CHAPITRE VIII

PORTRAITS - DÉTAILS - INSTALLATION


    On connaît Sévérino, on devine ses goûts. Il réunissait tous ceux qu'inspire l'amour des culs : sa dépravation en ce genre était telle, qu'il n'avait jamais goûté d'autres plaisirs. Et quelle inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisqu'avec la bizarre fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore paru trop étroites.
    Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Que l'on joigne, à l'extérieur que nous avons peint, de la férocité, de la taquinerie, la fourberie la plus dangereuse, de l'intempérance en tous points, l'esprit satirique et mordant, athée, corrompu, scélérat ; et l'on aura de ce libertin la plus complète image. A l'égard de ses goûts, ils caractérisaient son esprit, et prenaient leur source dans son cœur ; sa barbare figure en était l'emblème. Clément, usé, ne pouvait plus foutre ; idolâtre autrefois des culs, il lui devenait maintenant impossible de leur offrir d'autre hommage que des traitements semblables à toutes les passions émanées de cette âme féroce. Pincer, battre, piquer, brûler, fustiger, infliger à une femme, en un mot, tous les supplices possibles, et les recevoir à son tour ; tels étaient ses amusements de choix ; plaisirs si fatigants pour le malheureux objet de son intempérance, que rarement il sortait d'avec lui sans être excédé ou cruellement déchiré. Il n'était pas une seule des tristes victimes de cette maison qui n'eût préféré je ne sais quelle pénitence, à l'horrible nécessité de satisfaire les indignes plaisirs de ce débauché, qui, très long dans les détails, ennuyait souvent encore plus qu'il n'excédait ; et, de toutes les créatures qu'il employait, la plus à plaindre, sans doute, était celle qui, pendant qu'il agissait sur d'autres, était obligée de le branler, pour en exprimer deux ou trois gouttes de sperme, qu'il ne perdait qu'en se vengeant par des atrocités du vol physique qu'on avait, disait-il, l'air de lui faire.
    Antonin, le troisième acteur de ces voluptueuses orgies, était âgé de quarante ans, petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino, et presque aussi méchant que Clément, enthousiaste des plaisirs de ses confrères, mais s'y livrant dans des intentions différentes. Si Clément, dans cette barbare manie, n'avait pour but que de vexer, que de tyranniser une femme sans s'en amuser autrement, Antonin, jouissant d'elle dans toute la simplicité de la nature, ne la flagellait, ni la tourmentait que pour lui donner plus de chaleur et plus d'énergie ; l'un, en un mot, était brutal par goût, et l'autre par raffinement. Antonin réunissait à cette fantaisie quelques caprices analogues à ses goûts ; il aimait passionnément à gamahucher une femme, à la faire pisser dans sa bouche, et bien d'autres petites infamies dont nos lecteurs verront les détails à mesure qu'ils parcourront ces mémoires.
    Ambroise avait quarante-deux ans ; c'était un petit homme, trapu, fort gros, dont l'humble engin se distinguait à peine ; d'un libertinage excessif, passionné pour les jeunes garçons, et n'aimant dans une fille que ce qui la rapprochait de ce sexe. Son goût favori, après s'être fait mettre le cul en sang, à force de coups de verges, était de se faire chier dans la bouche pendant que l'on continuait de l'étriller ; il avalait l'étron, tout en foutant le cul qui venait de le pondre : les Grâces même n'en fussent pas venues à bout sans cet épisode ; tant il est vrai que la vraie volupté ne gît que dans l'imagination, et qu'elle n'est délicieusement nourrie que des monstres qu'enfante ce mode capricieux de notre esprit.
    Sylvestre foutait en con, et réunissait à ce plaisir simple deux ou trois manies bien étonnantes ; la première consistait à vouloir absolument que la femme qu'il foutait chiât pendant l'opération ; la seconde, plus scandaleuse pour le tympan de l'oreille, et plus fatigante pour la femme, consistait à jeter les hauts cris pendant qu'il déchargeait, et à ne procéder à cette opération qu'en donnant vingt soufflets au malheureux objet de sa jouissance, dont il avait encore, par-dessus tout cela, le soin de barbouiller le visage avec l'étron déposé dans sa main. Sylvestre avait cinquante ans ; mal fait, d'une figure hideuse ; mais de l'esprit, de la méchanceté comme ses confrères : aucun ne manquait de ces qualités, qu'ils regardaient comme les premières bases de leurs libidineuses associations.
    Jérôme, le plus âgé de ces six solitaires, avait soixante ans ; mais, s'il était le plus vieux, il était aussi le plus libertin. Tous les goûts, toutes les passions, tous les crimes se trouvaient réunis dans l'âme de ce moine ; il joignait aux caprices des autres, des irrégularités bien plus bizarres encore, et des circonstances bien plus libidineuses : toutes les routes de Vénus, tous les sexes, d'ailleurs, lui étaient indifférents : mais ses forces commençant à faiblir, il préférait, depuis quelques années, celle qui, n'exigeant rien de l'agent, laissait au patient le soin d'éveiller les sensations et d'exciter l'émission de la semence : la bouche était son temple favori ; et, pendant qu'on le suçait, il se faisait fouetter à tour de bras. La suite nous offrira des détails que nos lecteurs aimeront mieux voir en action qu'en récit. Le caractère de Jérôme était, d'ailleurs, tout aussi méchant, tout aussi sournois que celui de ses confrères, et tout aussi zélé partisan qu'eux de l'antiphysique ; il aimait, ainsi qu'eux, à se faire foutre et à sodomiser des garçons, lorsque, préparé par leur bouche, il avait retrouvé, dans ce restaurant, les secours nécessaires à l'entreprise.
