la matière dont elle émane uniquement. Ces opinions monstrueuses ne se justifiaient qu'en disant que les idées sont les seuls objets de la pensée, comme s'il n'était pas prouvé qu'elles ne peuvent nous venir que des objets extérieurs, qui, en agissant sur nos sens, ont modifié notre cerveau. Chaque idée sans doute est un effet ; mais, quelque difficile qu'il soit de remonter à sa cause, pouvons-nous supposer qu'elle ne soit pas due à une cause ? Si nous ne pouvons acquérir d'idées que par des substances matérielles, comment pouvons-nous supposer que la cause de nos idées puisse être immatérielle ? Oser soutenir que nous pouvons avoir des idées sans les sens, serait aussi absurde que de dire qu'un aveugle de naissance pourrait avoir une idée des couleurs. Eh ! non, Justine, non ; ne croyons pas que notre âme puisse agir d'elle-même ou sans cause, dans aucun des instants de notre vie : absolument liée aux éléments matériels qui composent notre existence, entièrement dépendante d'eux, toujours soumise aux impressions des êtres qui agissent en nous nécessairement, et d'après leurs propriétés, les mouvements secrets de ce principe, vulgairement appelé ÂME, sont dus à des causes cachées au-dedans de nous-mêmes. Nous croyons que cette âme se meut, parce que nous ne voyons pas les ressorts qui la remuent, ou parce que nous supposons ces mobiles incapables de produire les effets que nous admirons. La source de nos erreurs vient de ce que nous regardons notre corps comme de la matière brute et inerte, tandis que ce corps est une machine sensible, qui a nécessairement la conscience momentanée de l'impression qu'il reçoit, et la conscience du moi par le souvenir des impressions successivement éprouvées. Retiens-le, Justine : ce n'est jamais que par nos sens que les êtres nous sont connus, ou produisent des idées en nous ; ce n'est qu'en conséquence des mouvements imprimés à notre corps que notre cerveau se modifie ou que notre âme pense, veut et agit. Notre esprit pourrait-il donc s'exercer sur autre chose que ce qu'il connaît ? et peut-il connaître autre chose que ce qu'il a senti ? Tout nous prouve, de la manière la plus convaincante, que l'âme agit et se meut d'après les mêmes lois que celles des autres êtres de la nature : qu'elle ne peut être distinguée du corps ; qu'elle naît, s'accroît, se modifie dans les mêmes progressions que lui et que, par conséquent, elle périt avec lui. Toujours dépendante du corps, vous la voyez passer par les mêmes gradations : inepte dans l'enfance, vigoureuse dans l'âge mûr, glacée dans la vieillesse, sa raison ou son délire, ses vertus ou ses vices, ne sont jamais que le résultat des objets extérieurs et de leurs effets sur les organes matériels. Comment, avec d'aussi fortes preuves de l'identité de l'âme avec le corps, a-t-on jamais pu s'imaginer que cette portion d'un même individu jouissait de l'immortalité, pendant que l'autre périssait. Les imbéciles, après avoir fait de cette âme qu'ils fabriquaient à leur guise un être simple, inétendu, dépourvu de parties, absolument différent, en un mot, de tout ce que nous connaissons, prétendirent qu'elle n'était point sujette aux lois que nous trouvons dans tous les êtres dont l'expérience nous montre la décomposition perpétuelle ; ils partirent de ces faux principes pour se persuader que le monde avait aussi une âme spirituelle, universelle, et ils donnèrent le nom de Dieu à cette nouvelle chimère dont celle de leur corps devenait une émanation. De là, les religions, et toutes les fables absurdes qui en découlèrent, tous les systèmes gigantesques et fabuleux qui devaient nécessairement résulter de cette première extravagance : de là, les idées romanesques de peines, des récompenses après cette vie : absurdité la plus révoltante de toutes ; car, si l'âme humaine était une émanation de l'âme universelle, c'est-à-dire, du Dieu de l'univers ; comment pouvait-elle mériter ou démériter ? comment, perpétuellement enchaînée à l'être dont elle émanait, pouvait-elle être libre ? et, d'après cela punie ou récompensée comme telle ? Que les sectateurs de l'imbécile système de l'immortalité de l'âme n'aillent pas nous donner son universalité pour preuve de sa réalité. Rien n'est aussi simple que la prodigieuse étendue de cette opinion : elle contient le fort, elle console le faible ; en fallait-il plus pour la propager ? Partout les hommes se ressemblent, et partout avec les mêmes faiblesses ils doivent avoir les mêmes erreurs. La nature ayant inspiré à tous les hommes le plus vif amour pour leur existence, l'éternité de cette existence devient un désir nécessaire ; ce désir se convertit bien en certitude, et plus promptement encore en dogme. Il était facile de présumer que des hommes ainsi disposés devaient écouter avidement tout ce que leur annonçait ce système. Mais le désir d'une chimère peut-il jamais devenir la preuve incontestable de la réalité de cette chimère ? Nous désirons de même la vie éternelle des corps ; et, cependant, ce désir est frustré : pourquoi celui de la vie de notre âme ne le serait-il pas de même ? Les réflexions les plus simples sur la nature de cette âme devraient nous convaincre que l'idée de son immortalité n'est qu'une illusion. Qu'est-ce, en effet, que cette âme, sinon le principe de la sensibilité ? qu'est-ce que penser, jouir, souffrir, sinon sentir ? qu'est-ce que la vie, sinon l'assemblage de ces différents mouvements propres à être organisés ? Ainsi dès que le corps cesse de vivre, la sensibilité ne peut plus s'exercer ; il ne peut plus y avoir d'idées, ni, par conséquent, de pensées : les idées ne peuvent donc nous venir que des sens ; or, comment veut-on qu'une fois privés de ces sens, nous ayons encore des idées ? Puisqu'on fait de l'âme un être séparé du corps animal, pourquoi n'a-t-on pas fait de la vie un être distingué du corps vivant ? la vie est la somme des mouvements de tout le corps ; le sentiment et la pensée font une partie de ces mouvements : ainsi dans l'homme mort ces mouvements cesseront comme tous les autres. Et par quel raisonnement, en effet, prétendrait-on nous prouver que cette âme, qui ne peut sentir, penser, vouloir, agir, qu'à l'aide de ses organes puisse avoir de la douleur ou du plaisir, ou même avoir la conscience de son existence, lorsque les organes qui l'en avertissaient seront décomposés ? N'est-il pas évident que l'âme dépend de l'arrangement des parties du corps, et de l'ordre suivant lequel ces parties concourent à faire leurs fonctions ? Ainsi, la structure organique une fois détruite, nous ne pouvons douter que l'âme ne le soit aussi. Ne voyons-nous pas, durant tout le cours de notre vie, que cette âme est altérée, dérangée, troublée par tous les changements qu'éprouvent nos organes ? et l'on a l'extravagance d'imaginer qu'il faut que cette âme agisse, pense, subsiste, lorsque ces mêmes organes auront entièrement disparu ! quelle absurdité !
    L'être organisé peut se comparer à une horloge qui, brisée une fois, n'est plus propre aux usages auxquels elle était destinée. Dire que l'âme sentira, pensera, jouira, souffrira après la mort du corps, c'est prétendre qu'une horloge, cassée en mille pièces, peut continuer à marquer les heures. Ceux qui nous disent que notre âme peut subsister, nonobstant la destruction du corps, soutiennent évidemment que la modification d'un corps pourra se conserver, après que le sujet en aura été détruit.
    Ô mon enfant ! persuade-toi donc bien qu'après ta mort tes yeux ne verront plus, tes oreilles n'entendront plus ; du fond de ton cercueil, tu ne seras plus le témoin de ces scènes que ton imagination te représente aujourd'hui sous des couleurs si noires ; tu ne prendras plus de part à ce qui se passera dans le monde ; tu ne seras pas plus occupée de ce qu'on fera de tes cendres, que tu ne pouvais l'être, la veille de ta naissance, de la sorte d'organes que tu allais recevoir de la nature. Mourir, c'est cesser de penser, de sentir, de jouir, de souffrir : tes idées périront avec toi ; tes peines et tes plaisirs ne te suivront point dans la tombe : envisage donc la mort d'un œil paisible, non pour alimenter tes craintes et ta mélancolie, mais pour t'accoutumer à la voir d'un œil calme, et pour te rassurer contre les fausses terreurs que les ennemis de ton repos travaillent à t'inspirer.
    - Oh ! monsieur, dit Justine, combien ces idées sont tristes ! celles que j'ai reçues dans mon éducation ne sont-elles pas plus consolantes ?
    - Mais la philosophie, Justine, n'est point l'art de consoler les faibles ; elle n'a d'autre but que de donner de la justesse à l'esprit, et d'en déraciner les préjugés. Je ne suis point consolant, moi, Justine ; je suis vrai. Si j'avais envie de te consoler, je te dirais, par exemple, qu'ainsi qu'aux autres femmes de mon sérail, les portes te seront ouvertes aussitôt que tu m'auras fait un enfant. Je ne te le dis pas, parce que je ne veux point te tromper ; tu tiens mon secret, ce malheur-là t'assure une éternelle captivité. Regarde-toi donc ma chère, comme déjà dans le cercueil que je te peignais tout à l'heure ; tu ne reverras jamais le seuil de la porte par laquelle tu es entrée.
    - Oh ! monsieur.
    - Justine, je bande, descendons ; c'est assez raisonner ; je veux foutre.
    La vieille est rappelée ; Justine conduite au cabinet destiné à ces sortes de sacrifices, on garrotte notre malheureuse fille sur le siège banal, et la matrone se retire.
    - Méprisable créature ! dit alors le vieux faune avec brutalité, vous voyez ce qu'on gagne à vouloir faire une bonne action ; j'ai toujours vu que la vertu s'enveloppait dans ses propres pièges, et qu'elle était sans cesse la dupe du vice. Vous n'aviez qu'à laisser noyer cet enfant je n'aurais seulement pas pris garde à vous.
    - Oh ! monsieur... moi laisser commettre un crime aussi épouvantable !
    -Tais-toi, putain : je te l'ai déjà démontré ; y a-t-il quelque chose dont nous soyons plus maîtres que du morceau de foutre que nous avons pétri ? Allons coquine, donne-m'en un, et je l'expédierai devant toi.
    - Au nom du ciel, monsieur, faites-moi grâce ; aussitôt que votre passion sera satisfaite, je ne serai plus pour vous d'aucune utilité ; vous me mépriserez, vous m'abandonnerez ; et, si vous vouliez m'employer à autre chose dans votre maison, je serais bien sûre de pouvoir vous y rendre de bien grands services.
    - Et quels services ? disait Bandole, tout en palpant avec grossièreté la motte et le sein de Justine. Une garce comme vous n'est bonne qu'à être foutue ; et c'est à cet unique objet que je vais vous employer : la seule différence que je ferai de vous aux autres, sera de vous maltraiter infiniment davantage, parce que les autres sortent, et que vous êtes ici pour votre vie ; et Bandole, suffisamment échauffé, se met à l'ouvrage.
    Mais Bandole, comme tous les philosophes... comme tous les gens d'esprit, avait des manies préliminaires. Celle d'un homme qui aime le con, est de le baiser : notre libertin faisait plus ; il le suçait, il mordait le clitoris, et se divertissait infiniment à épiler une motte avec ses dents. Ces préludes acquéraient plus ou moins de violence, en raison de la fraîcheur ou de la beauté de l'objet offert ; et comme Bandole n'en recevait pas souvent d'aussi joli que Justine, il se livra. Le pauvre petit con de notre infortunée fut vigoureusement mordu ; ses belles cuisses reçurent aussi l'empreinte des dents de ce libertin, qui, bien décidé à l'opération, allait y procéder enfin tout de bon, lorsqu'on vint lui annoncer précipitamment qu'une des femmes du sérail allait enfanter. C'était l'usage : dès que la ponte avait lieu, on avertissait le sultan, qui, dans pareil cas, se conduisait de manière que nous allons détailler.
    - Vous auriez bien pu attendre un instant, dit-il d'abord à la vieille qui l'interrompait, j'allais foutre... N'importe : vos ordres sont de m'avertir ; vous les exécutez, je n'ai rien à dire. Détachez cette fille, elle me suivra ; destinée à vous remplacer un jour, je veux qu'elle apprenne à me servir.