    Sous quelque forme enfin que le vice pût se montrer, il était sûr de trouver dans cette infernale maison, ou des sectateurs, ou des temples. Des fonds prodigieux étaient réservés pour ménager à l'ordre des bénédictins cette retraite obscène, existant depuis plus d'un siècle, et toujours remplie par les six religieux les plus riches, les plus avancés dans l'ordre, de la meilleure naissance, et d'un libertinage assez important, pour exiger d'être enseveli dans ce repaire obscur dont le secret ne sortait plus.
    Continuons de peindre à grands traits : Justine se repose ; les moines soupent ; nous avons le temps de finir quelques tableaux faits pour jeter du jour sur les importants détails que nous devons tracer de cette bizarre habitation du crime et de la débauche.
    Il y avait deux sérails dans la maison : l'un de dix-huit garçons, l'autre de trente filles ; ce qui leur formait à chacun une division de cinq filles et trois garçons. Une seule femme était à la tête de tout cela : on la nommait Victorine ; et, comme ses talents, ses occupations méritent quelques détails, nous lui conserverons un article à part. Une grande salle était destinée à chacun de ces sérails. Voici quelles en étaient les divisions particulières :
    Ces salles étaient rondes ; une table à manger occupait le milieu : les cellules garnissaient le pourtour ; chaque sujet couchait seul ; et sa cellule était composée de deux cabinets : son lit était dans l'un, son bidet et sa chaise percée dans l'autre.
    Les dix-huit garçons étaient divisés en trois classes de six individus chacune : les deux premières s'appelaient classes des gitons ; la troisième, classe des agents.
    La première classe des gitons renfermait six sujets de sept à douze ans ; ils avaient le gris de lin pour couleur, et pour costume une matelote.
    Dans la seconde on voyait six jeunes gens de douze à dix-huit ans, habillés à la grecque, couleur pourpre.
    Dans la classe des agents se remarquaient six sujets de dix-neuf à vingt-cinq ans ; cette classe était vêtue de fraques à l'européenne, couleur mordorée.
    Les cinq classes de filles se distinguaient ensuite, et étaient composées de la manière suivante :
    On appelait la première les pucelles, quoiqu'il n'y en eût pas une seule ; on y voyait six sujets de six à douze ans ; elles étaient vêtues en fourreaux blancs.
    La seconde division en comprenait six de douze à dix-huit ; on les appelait les vestales, elles étaient vêtues en novice de couvent.
    La troisième était remplie par six beautés de dix-huit à vingt-quatre ans, que l'on appelait les sodomistes, à cause de la supériorité de leurs fesses ; elles étaient vêtues à la grecque.
    La quatrième donnait six superbes femmes de vingt-cinq à trente ans ; on les appelait les fessées, relativement à l'esprit de leur emploi : elles avaient un costume à la turque.
    Six duègnes formaient la cinquième classe ; on les y admettait depuis trente ans jusqu'à quarante ; et même au-dessus : elles étaient vêtues à l'espagnole.
    On n'observait aucun ordre pour la composition des sujets qui devaient assister aux soupers. Lorsque Justine sera installée, nous verrons son institutrice achever les détails dont nous ne donnons préalablement ici que ce qui est nécessaire à l'intelligence de la première scène. Reprenons-en le fil.
    Les seize filles qui composaient les assistantes de ce premier souper, dont dix à table, et les six autres servant, étaient toutes seize si distantes par l'âge, qu'il serait impossible de les peindre en masse.
    Commençons par les six acolytes ; nous parlerons ensuite des dix conviées.
    Ces six servantes n'étaient pas d'une caste différente que les autres filles ; cet emploi se remplissait tour à tour ; toutes y passaient à leur rang. Nous verrons bientôt Justine recevoir ces explications. Le service, cette fois-ci, était fait par les créatures que nous allons peindre.
    La première avait à peine dix ans, un minois chiffonné, de jolis traits, une peau très fine et fort blanche, un petit cul à peine indiqué, l'air humilié de son sort, craintive et tremblante.
    La seconde avait quinze ans ; même embarras dans la contenance, l'air de la pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d'intérêt dans l'ensemble, peu de gorge, un derrière rond et fort bien coupé.
    La troisième avait vingt ans ; faite à peindre la plus belle gorge et les plus belles fesses du monde, de superbes cheveux blonds, des traits fins, réguliers et doux, un peu moins timide que les deux premières.