    Justine, la vieille et Bandole se transportent donc dans la cellule de celle qui était sur le point d'accoucher. C'était une jeune fille de dix-neuf ans, belle comme le jour, déjà dans les crises de la première douleur. Bandole et la vieille la saisissent, la placent sur une machine différente de celle où on les attachait pour être foutues, mais pour le moins aussi incommode. Là, la victime, étendue sur une planche en bascule, avait le chef et les pieds fort bas ; ses reins seuls étaient élevés : son accouchement ainsi ne pouvait être que très périlleux ; et cette circonstance n'était pas une de celles qui flattaient le moins notre libertin. A peine cette belle fille fut-elle assise sur ce lit de misère, qu'elle commença à jeter les hauts cris.
    - Ah ! dit Bandole en la palpant, l'accouchement sera difficile, je le vois ; je suis bien aise, Justine, de cette occasion pour te faire admirer mon adresse.
    Afin de s'assurer encore mieux de l'état de la patiente, il lui enfonce un doigt dans la matrice :
    - Cela est certain, elle souffrira, dit-il avec joie ; c'est par les pieds que veut se dégager l'enfant ; nous serons obligés d'avoir recours à des moyens terribles.
    Puis, au bout d'un instant, voyant que les mêmes symptômes se prolongent...
    - Allons, poursuit-il, il n'y a plus d'autre moyen ; il faut que la mère périsse, si je veux sauver l'enfant ; et comme celui-ci peut encore me donner un très grand plaisir, et que l'autre ne me sert plus à rien, je serais un fou de balancer...
    Et la malheureuse entendait son arrêt ; le brutal ne prenait aucune précaution pour lui en déguiser l'horreur.
    - Je n'ai plus de ressources que dans l'opération césarienne, continua-t-il, et j'y vais procéder.
    Il développe, prépare tous ses instruments, et se met en devoir d'inciser le flanc : l'ouverture faite, il veut saisir l'enfant, il y parvient ; la mère expire ; mais l'embryon n'arrive qu'en morceaux.
    - Certes, monsieur, dit la vieille, vous avez fait là une belle opération.
    - Elle est manquée, dit Bandole, c'est ta faute ; pourquoi diable viens-tu me chercher quand je bande ; tu sais bien que je ne puis rien faire quand je suis aveuglé par le foutre ; en voilà la preuve. N'importe : branle-moi, Justine... oui, dirige les flots de mon sperme sur les restes sanglants de ces victimes.
    Justine, effrayée... couverte de pleurs, obéit en tremblant : en deux secousses la bombe éclate ; il semblait que le paillard n'eût jamais été plus délicieusement chatouillé ; et la mère et l'enfant sont inondés des preuves parlantes de sa vigueur. Le calme renaît ; il se retire.
    - Qu'on enterre tout cela, dit-il à la vieille, et qu'on me mette cette fille-là en lieu sûr ; plus elle sait mes secrets, plus je la crains ; je n'ai plus de ménagements à garder avec elle ; c'est donc dans les prisons que je veux qu'elle soit mise : et l'ordre est exécuté.
    Ces prisons étaient des tourelles élevées où l'air était fort pur, mais où l'on était grillé de toutes parts, et desquelles il était impossible de s'évader. Verrouillée là, et abandonnée à elle-même, la sensible Justine commença à former quelques réflexions sur son sort.
    - Ô Dieu ! s'écria-t-elle, pourquoi donc faut-il que je sois aussi cruellement maltraitée, quand je n'ai eu d'autre sort que celui de m'être opposée à un crime ! que d'exemples, quoique bien jeune encore, je reçois de cette funeste fatalité de mon étoile !
    Un instant d'abrutissement succéda. Justine était immobile ; à peine respirait-elle ; on eût dit que toutes les facultés de sa cruelle existence étaient enchaînées par la douleur : quelques larmes involontaires coulaient de ses beaux yeux ; et une violente palpitation de cœur devenait la seule preuve de ses liens à la vie. Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que cette malheureuse reçut aucune consolation, sans que qui que ce fût pénétrât dans sa chambre, que les vieilles chargées de la nourrir.
    Enfin, Bandole reparut un soir.
    - Mon enfant, dit-il à cette infortunée, je viens te prévenir que c'est après-demain, sans faute, que je t'accorde les honneurs de ma couche... et sur un mouvement affreux de Justine : Quoi ! cette nouvelle ne te comble pas de plaisir ?
    - Elle me fait horreur. Oh ! monsieur, croyez-vous que des femmes puissent vous aimer ?
    - M'aimer ! répondit Bandole, je serais au désespoir qu'une femme s'en avisât : l'homme qui veut jouir délicieusement ne recherchera jamais le cœur d'une femme ; avec de tels procédés, on ne deviendrait que son esclave et, par conséquent, très malheureux. Une femme n'est vraiment délicieuse à foutre que quand elle vous déteste cordialement ; et l'homme qui voudra connaître tout le piquant d'une jouissance, ne doit rien négliger pour imprimer à la femme qu'il fout le plus de motifs de haine qu'il lui sera possible. Crois-tu que les Asiatiques, si experts en volupté, ne savent pas bien ce qu'ils font, quand ils enferment leurs femmes ? N'imagine pas, Justine, que la jalousie influence en rien leur manière d'agir à cet égard. Serait-il présumable qu'un homme qui a cinq ou six femmes puisse les aimer toutes, au point d'en être jaloux ? ce n'est point pour cela qu'il les enferme : le seul motif qui le détermine à cette clôture, est qu'il y gagne par là le moyen de les vexer plus à l'aise ; désir qui naît en lui de la certitude où il est qu'une femme aigrie, tourmentée, qu'une femme qui déteste l'homme qui doit avoir affaire à elle, devient nécessairement pour lui la plus délicieuse des jouissances.
    - Il y a bien peu de délicatesse à cela.
    - Et que fait la délicatesse en amour ? Ajoute-t-elle un chatouillement de plus au plaisir ? Non, sans doute : au contraire, elle en diminue les sensations, en contraignant l'homme à des sacrifices matériels en faveur du moral ; sacrifices toujours faits aux dépens de la volupté. La délicatesse est la chimère de l'amour ; la jouissance en est l'élément. Tous les amants délicats sont de mauvais fouteurs, Justine ; ils croient dédommager une femme en belles paroles, de ce dont ils la privent en effet. Pour moi, je l'avoue, si j'étais de votre sexe, j'aimerais mieux être molestée et bien foutue, que de m'entendre dire tous les jours des choses délicieuses par un bande-à-l'aise1. Allons, Justine, prends ton parti ; le rôle du plus faible est de céder : si les circonstances viennent à changer, peut-être deviendras-tu la maîtresse à ton tour ; alors je t'obéirai.
    Bandole sortit, et laissa la pauvre Justine dans l'attente du plus affreux outrage que sa pudeur pût redouter. Elle y réfléchissait, appuyée sur sa fenêtre, ne pouvant se déterminer à se mettre au lit, lorsqu'elle crut entendre du bruit dans les broussailles qui environnaient sa tour ; elle écoute.
    - Ouvrez, lui crie-t-on, et n'ayez pas peur ; on a des choses importantes à vous dire.
    Justine avance la tête, elle prête l'oreille ; tout ce qui ressemble au soulagement est si précieux dans la cruelle situation où elle est ! on lui répète les mêmes choses. Dieu ! qu'elle est sa surprise en reconnaissant la voix de Cœur-de-Fer, ce célèbre capitaine de voleurs, avec lequel elle était sortie de la conciergerie.
    - Malheureux, lui dit-elle, que cherchez-vous dans les abords de cette affreuse maison ?
    - Nous venons en arracher une femme qui nous intéresse ; c'est notre unique but : Bandole est un scélérat comme nous ; d'après cela, ses goûts, ses propriétés, ses plaisirs, tout sera respecté ; mais il nous faut la femme que ses émissaires nous ravirent il y a un mois, et il nous la faut pour l'immoler, parce qu'elle nous a trahi de la plus cruelle façon.
    - Hélas ! monsieur, dit Justine, n'ai-je pas à peu près les mêmes reproches à me faire ? et quand je serai dans vos mains, ne me devrez-vous pas autant de rigueur ?
    - Ne le crains pas, dit Cœur-de-Fer ; fais-nous avoir celle qu'il nous faut, et nous te jurons sûreté, protection et secours.
    - Oh ! juste ciel ! vous voulez que je vous livre une infortunée pour lui donner la mort !
    - Elle la recevra de même où elle est.
    - Non, elles sortent quand il en est las.
    - Eh bien si tu ne nous sers point, nous pénétrerons de même, et tu deviendras notre première victime.
    - Allons, dit Justine, qui vit bien qu'en se tirant du péril où elle était, elle parviendrait toujours (qu'on lui tînt parole ou non) à s'échapper des nouveaux pièges qui lui seraient tendus, et que, quant à la femme que sa démarche allait livrer, elle ferait tant qu'elle en obtiendrait la grâce, allons, me voilà prête à vous servir ; fournissez-m'en les moyens, et j'espère que nous réussirons.
    - Avez-vous une corde ?
    - Non.
    - Coupez vos draps, formez-en une bande, et descendez-nous-la.
    Justine exécute.
    - Tirez, lui dit-on.
    Une lime et une échelle de soie étaient au bout de la corde : un billet s'y présente ; elle y lit ces mots :

    « Servez-vous de cette lime pour couper vos barreaux ; attachez l'échelle que voici à ceux qui resteront ; coulez-vous ensuite demain, sans crainte, entre deux ou trois heures du matin, nous y serons. Vous nous montrerez la porte de cette maison magique ; vous recevrez de nous une récompense, et la permission d'aller où vous voudrez, sans ressouvenir ni rancune. »

    Justine voulut encore faire quelques observations ; on n'y était plus. Ses réflexions furent bientôt faites ; nous venons de dire ce qui les appuyait.
    Entièrement décidée, elle lime ses barreaux attache son échelle, et attend l'heure prescrite avec un incroyable empressement ; une pendule la lui fait entendre. Justine monte sur sa fenêtre, et se laisse légèrement glisser le long de l'échelle ; souple, légère et adroite, elle est bientôt aux pieds de la tour.
    - Oh ! Justine, reconnais-moi, lui dit Cœur-de-Fer, en la serrant dans ses bras... reconnais un homme qui n'a jamais cessé de t'adorer, et que tu as traité bien durement... Délicieuse créature ! comme te voilà grande et belle maintenant ! Eh bien, seras-tu toujours aussi cruelle ?
    - Oh ! monsieur, pressons-nous ; le jour va paraître, et nous serions perdus, si l'on nous apercevait ici...
    - Mais pourras-tu retrouver cette porte ?
    - Oui, si vous jurez une chose.
    - Et quoi ?
    - La vie de la malheureuse que vous voulez immoler, et ma liberté sitôt que vous aurez touché le seuil de cette porte.
    - Ta liberté est sûre, dit le voleur, mais le premier point est impossible.
    - Ah ! dans quel cruel embarras vous me mettez ! Pourquoi suis-je descendue ?
    - Le jour va paraître, Justine, tu l'observais toi-même tout à l'heure ; il ne faut donc pas perdre une minute...
    Et Justine, tremblante, avança.
    - Voilà un peuplier qui me guide, dit-elle, je passai dessous pour entrer ; la porte en doit être voisine.
    Cœur-de-Fer et ses gens saisissent cette indication, et aperçoivent enfin une porte... Ils y conduisent Justine.
    - Est-ce là ? lui demandent-ils.
    - Une petite porte verte ?
    - Oui, la voilà.
    - Oh ! monsieur, renvoyez-moi maintenant.
    - Cela doit être, dit Cœur-de-Fer ; nous te tiendrons la parole que nous t'avons donnée ; voilà dix louis ; embrasse-moi, chère fille. Je pourrais exiger de toi des faveurs... si longtemps attendues... je pourrais te punir d'une grande faute commise envers la troupe ; mais cette faute, bien inférieure à celle dont nous allons nous venger, dans l'instant, a son excuse dans ta vertu ; l'intérêt seul fut le motif de l'autre. Tout brigands que nous sommes, ces profondes considérations établissent de grandes différences dans le traitement. Pars, Justine ; mais ta compagne va être immolée... Adieu ; tâche de devenir plus heureuse que tu ne me parais l'avoir été jusqu'à ce moment-ci, et souviens-toi que tu auras toujours des amis dans Cœur-de-Fer et dans sa troupe.