    La quatrième avait vingt-cinq ans ; c'était une des plus belles femmes qu'il fût possible de voir ; de la candeur, de l'honnêteté, de la décence dans le maintien, et toutes les vertus d'une âme douce, la plus belle carnation qu'on pût voir, des hanches et une croupe qui auraient pu servir de modèle.
    La cinquième était une fille de trente ans ; enceinte de sept mois, l'air langoureux et souffrant, de beaux yeux pleins d'intérêt, un air de vierge.
    La sixième avait trente-deux ans ; brune ; fort vive, de beaux yeux, mais ayant perdu toute décence, toute retenue, toute pudeur, le cul médiocre et fort brun, beaucoup de poil, même au trou du cul.
    Les conviés et les jeunes garçons entremêlaient les moines à table. Nous connaissons déjà l'un de ces jeunes garçons ; il ne nous reste plus qu'à parler des autres.
    Le premier n'avait que huit ans ; c'était la figure de l'Amour même ; le petit fripon était nu entre Ambroise et Jérôme, qui, tous deux, le baisaient, le branlaient, lui maniaient les fesses, à l'envie l'un de l'autre.
    Le second avait treize ans ; joli comme un ange, l'air doux et fin, de beaux yeux, il était nu de la ceinture en bas, son cul blanc et mignon faisait plaisir à voir.
    Le troisième avait seize ans ; fait à peindre, une figure enchanteresse, et déjà le plus joli vit du monde.
    Le quatrième et le cinquième étaient tous deux pris dans la classe des agents ; l'un avait vingt-deux ans, l'autre vingt-cinq ; tous deux grands et bien faits, de superbes cheveux et de monstrueux vits ; il était impossible d'empoigner celui du dernier, il avait au moins sept pouces de circonférence sur dix de long.
    La première des dix filles conviées, prise dans la classe des pucelles, avait huit ans ; c'était une petite rose flétrie, avant que la saison ne dût l'entrouvrir, peut-être cela serait-il devenu joli ; mais, fanée par le libertinage, que pouvait-on attendre d'un tel sujet ? A quel point ne faut-il pas avoir porté la débauche et le délire des passions pour outrager ainsi la nature !
    La seconde atteignait à peine son deuxième lustre ; fort jolie ; il y avait deux ans qu'elle n'était plus vierge d'aucun côté, et cette infamie était l'ouvrage de Jérôme.
    La troisième, la quatrième et la cinquième étaient sœurs ; la cadette avait treize ans, la seconde quatorze, l'aînée quinze. On les appelait les trois Grâces : il était véritablement impossible de rien voir de plus frais, de plus mignon, de plus intéressant. Toutes les trois se ressemblaient : mêmes yeux, romantiques et bleus ; même chevelure blonde, même intérêt dans l'ensemble, même coupe de fesses ; et, quoique celles de la plus jeune ne fussent pas encore bien formées, en confrontant ce qu'elle offrait d'appas en ce genre, avec ceux que possédaient également ses deux sœurs, il était facile de voir que ce serait bientôt un chef-d'œuvre.
    La sixième avait dix-huit ans ; c'était une des plus belles créatures qu'il y eût au monde, un vrai modèle d'artiste, elle passait pour avoir le plus beau cul du sérail.
    La septième, pour le moins aussi bien faite, n'avait pourtant pas une aussi jolie figure, mais un peu plus d'embonpoint ; elle avait dix-neuf ans, et la gorge de Vénus même.
    La huitième avait vingt-six ans ; elle était grosse de huit mois ; fort blanche, de très beaux yeux, des cheveux superbes, mais l'air languissante... accablée.
    La neuvième était une fille de trente ans, grosse comme une tour, grande à proportion ; de beaux traits, mais des formes trop colossales et trop dégradées par l'embonpoint : celle-là était toute nue, ainsi que les servantes, lorsque Justine entra ; il était facile de distinguer qu'aucune partie de son corps n'était exempte des marques imprimées par la brutalité des scélérats dont sa mauvaise étoile faisait servir les passions.
    La dixième était une femme de quarante ans, fanée, ridée, mais belle encore ; l'air du plus grand libertinage ; son cul flétri respirait la luxure ; l'entrée en était large et d'un brun-rouge ; ainsi que la moitié des moines, elle était déjà saoule, quand Justine parut.
    Poursuivons maintenant l'histoire de la réception de notre héroïne dans ce local impur.
    - Il me semble, dit Sylvestre, que nous devrions faire un peu plus de fête à cette belle fille, ne pas la laisser languir ainsi dans un coin, et lui décerner au moins les honneurs d'une nouvelle arrivée.
    - J'aurais fait plus vite cette réflexion, dit Sévérino, si je ne vous eusse pas tous vus si crapuleusement vautrés dans les sales plaisirs... mais vous sortir de là... le moyen ? C'est pourtant, vous en conviendrez, faire bien peu de cas de ma jolie découverte, que la recevoir avec autant d'indifférence.
    - Perfides effets de la satiété, dit Ambroise, voilà où l'abondance conduit.
    - Je ne m'aperçois point de cette abondance, dit Jérôme ; je suis si las de tout ce qui m'entoure, que je n'éprouve jamais que des besoins, il n'y a pas ici le quart des objets nécessités par ma luxure.
    - Il a raison, dit Clément en s'avançant vers Justine, et, la saisissant par le cou, pour glisser dans sa bouche de rose la plus impure des langues.
    - Oui, foutre, il a raison, dit Antonin en venant saluer notre héroïne de même.
    Et les voilà tous deux à la langotter un quart d'heure, pendant que Jérôme, à genoux devant les fesses, darde sa langue au trou mignon ; que Sylvestre en fait autant au clitoris, en branlant le vit de Sévérino fortuitement rencontré par ses doigts et, dans moins de deux minutes, notre chère enfant se trouve si bien entourée, qu'elle n'a même plus la possibilité de se défendre. C'est un beau lis au milieu d'une troupe de frelons, suçant, pompant, dérobant de toutes parts le suc précieux de la fleur. Justine fait cependant ce qu'elle peut pour se soustraire à des infamies qui la révoltent ; mais on lui persuade que toutes ces résistances ne sont que des simagrées inutiles, et que ce qu'elle a de mieux à faire, est d'imiter avec respect la subordination de ses compagnes.
    - Que l'on me prête un instant d'attention, dit Sévérino : rangez-vous tous autour de moi, et que cette nouvelle débarquée, à qui j'adresse la parole, m'écoute à genoux avec vénération.
     « Esclaves de nos fantaisies, dit le moine, toi que le hasard place en nos mains, ne lis-tu pas dans cet arrêt du sort ce que l'avenir te présage ? Rien n'est ici l'œuvre du hasard, tout est arrangé par les lois de la nature ; et, sitôt que, par une suite de ces lois, tu tombes dans nos mains, c'est qu'il est clair que la nature veut que tu nous serves. Remplis donc ta destinée avec résignation : songe que la plus légère résistance à nos caprices, de quelque genre qu'ils soient, peut te valoir la mort : jette les yeux sur les compagnes qui t'entourent ; ils n'en est pas une seule qui soit venue de bonne volonté dans cette maison ; la force et la ruse nous les ont amenées toutes. Toutes ont voulu comme toi montrer des résistances, et toutes ont promptement reconnu l'inutilité de cet absurde projet, quand elles ont vu que les défenses qu'elles pouvaient opposer ne pouvaient les conduire qu'aux plus affreux traitements. Justine, continua le supérieur, en lui montrant des disciplines, des verges, des férules, des scalpels, des tenailles, des stylets et autres instruments de supplices, oh ! Justine, il est bon que vous le sachiez, voilà les moyens séducteurs que nous employons avec les filles rebelles ; et ils nous les soumettent sur-le-champ : voyez si vous avez envie de vous en convaincre. Aurez-vous recours aux réclamations ? A qui les adresserez-vous ? Qui recevra vos plaintes, dans un lieu qui ne sera jamais rempli pour vous que de délateurs, de juges et de bourreaux ? Implorerez-vous la justice ? Nous n'en connaissons d'autre que celle de nos voluptés... Les lois ? Nous n'admettons que celles de nos passions... L'humanité ? Notre unique plaisir et d'en violer tous les principes... La religion ? Elle est sans frein à nos regards ; notre mépris pour elle s'accroît en raison de ce que nous la voyons de plus près... Des parents, des amis ? Il n'y a rien de tout cela dans ces lieux ; vous n'y trouverez que de l'égoïsme, de la cruauté, de la débauche et de l'athéisme : la soumission la plus entière est donc votre unique lot ; et cette parfaite résignation contraint à bien des choses ici. Les sept despotes auxquels vous avez affaire, parmi lesquels il faut comprendre la directrice, dont les ordres ou les fantaisies doivent être aussi sacrés pour vous que les nôtres ; ces sept despotes, dis-je, sont sujets chaque jour à de terribles caprices, et la plus faible résistance à ces actes arbitraires, de force ou de tyrannie, entraîne inexorablement après elle d'affreux supplices, ou la mort. Serait-ce dans la fuite que vous espéreriez votre salut ? Oh ! Justine, ce dernier moyen est aussi nul que les autres : jetez les yeux sur l'asile impénétrable où vous êtes ; jamais aucun mortel ne parut dans ces murs ; le couvent serait pris, fouillé, brûlé, que cette retraite demeurerait encore inconnue. C'est un pavillon isolé, enterré, qu'environnent de toutes parts six enceintes de dix pieds chacune d'épaisseur ; et vous vous trouvez là, ma chère, au milieu de six scélérats, qui n'ont pas envie de vous épargner, et que vos instances, vos larmes, vos propos, vos génuflexions ou vos cris n'enflammeront que davantage. A qui donc aurez-vous recours ? A qui vous adresserez-vous ? Sera-ce au Dieu que vous veniez implorer avec zèle, et qui, pour vous récompenser de tant de ferveur, ne vous précipite qu'un peu plus sûrement dans le piège... à cette méprisable et dégoûtante chimère, que nous outrageons nous-mêmes chaque jour en insultant à ses vaines lois ? Vous le concevez donc, Justine ; il n'est aucun pouvoir, de quelque nature qu'on le suppose, qui réussisse à vous enlever d'ici ; et il n'existe dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucun moyen qui puisse réussir à vous soustraire de nos mains... qui puisse vous empêcher de devenir, dans tous les sens et de toutes les manières, la proie des affreuses luxures... le plastron des excès libidineux auxquels nous allons nous abandonner tous les six avec vous. Avance donc coquine, offre ton corps à nos caprices, prête-le tout entier aux horreurs dont nous allons le souiller, ou les traitements les plus barbares vont te prouver les risques qu'une misérable comme toi court à nous désobéir.