    - Eh bien, dit Justine en s'éloignant, voilà-t-il encore un caprice du ciel bien inexplicable ? Je veux sauver un enfant de la rage d'un monstre, ce scélérat m'enferme et veut me violer. Je livre une de mes compagnes à la fureur d'un autre anthropophage... cette détestable action... cette trahison abhorrée... qui me couvrira de remords toute ma vie, me vaut la liberté, de l'argent, et la fin de mes craintes. Justice divine, manifeste-toi donc à mes yeux d'une manière moins incompréhensible, ou je vais tomber dans des doutes qui t'outrageront peut-être ; et la malheureuse s'éloigne. Le jour luit ; elle se reconnaît, elle voit le funeste étang, et près de là l'hospice où elle devait aller reposer trois mois auparavant ; elle s'y arrête, elle y déjeune, et reprend la route d'Auxerre, dont elle repart le 7 août, toujours dans la ferme résolution de gagner le Dauphiné, où son imagination romanesque lui faisait constamment espérer le bonheur.
    Elle avait fait environ deux lieues ; la chaleur commençait à l'incommoder, elle monte sur une petite éminence couverte d'un bouquet de bois peu éloigné de la route, avec le dessein de s'y rafraîchir et d'y sommeiller une couple d'heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté qu'au bord du grand chemin ; elle s'établit au pied d'un chêne, et, après un déjeuner frugal, elle se livre aux douceurs du sommeil. L'infortunée en avait joui avec assez de calme, lorsque ses yeux se rouvrant à la lumière, elle se plut à considérer le paysage agréable qui se dessinait devant elle : du milieu d'une forêt qui s'étendait vers la droite, elle crut apercevoir, dans le lointain, un petit clocher s'élever modestement vers les nues. Aimable solitude, se dit-elle, que ton séjour me fait envie, tu dois être la demeure de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s'occupent que de Dieu... que de leurs devoirs ; ou peut-être, ô solitude heureuse ! tu sers d'asile à quelques saints ermites, uniquement consacrés à la religion, éloignés de cette société pernicieuse où le crime, veillant sans cesse autour de l'innocence, la dégrade et l'anéantit. Ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j'en suis sûre ; et quand la perversité de l'homme les exile de dessus la terre, c'est là, c'est dans cette retraite paisible qu'elles vont s'ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et qui les cultivent chaque jour. Cette vue échauffait d'autant plus vivement l'imagination de Justine, que les sentiments de la plus ardente piété ne l'avaient abandonnée dans aucune circonstance de sa vie : méprisant les sophismes d'une fausse philosophie ; les croyant tous émanés du libertinage, bien plus que d'une intime persuasion ; elle leur opposait sa conscience et son cœur, et trouvait, au moyen de l'un et de l'autre, tout ce qu'il fallait pour y répondre. Souvent contrainte par ses malheurs de négliger les devoirs de sa religion, elle réparait ce tort avec empressement dès qu'elle en avait les moyens. Pleine des idées que nous venons de lui voir, elle interroge, sur l'habitation qui s'offre à elle, une jeune fille de seize à dix-sept ans, qu'elle aperçoit gardant des moutons ; elle lui demande quel est ce couvent.
    - C'est une abbaye de bénédictins, lui répond la bergère, occupée par six religieux dont rien n'égale la piété, la continence et les mœurs : on y va, poursuit la jeune fille, une fois par an en pèlerinage, près d'une vierge miraculeuse dont les gens pieux obtiennent tout ce qu'ils veulent ; allez-y, mademoiselle, allez-y, vous n'en reviendrez pas sans vous sentir meilleure.
    Singulièrement émue de cette réponse, Justine conçoit aussitôt le désir le plus véhément d'aller implorer quelque secours aux pieds de cette sainte mère de Dieu. Je la verrai, s'écrie-t-elle avec componction, je l'adorerai celle à qui l'Être suprême accorda la grâce d'enfanter un Dieu ; je me prosternerai aux pieds de cette source de pureté, de virginité, de candeur et de modestie. Ah ! volons ; chaque instant de retard est un crime dont ma religion s'effarouche.
    Justine voulait que son institutrice la suivit ; elle l'en prie, lui offre même de l'argent, mais sans rien obtenir : la jeune fille objecte des occupations qui lui laissent à peine le temps de vaquer à ses devoirs.
    - Eh bien ! dit Justine, j'irai donc seule ; indiquez-moi la route.
    On la lui montre ; on l'assure qu'elle a plus de temps qu'il ne lui en faut pour arriver de bonne heure ; on lui certifie que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, la recevra parfaitement bien, qu'il lui donnera tous les secours qui lui seront nécessaires. Il se nomme Dom Sévérino, ajoute-t-on, il est italien ; proche parent du pape, qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé les deux tiers en France. Et, toutes ces indications reçues, Justine s'achemine vers la sainte retraite que l'Éternel paraît lui assurer d'aussi douces consolations.
    A peine est-elle descendue de l'éminence sur laquelle elle était montée qu'elle n'aperçut plus le clocher. N'ayant plus pour guide que la forêt, elle commence a croire que l'éloignement, dont elle a oublié de s'informer, est bien autre que l'estimation qu'elle en a faite : mais rien ne la décourage ; elle parvient au bord du bois ; et, voyant qu'il lui reste encore assez de jour, elle se détermine à s'y enfoncer, ne cessant de croire qu'elle pût arriver avant la nuit. Cependant, nulle trace humaine ne se présente à ses yeux : pas une maison, et pour tout chemin un sentier hérissé de broussailles, et qui paraissent ne devoir servir qu'à des bêtes fauves. Elle avait déjà fait au moins cinq lieues sans rien voir qui lui annonçât ce qu'elle cherchait, lorsque, l'astre ayant absolument cessé d'éclairer l'univers, il lui semble ouïr le son d'une cloche : l'espoir remit, elle écoute, elle marche vers le bruit ; elle se hâte, pénètre enfin dans un taillis obscur, qui, par un sentier bien plus étroit que celui qu'elle avait suivi jusqu'alors, la conduit à la fin au couvent de Sainte-Marie-des-Bois. C'est ainsi que se nommait cette habitation.
    Si Justine avait cru les abords du château de Bandole d'un agreste effrayant, certes elle dut trouver ceux de cette abbaye bien plus sauvages encore. La plus prochaine habitation était à six lieues de celle-ci, et des bois immenses semblaient la dérober aux regards des hommes : elle était située dans une large et profonde vallée, que des chênes antiques environnaient de toutes parts ; telle était la raison qui avait fait perdre à Justine le clocher de vue, dès qu'elle s'était trouvée dans la plaine. Après avoir descendu près de trois quarts d'heure, notre héroïne arrive enfin près d'une cahute, située sous le porche de l'église : elle sonne ; un vieux frère paraît.
    - Que voulez-vous ? dit-il brusquement.
    - Ne peut-on parler au supérieur ?
    - Qu'avez-vous à lui dire ?
    - Un saint devoir m'amène, m'est-il permis de le remplir ? je serai remise de toutes les fatigues que j'ai essuyées pour parvenir en cette solitude, si je peux me jeter aux pieds de la miraculeuse vierge dont on y conserve l'image.
    Le frère ouvre et pénètre seul ; mais, comme il est tard et que les pères soupent, il ne revient pas d'une demi-heure.
    - Tenez, dit-il en reparaissant, suivi d'un religieux, voilà Dom Clément, l'économe ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d'interrompre le supérieur.
    Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure, était un homme de quarante-cinq ans, d'une grosseur énorme, d'une taille gigantesque ; le sourcil noir et épais ; la barbe fort rude ; le regard sombre, farouche, méchant, sournois, ne s'exprimant qu'avec des mots durs élancés par un organe rauque ; une vraie figure de satyre... Il fit trembler Justine ; et, sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, le souvenir de ses anciens malheurs vint s'offrir en traits de sang à sa mémoire troublée...
    - Que voulez-vous ? lui dit le moine, du ton le plus rébarbatif : est-ce là l'heure de venir dans une église ? Vous avez bien l'air d'une aventurière ; votre âge, votre désordre, votre tournure, le moment où vous paraissez ici, tout cela n'annonce rien de trop bon ! quoi qu'il en soi, parlez, que voulez-vous ?
    - Saint homme, répondit Justine ; mon désordre est l'effet de la fatigue que j'ai éprouvée pour me rendre ici. A l'égard de l'heure, j'avais cru qu'il était toujours temps de se présenter dans la maison de Dieu : j'accours de bien loin pour m'y rendre, pleine de ferveur et de dévotion. Je demande à me confesser s'il est possible ; et, quand l'intérieur de ma conscience vous sera connu, vous jugerez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte image.
    - Mais ce n'est pas l'heure de se confesser, dit le moine, en se radoucissant, vous ne le pouvez que demain matin ; où coucherez-vous, en attendant ? nous n'avons point d'hospice ; et Clément, à ces mots, quitte brusquement notre voyageuse, en lui disant qu'il va rendre compte au supérieur.
    Quelques temps après, l'église s'ouvre ; le supérieur, Dom Sévérino, s'avance lui-même, et invite Justine à entrer dans le temple dont les portes se verrouillent aussitôt sur elle.
    Dom Sévérino, duquel il est bon de donner une idée tout de suite, était un homme de cinquante-cinq ans, d'une belle physionomie, l'air frais encore, taillé en homme vigoureux, membré comme Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d'élégance et de moelleux régnait même dans son ensemble, et faisait voir qu'il avait dû posséder dans sa jeunesse tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du monde, de la noblesse dans les traits, le ton le plus honnête et le plus séducteur : un peu d'accent faisait reconnaître sa patrie ; mais ne donnait à son langage que plus d'agrément et de grâce. Justine, il en faut convenir, avait besoin de l'aimable extérieur de ce second moine, pour revenir de toute la frayeur qui lui avait causée le premier.
    - Ma chère fille, dit gracieusement Sévérino, quoique l'heure soit indue, et que nous ne soyons point dans l'usage de recevoir si tard, j'entendrai pourtant votre confession, et nous aviserons après au moyen de vous faire passer décemment la nuit, jusqu'au moment où vous pourrez demain saluer la sainte image qui vous attire ici.
    Alors arriva dans l'église, par le chœur, un jeune garçon de quinze ans, de la plus jolie figure du monde, et vêtu d'une manière si indécente que Justine en eût conçu quelque soupçon, si elle l'eut observé. Mais, tout occupée de son examen de conscience, entièrement recueillie en elle-même, elle ne prit garde à rien. Le jeune enfant alluma des cierges, et vint, sans que Justine s'en aperçut encore, se placer dans le même fauteuil que devait occuper le supérieur, en confessant notre pénitente. Justine se met de l'autre côté ; cette position l'empêche de voir ce qui se passe dans la partie où se trouve Dom Sévérino ; et, pleine de confiance, elle débite ses peccadilles, que le supérieur écoute, en caressant le jeune enfant niché près de lui, en lui maniant les fesses, en lui livrant son vit, que le Ganymède branle, patine, secoue, suce, le tout au gré du moine, qui lui indique de ses mains les différentes manières dont il doit coopérer à l'embrasement que les récits naïfs de Justine vont produire sur son genre nerveux.
    Notre pieuse aventurière avoue ses fautes avec une candeur... une ingénuité, qui, comme on l'imagine aisément, allume bientôt tous les sens du libertin qui l'écoute. Elle lui fait part de ses malheurs... elle lui dévoile jusqu'à la marque flétrissante que lui imprima le barbare Rombeau. Le moine prête à tout la plus grande attention ; il fait même répéter à Justine plusieurs épisodes, qu'il écoute avec l'air de la pitié et de l'intérêt, tandis que la curiosité la plus libidineuse, la paillardise la plus effrénée guident seules ses interrogations. Cependant, si Justine eût été moins aveuglée, aux mouvements du père, à ses soupirs entrecoupés, au bruit assez violent qu'il fit en courbant le jeune homme pour l'enculer, assurément elle eût cessé d'être dupe ; mais l'enthousiasme religieux est une passion qui trouble l'esprit comme toutes les autres ; la malheureuse ne prit garde à rien. Sévérino, qui foutait, s'appesantit sur les détails ; Justine répondit à tout avec innocence. Il porta la hardiesse au point de lui demander, crûment, s'il était vrai que les différents hommes avec qui elle avait eu affaire, ne l'eussent jamais enconnée, et combien de fois en tout elle avait été enculée ; si les vits qui l'avaient foutue de cette manière étaient gros ; s'ils avaient déchargé dans le cul. A ces indécentes questions Justine se contenta de répondre naïvement, que ce dernier crime n'avait été commis sur elle que trois ou quatre fois en tout.