    Un tel discours, comme on l'imagine aisément, fut applaudi de tous les moines ; Clément trouva plaisant de claquer les fesses de Justine, pour l'applaudir avec plus d'énergie.
    Ce fut alors que la malheureuse sentit l'horreur de sa situation. Elle se précipite aux pieds de Dom Sévérino, et met en usage toute l'éloquence d'une âme au désespoir, pour le supplier de ne pas abuser du triste état où elle se trouve : les pleurs les plus amers et les plus abondants viennent inonder les genoux du moine ; et tout ce que cette infortunée suppose du plus fort et du plus pathétique, elle l'emploie pour toucher ce monstre. A quoi tout cela servait-il ? Devait-elle ignorer que les larmes ont un attrait de plus aux yeux des libertins ? Devait-elle douter que tout ce qu'elle entreprenait pour toucher ces barbares ne pouvait réussir qu'à les mieux enflammer ?
    - Allons, dit le supérieur, en la repoussant avec brutalité, commençons, mes amis : faisons subir à cette garce toutes nos formules de réception, et qu'il ne lui soit pas fait grâce d'une seule.
    Un cercle se forme ; il est composé de six moines, environnés chacun de deux filles et d'un garçon ; Justine est placée au centre, et voici les différentes passions qu'elle subit en faisant les trois tournées d'usage, auxquelles ses compagnes avaient été soumises de même, lorsqu'elles avaient fait leur entrée dans la maison.
    Sévérino est le premier ; près de lui est la fille de quinze ans, celle de trente-deux et le petit garçon de seize.
    Clément vient ensuite ; il a près de lui la fille de vingt ans, celle de vingt-cinq et le jeune garçon de treize.
    Antonin suit ; il est entouré de la fille de quatorze ans, de celle de dix-huit et du ganymède de huit.
    Ambroise est au milieu de la fille de dix ans, de celle de dix-neuf et du fouteur de vingt-deux.
    Sylvestre, avec le fouteur de vingt-cinq ans, a près de lui la fille de trente et celle de quarante.
    Jérôme a le giton de quinze ans, le même que nous avons vu à l'église ; pendant la confessions de Justine, la fille de treize et celle de huit.
    Justine est conduite dans le cercle par la femme grosse de vingt-six ans : elle la présente à chacun des moines ; toutes deux sont nues.
    Elle arrive à Sévérino, qui maniait les fesses de la fille de quinze ans, que le petit bardache branlait, il contraignait, pendant ce temps-là, l'autre fille de trente ans1 à sucer le vit du jeune homme : le moine s'en fait faire autant par Justine, en lui gamahuchant le trou du cul.
    Elle passe à Clément, qui s'amusait à claquer les fesses de la fille de vingt-cinq ans, à pincer celle de la fille de vingt, et à se faire branler par son bardache : Justine offre son cul ; Clément le baise, et sent les aisselles.
    Notre héroïne approche Antonin, qui branlait ses deux filles, et que son giton socratisait ; il suce le clitoris de Justine.
    Elle passe à Ambroise, il foutait le bardache, et branlait avec ses doigts un cul de chaque main : Justine lui frotte le visage avec son cul.
    Sylvestre, au milieu de la seconde fille de trente ans et de celle de quarante, patinant brutalement le cul de celle-ci et le con de l'autre et se faisant enculer par son fouteur, baise Justine, langue en bouche, langue en con et langue en cul.
    Jérôme, branlé par le giton de quinze ans, a un doigt dans le cul de la fille de sept, un dans le con de la fille de treize ; il met son vit dans la bouche de Justine.
    On recommence les tournées.
    A celle-ci tous les moines se faisaient sucer par les garçons, pendant que les filles, sur des tabourets, au-dessus de leurs têtes, leur posaient les fesses sur le nez : Sévérino entrouvre les fesses de Justine et la fait péter dans sa bouche.
    Clément lui enfonce un doigt dans le cul et la secoue un quart d'heure ainsi.
    Antonin lui fait sentir son vit au bord du con, et le retire promptement. Ambroise l'encule, et sort au bout de deux ou trois secousses. Sylvestre l'enconne un instant, et lui trouve un air de pucelage assez décidé. Jérôme met, pour déterminer son foutre aussitôt, alternativement son vit au cul, au con et dans la bouche.
    On procède à la troisième tournée. A celle-ci tous les moines foutent.