    - Vraiment, dit Sévérino, ivre de luxure, et qui continuait de foutre le plus joli cul du monde ; vraiment, mon ange, je vous demande cela, parce que vous m'avez l'air d'avoir les plus belles fesses possibles, et que ces criminels attraits séduisent beaucoup de libertins. Il faut y prendre garde, continuait-il en balbutiant : un joli derrière est la pomme dont le serpent tenta Ève ; c'est la route de perdition ; et vous voyez que ceux qui l'ont frayée avec vous sont au rang des plus grands scélérats que vous ayez connus. Ce crime perdit Sodome et Gomorrhe, mon enfant, vous le savez ; il est puni partout de la peine du feu ; il n'en est point qui irrite autant la bonté et la justice de l'Éternel ; il n'en est aucun dont une fille sage doive se garantir avec autant de soin. Et, dites-moi, n'éprouvâtes-vous aucune sensation voluptueuse pendant cette perfide introduction ?
    - La première fois, mon père ? Comment cela se serait-il pu, puisque j'étais évanouie ?
    - Et les autres ?
    - Détestant, abhorrant toutes ces horreurs, il aurait été bien difficile que j'y pusse prendre la moindre part.
    Enfin, les principales questions du moine, toujours enculant le bardache, portèrent sur les points suivants :
    1 S'il était bien vrai qu'elle fût orpheline et née à Paris ; 2 S'il était certain qu'elle n'eût plus ni parents, ni ami, ni protection, ni personne, en un mot, à qui elle pût écrire ; 3 Si elle n'avait confié qu'à la bergère, qui lui avait parlé du couvent, le dessein qu'elle avait d'y venir, et si elle ne lui avait point donné de rendez-vous au retour ; 4 Si elle ne craignait pas d'avoir été suivie, et si elle était bien sûre que personne ne l'eût vue entrer au couvent. Ensuite, Sévérino, s'informant avec soin de l'âge et de la tournure de la petite bergère, fit quelques reproches à Justine de ne l'avoir point amenée.
    - Vous doubliez, lui dit-il, le mérite de votre bonne action, en vous associant une compagne ; elle nous eût édifiés comme vous, et nous l'aurions reçue comme vous.
    Ces pieuses dissertations terminées, le moine décula son giton ; et se retirant, le vit très en l'air et les passions très en feu :
    - Mon enfant, dit-il à Justine, il faut maintenant recevoir la pénitence due à vos péchés, et ce ne peut être que dans le plus parfait état d'humiliation que je puis vous imposer cette peine. Passons dans le sanctuaire ; les deux cierges vont être apportés près de l'image miraculeuse ; elle sera dévoilée devant vous : vous l'imiterez, Justine ; vous vous dépouillerez comme elle ; et vous sentirez que cette complète nudité que j'exige de vous laquelle serait peut-être un crime aux yeux des hommes, ne devient aux nôtres qu'un moyen de justification de plus.
    Alors le jeune garçon sort en désordre du confessionnal, prend les cierges, les pose sur l'autel, y grimpe, et dévoile l'image. Justine, éblouie par les illusions de son ardente piété, n'entend rien, ne voit rien, et se prosterne ; mais Sévérino, la relevant avec dureté, lui dit :
    - Non, vous n'aurez ce droit-là que quand nous serez nue ; il faut ici l'humiliation la plus grande... la plus complète.
    - Oh ! mon père, pardon : et, dans l'instant, la pieuse Justine n'offre plus que les beautés de la nature aux yeux libertins de son cafard.
    A peine a-t-il aperçu ce beau corps, qu'il hennit de lubricité : il le tourne et le retourne de toutes parts ; et, sous le prétexte d'examiner la place flétrissante, le coquin observe en détail la superbe chute de reins et les délicieuses fesses de Justine.
    - Allons, lui dit-il, agenouillez-vous maintenant, si vous voulez faire votre prière, et ne vous inquiétez point de ce qui se passera pendant que vous serez en oraison : songez, ma fille, que si je m'aperçois que votre esprit ne soit pas entièrement dégagé de la matière ; que si je crois voir qu'il tienne encore aux choses mondaines, et qu'il n'appartienne pas entièrement à Dieu ; songez, dis-je, que, réglant alors ma pénitence sur vos nouveaux torts, elle sera funeste et sanglante ; oubliez-vous donc, et laissez-vous faire.
    De ce moment, le paillard n'écoute plus que sa passion : sentant bien que l'état où est Justine, et la position dans laquelle il la tient, le dispense de toute précaution, il se place derrière elle, ayant son giton auprès de lui ; et, pendant que celui-ci le chatouille et le branle, le moine promène luxurieusement ses mains sur les fesses qui lui sont offertes, en y laissant, de temps en temps, avec ses ongles, des preuves sanglantes de ses cruelles caresses.
    Justine, immobile, fermement persuadée que tout ce qu'on lui fait n'a d'autre but que de la conduire pas à pas vers la perfection céleste, souffre tout avec une indicible résignation ; pas une plainte... pas un mouvement ne lui échappe ; son esprit était tellement élevé vers les choses célestes, que le bourreau l'eût déchiré, sans qu'elle eût seulement osé s'en plaindre2.
    Encouragé par un tel engourdissement de la part de sa pénitente, le moine devint plus entreprenant : couvrant de sa main étendue les deux belles fesses de cet ange, il la laissa ensuite retomber avec vigueur, et lui appliqua ainsi une douzaine de claques, si violentes, que les voûtes de l'église en retentirent, et que les reins de la faible victime se plièrent comme le lis que l'aquilon agite. Alors il repasse devant elle ; et, n'observant plus de mesure, il lui laissa voir un engin menaçant le ciel, plus que suffisant à déchirer le bandeau, si celui de la superstition pouvait l'être ; il lui touche la gorge, le scélérat la baise ; s'enhardissant de plus en plus, il ose imprimer ses lèvres impies sur celles où reposaient la vertu, la candeur et la vérité. Douces émotions des âmes sensibles ! Vous disparûtes à cet attentat. Ici Justine voulut se soustraire.
    - Laissez donc, lui dit durement le moine en feu ; ne vous ai-je pas dit que votre salut dépendait de votre entière résignation, et que ce qui paraissait souillure chez les autres hommes, n'était que pureté, chasteté, dévotion, chez nous !
    Contenant d'une main la tête de la victime, il lui glisse en disant cela sa langue dans la bouche, et la presse tellement, qu'il lui est impossible de ne pas sentir le vit du moine polluer sa motte ; mais l'Italien, comme effrayé de cette infidélité à son culte de choix, se replace aussitôt par derrière, appuie enfin le baiser le plus ardent... le plus chaud sur ces fesses enluminées des vigoureuses claques dont il les a meurtries, les écarte, darde sa langue au trou mignon, savoure la volupté sous tous les aspects, se gorge de lubricité ténébreuses, toujours branlé par son giton, qui ne l'a pas quitté depuis le commencement de cet acte scandaleux, et qui est au moment de le faire décharger, lorsque s'apercevant que, sans manquer à ses confrères, il lui devient impossible d'aller plus avant, il dit à Justine de se relever... de le suivre, et que le reste de la pénitence s'achèvera dans l'intérieur...
    - Faut-il rester nue, mon père ? dit Justine un peu inquiète.
    - Assurément, répond le supérieur ; y a-t-il plus de danger à être nue dans la maison que dans l'église ? Votre pénitence ne pouvant s'achever ici, il faut bien que je vous conduise aux seuls lieux où nous la puissions terminer.
    - Je vous suis, mon père.
    Et le jeune homme, éteignant les cierges, emporte les habits. Justine n'était plus éclairée que par une petite bougie, portée par Sévérino qui marchait devant, et le giton derrière : c'est dans cet ordre qu'elle pénètre dans la sacristie. Une porte, cachée dans la menuiserie, s'ouvre au moyen d'un secret ; un boyau noir et obscur se présente, on s'y introduit, la porte se referme.
    - Ô mon père, dit ici Justine toute tremblante, où me menez-vous donc ?
    - Dans un lieu sûr, dit le moine... dans un endroit dont il est vraisemblable que tu ne sortiras pas de sitôt.
    - Grand Dieu ! dit Justine en voulant rétrograder...
    - Marchons, marchons, dit fermement le supérieur en la mettant en avant de lui pour la faire passer la première... oh, foutre ! il n'est plus temps de reculer ; et tu vas bientôt te convaincre, ma fille, que si tu ne trouves pas de grands plaisirs dans le local où je te mène, au moins y apprendras-tu promptement l'art de servir les nôtres.
    Ces terribles paroles firent tressaillir Justine ; une sueur froide s'empara d'elle ; son imagination effrayée lui fit voir la mort balançant la faux sur sa tête ; ses genoux fléchissent, elle est prête à tomber.
    - Bougresse, lui dit le moine en lui donnant un vigoureux coup de genoux dans les reins, pour la relever, allons marche et n'essaie ici ni plaintes, ni résistance, tout serait inutile.
    Ces mots cruels raniment notre infortunée ; elle sent qu'elle est perdue si elle faiblit :
    - Ô juste Dieu ! dit-elle en se relevant, faut-il donc que je sois toujours la victime de ma candeur, et que le saint désir de m'approcher de ce que la religion a de plus respectable, soit encore au moment d'être puni comme un forfait !
    Cependant la marche se poursuit ; on était environ au milieu du long boyau qu'il fallait parcourir, lorsque le moine souffla la lumière. Dès lors aucun ménagement : plus Sévérino s'aperçoit du redoublement de frayeur que son procédé donne à Justine, moins il ménage et les propos et les actions ; c'est en lui pinçant ou lui piquant les fesses, que son conducteur la fait avancer.
    - Cours donc, coquine, lui disait-il, veux-tu que je t'encule et que je t'apporte au bout de mon vit !
    Et, en prononçant ces paroles, il lui faisait sentir combien est aiguisé le dard dont il la menace. Tout à coup, Justine, qui n'avait que ses mains pour se guider, frappe contre une herse garnie de pointes de fer, auxquelles sa main droite s'écorche ; elle jette un cri... Un bruit sourd se fait entendre ; la barrière s'ouvre.
    - Prends garde, dit le moine ; saisis le garde-fou, tu es sur un pont, le moindre faux pas te précipiterait dans un abîme, duquel aucun effort ne saurait te tirer.
    Au bas, notre héroïne trouve un escalier tournant et, au bout de trente marches, une échelle sur le haut de laquelle on l'oblige de monter. Un moment, durant cette ascension, le nez du moine se trouve au cul de Justine ; le coquin baise et mord ce qu'il trouve ; une trappe se présente enfin :
    - Pousse avec ta tête, dit le supérieur : des reflets de lumière viennent aussitôt frapper les yeux de Justine ; des mains la soulèvent ; des éclats de rire se font entendre ; et voilà l'infortunée et ses guides dans une salle charmante et magnifiquement éclairée, où paraissent à table cinq moines, dix filles et cinq garçons, dans le plus grand désordre, et servis par six femmes nues. Ce spectacle fait frémir Justine ; elle veut encore fuir ; il n'est plus temps, la trappe est refermée.
    - Mes amis, dit Sévérino en entrant, permettez-moi de vous présenter un véritable phénomène. Voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque du crime, et dans le cœur toute la naïveté d'une vierge. D'ailleurs, vous le voyez, une superbe fille. Examinez cette taille, la blancheur de cette peau, la fermeté de cette gorge, la sublimité de ces cuisses, la rondeur de ce cul, la beauté de ces cheveux, le délicieux ensemble de ces traits, le feu divin de ces regards. J'espère que, quoique celle-ci ne soit pas absolument neuve, vous avouerez pourtant qu'il en est bien peu dans le sérail qui réunissent autant de beautés.
    - Sacredieu, dit Clément, je ne l'avais vue qu'habillée ; j'en avais rendu compte ; mais, par le nom d'un bougre de Dieu dont je me fous, je ne la croyais pas si jolie.
    On fait asseoir Justine dans un coin, sans s'informer si elle a besoin de quelque chose ou non, et le souper se continue.
    Ici nous devons des excuses au lecteur, sur la nécessité où nous sommes d'interrompre un instant le fil de la narration, pour lui peindre les différents personnages avec lesquels nous allons le faire vivre. Quel intérêt, sans cette précaution, pourrait-il prendre à nos récits !


1 Ceci n'est que l'esquisse des principes qui se développeront plus bas.
2 Preuve invincible de l'extrême connexité qui se trouve entre le moral et le physique ; sachez élever l'un, vous serez toujours maître de l'autre : et voilà qui explique tout l'enthousiasme des martyrs, dans quelque parti qu'on les suppose ; car il n'y a vraiment aucun bon parti ; celui de l'opinion générale est toujours le seul qu'il faille adopter.


Marquis de Sade La nouvelle Justine

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