    Sévérino encule la fille de quinze ans, qui gémit sous les efforts redoublés de son vit ; le garçon de seize le fout, et il claque fortement les fesses de la fille de trente-deux ; quand Justine se présente, il lui mord le cul.
    Clément fout en bouche le petit garçon de treize ans ; la fille de vingt-cinq le fouette ; et il a sous les yeux le derrière de celle de vingt, il ordonne à Justine de lécher le trou de son cul, de le baiser tout de suite, en sortant de là, sur la bouche ; et il lui applique deux soufflets.
    Antonin fout le petit con de la fille de quatorze ans ; il claque le cul du giton de huit ; et la fille de dix-huit ; lui fait lécher son con : il mord jusqu'au sang le téton gauche de Justine, en lui appliquant six claques sur le cul, dont les traces ne s'effacèrent de trois jours. Il donne alors un si vigoureux coup de reins, qu'on croit qu'il va pourfendre sa fouteuse ; la pauvre enfant jette un cri : Antonin, qui ne veut pas décharger, déconne aussitôt ; il blesse la petite fille, son vit est couvert de sang ; pour la consoler, il la fouette. On poursuit.
    Ambroise encule la fille de dix ans ; il se fait foutre par le garçon de dix-neuf et manie les fesses de la fille de vingt-deux ; il donne vingt-cinq coups de fouet à Justine, sans se déranger.
    Sylvestre enconne la femme de quarante ans en levrette ; elle lui chie, pendant ce temps-là, sur la racine du vit ; le jeune homme de vingt-cinq ans le fout, et il baise, suce, l'intérieur du con de la fille de trente, renversée à quatre pattes en arrière, au-dessus de lui, les cuisses très écartées. Il se jette comme un chien enragé sur le con de Justine, quand on l'approche de lui, et le mord jusqu'au sang. Le coquin décharge en jetant les hauts cris ; mais il change lestement de temple, et c'est dans le cul de la doyenne que le vilain perd son foutre.
    Jérôme fout en cul la petite fille de huit ans ; il suce le vit du giton de quinze, et s'amuse à donner des chiquenaudes sur le nez de la fille de treize : il pince si fortement les tétons de Justine qu'elle jette un cri terrible ; le coquin, pour la faire taire, lui sangle cinq ou six coups de poing si vigoureusement dans les flancs, qu'elle vomit tout ce qu'elle a dans le ventre.
    - Allons, dit Sévérino qui ne se contient plus, et dont le vit, irrité, semble menacer les voûtes, passons à des choses plus sérieuses ; foutons-la vigoureusement.
    Il dit, courbe Justine sur un sofa, les reins en l'air ; deux filles la tiennent : le supérieur, son braquemart énorme à la main, s'avance, et le présente au trou mignon ; il pousse sans mouiller, il fait brèche ; quelque énorme qu'il soit, il pénètre : alléché par d'aussi heureux préliminaires, il redouble, il est au fond. Justine crie ; que lui importe ! Le bougre est heureux. S'embarrasse-t-on des douleurs d'autrui au sein de la lubricité ! On encule l'Italien ; quatre femmes nues l'entourent de tous côtés ; l'image qu'il adore se reproduit en mille différentes manières sous ses yeux libertins, il décharge.
    Clément s'avance ; il est armé de verges ; ses perfides desseins éclatent dans ses yeux.
    - C'est moi qui vais vous venger, dit-il à Sévérino ; je vais corriger la putain de ses résistances à vos plaisirs.
    Il n'a pas besoin que personne tienne la victime ; un de ses bras l'enlace et la comprime sur un genou qui, repoussant le ventre, lui expose plus à découvert le superbe cul qu'il veut flageller. D'abord il essaie ses coups ; il semble qu'il n'ait dessein que de préluder ; bientôt, enflammé de luxure, échauffé des épisodes obscènes dont on l'entoure, le cruel frappe autant qu'il a de forces : rien n'est exempt de sa férocité ; depuis le milieu des reins jusqu'au gras des jambes, tout est parcouru par ce traître : osant mêler l'amour à ces moments d'effroi, sa bouche se colle sur celle de Justine, et veut respirer les soupirs qu'arrache la douleur ; des larmes coulent, il les dévore. Tour à tour, il baise et menace ; mais il continue de frapper. Pendant qu'il opère, la jolie fille de dix-huit ans lui suce le vit, un fouteur l'encule. Plus on lui donne de plaisir, plus les coups qu'il porte ont de violence ; la malheureuse Justine est prête à être déchirée, que rien n'annonce encore la fin de ses tourments. On a beau s'épuiser de toutes parts... étaler sous ses yeux les plus mignons attraits, le bande-à-l'aise est nul : une nouvelle cruauté le décide ; la sublime gorge de Justine est à sa portée ; elle l'irrite, il y porte la bouche ; l'anthropophage la mord ; et cet excès détermine la crise ; le foutre échappe, d'effroyables blasphèmes en ont caractérisé les jets ; et le moine, énervé, l'abandonne à Jérôme.
    - Je ne serai pas pour votre vertu, plus dangereux que Clément, dit le libertin, en caressant les fesses ensanglantées de cette pauvre fille, mais je veux baiser ces blessures ; je suis si digne d'en faire autant, que je leur dois un peu d'honneur. Clément, tu seras surpassé ; je veux étriller le voisin.
    Il retourne, expose bien à sa portée le ventre poli et la motte délicieusement ombragée de notre charmante orpheline ; et le barbare déchire tout cela à coups de martinet : puis, la faisant mettre à genoux devant lui, il se colle à elle dans cette posture, et sa fougueuse passion s'assouvit, en se faisant sucer. Pendant qu'il agit ainsi, la grosse femme le fouette ; celle de trente ans lui chie sur le nez ; celles de quatorze et de quinze lui en font autant sur les mains. Voilà les excès où la satiété conduit Jérôme : quoi qu'il en soit, il est heureux à force d'impuretés ; et la bouche de Justine reçoit enfin, au bout d'une demi-heure, avec une répugnance facile à deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain faune.
    Antonin paraît, ses armes sont braquées. Il se servirait volontiers des épisodes de Clément : la fustigation active lui plaît bien autant qu'à ce moine ; mais, comme il est pressé, comme son vit énorme écume de luxure, l'état de dégradation où il voit les choses lui suffit ; il examine ces délicieux vestiges, il en jouit ; et, laissant Justine à plat-ventre, il pétrit rudement les deux fesses, pendant qu'une des filles le branle et présente le vit au vagin ; le libertin pousse : l'assaut quoique aussi violent que celui de Sévérino, fait dans un sentier moins étroit, n'est pourtant pas si rude à soutenir. Le vigoureux athlète saisit les deux hanches et, suppléant aux mouvements que Justine ne peut faire, il la secoue sur lui avec vivacité : on dirait, aux efforts redoublés de cet Hercule, que, non content d'être maître de la place, il veut la réduire en poudre. D'aussi cruelles attaques font succomber Justine ; mais, sans s'inquiéter pour ses peines, le cruel vainqueur ne pense qu'aux plaisirs qu'il goûte. Tout l'environne, tout l'excite, tout concourt à ses voluptés : en face de lui, exhaussée sur ses reins, la fille de vingt ans lui fait sucer son con ; celle de quarante, à genoux, le visage entre ses fesses, lui gamahuche le cul ; et le coquin branle d'une main le vit d'un garçon de treize ans, de l'autre le clitoris de la fille de seize : il n'est pas un de ses sens qui ne soit chatouillé, pas un qui ne concoure à la perfection de son délire ; il y touche ; mais la sage Justine n'éprouve que de la douleur. Le scélérat parvient seul au plaisir : ses élans, ses cris, tout l'annonce ; et la pudique créature est inondée, malgré elle, des preuves d'une flamme qu'elle n'allume qu'en sixième.
    Ambroise la prend au sortir de là. Ce n'est qu'un cul qu'il faut à sa rage : heureusement que son vit n'est pas effrayant, il est au fond dans une minute ; mais l'inconstant n'y reste pas ; il sort, il se renfonce, se retire pour se rengloutir de nouveau ; et, dans chaque intervalle, sa bouche sollicite un étron, qu'on lui donne à la fin.
    - Ah ! sacredieu, s'écrie-t-il dès qu'il le tient, voilà tout ce qu'il fallait à mon foutre.
    Il se replace, on le sodomise : quatre beaux culs, deux mâles et deux femelles, se rangent autour de lui ; tous pètent, chient, vessent ; on lui en fait dans le nez, sur le visage, dans la bouche ; on en emplit ses mains ; et l'impudique, au comble de ses vœux, perd son foutre, en invectivant celle dont il reçoit pourtant toute sa volupté.
    Sylvestre arrive. Il fout un con qui lui a déjà coûté du sperme ; mais il veut sucer un vit pendant ce temps-là ; et la liqueur qu'il pompe de ce vit, il la rend dans la bouche de celle dont il jouit. On le fout, il branle à droite la fille de dix-huit ans ; à gauche, il manie le cul de celle de quatorze ; et, singulièrement excité par le joli con de Justine, par ce con presque vierge, et que rend toujours pur la vertu sans tache de cette malheureuse fille, le coquin décharge encore une fois en poussant des cris que l'on entendrait d'une lieue, sans les précautions du local.
    Cependant, Sévérino pense enfin qu'il est possible que cette infortunée ait besoin de quelque chose : on lui présente un verre de vin d'Espagne ; mais, peu sensible à ces attentions intéressées, elle se livre au chagrin violent qui déchire son âme. Quelle situation, en effet, pour une fille qui mettait toute sa gloire et toute sa félicité dans sa vertu ! Qui ne se consolait des maux de la fortune que par la joie d'être toujours sage ! Justine, accablée, ne put tenir à l'horrible idée de se voir aussi cruellement flétrie par ceux même de qui naturellement elle devait attendre le plus de secours : ses larmes coulent en abondance ; ses cris plaintifs font retentir la voûte ; elle se roule à terre, elle meurtrit son sein, elle arrache ses cheveux, invoque ses bourreaux, leur demande la mort. Le croira-t-on ? Oui, ceux qui connaissent l'âme des libertins ne se surprendront d'aucun de ces mouvements bizarres. Ce spectacle affreux irrite ces monstres.
    - Oh ! foutre, dit Sévérino, jamais plus belle scène ne s'offrit à mes yeux ; voyez l'état où elle se met : il est inouï ce qu'obtiennent de moi les douleurs féminines ! Reprenons cette garce ; et, pour lui apprendre à hurler de la sorte, il ne faut plus la ménager.
    Il dit et, s'approchant, les verges à la main, il fouette Justine à tour de bras. Quel excès de férocité ! Se pouvait-il que ces monstres le portassent au point de choisir l'instant d'une crise de douleur morale aussi violente que celle qu'éprouvait leur victime, pour lui en faire subir une physique aussi barbare ! Un giton suce Sévérino pendant qu'il opère ; une fille le fouette. Après cent coups, Clément paraît, il en applique le même nombre ; on le fout pendant qu'il flagelle ; la plus jeune des filles le branle. Antonin suit, et fouette le devant ; il frappe depuis le nombril jusqu'au-dessous de la motte ; il est socratisé par une femme, branlé par une autre. Ambroise, que gamahuche en cul la fille de quinze ans, et que suce le giton de huit, reprend le cul pour en rouvrir les plaies ; il ne s'arrête qu'à cent soixante. Sylvestre, au nez duquel deux femmes chient, veut fouetter pendant ce temps-là, le dos, les reins et le bas des cuisses. Jérôme, dont la femme de quarante ans pique les fesses avec une aiguille d'or, et que branle la fille de quatorze ans, condamne tout et n'épargne rien.
    - Mettons-nous tous les six sur elle, dit Sévérino, en s'introduisant dans le cul.
    - J'y consens, dit Antonin, en prenant le con.
    - Soit fait ainsi qu'il est requis, dit Clément en foutant la bouche.
    - Elle nous branlera chacun d'une main, disent à la fois Ambroise et Sylvestre.
    - Et qu'aurai-je donc, moi, dit Jérôme ?
    - Les tétons... ils sont superbes, dit Sévérino.
    - Je ne les aime pas, répond le libertin.
    - Eh bien, prend le cul, dit le supérieur, en se nichant entre les deux seins.
    Tout s'arrange ; la malheureuse fait la chouette aux six moines, et les accessoires se disposent. Au-dessus de Jérôme qui sodomise, se placent artistement les culs des trois jolies petites sœurs ; il peut les baiser en foutant. A la portée du visage d'Antonin, qui enconne, se présentent, entrouverts, trois autres jolis cons. Ambroise, que l'on branle, le rend de chaque main aux deux gitons de seize et de dix-huit. Sylvestre, également pollué, patine les fesses de la grosse fille de trente-cinq ans, et dirige sur les fesses de cette fille de dix-neuf les flots de foutre que Justine va faire jaillir. Clément, qui fout la bouche, mordille, en s'amusant, un petit con imberbe, et les fesses, à peine indiquées, d'un bardache. On place à la portée de Sévérino, qui fout les tétons, ceux de la femme grosse, qu'il traite un peu durement, et les fesses d'une autre sultane, que le cruel pique avec une épingle. Rien n'est lubrique à voir comme les mouvements convulsifs de ce groupe, composé de vingt-une personnes : tout ce qui reste l'entoure avec soin, et chacun semble prêter aux six principaux acteurs tout ce qu'il croit l'exciter davantage. Cependant, Justine supporte tout, le poids entier est sur elle seule. Sévérino donne le signal, les cinq autres le suivent de près ; et voilà, pour la troisième fois, notre malheureuse héroïne indignement souillée des preuves de la dégoûtante luxure de ces insignes coquins.
    - C'en est assez pour une réception, dit le supérieur en venant examiner Justine ; il faut lui faire voir maintenant que ses compagnes ne sont pas mieux traitées qu'elle. En conséquence, on la place sur un tronçon de colonne dressé dans un bout de la salle et sur lequel on pouvait à peine s'asseoir ; ses jambes pendaient, elle n'avait rien ni pour s'appuyer, ni pour se soutenir, et ce siège était assez élevé pour qu'elle pût se casser un membre, si elle en tombait : tel est le trône où l'on place la reine du jour ; et là, on lui recommande de fixer avidement ses yeux sur les moindres détails des scandaleuses orgies qui vont se célébrer près d'elle.
    La première scène fut une fustigation générale. Les seize filles, et même celle qui était grosse furent attachées à une machine fort ingénieuse : là, liées tout de leur long, on faisait au moyen d'un ressort, écarter leurs jambes et leurs cuisses à volonté et courber la partie supérieure de leur corps jusqu'à terre. Les y plaçait-on sur le ventre ; alors, leurs reins et leurs fesses se trouvaient à une prodigieuse élévation, et la peau si tendue, tellement dilatée, qu'en moins de dix coups de verges, le sang coulait à gros bouillons ; étaient-elles placées sur le dos ; le ventre, a son tour, bombait au point de se crever ; et comme par le moyen d'un autre ressort, les cuisses, ainsi que nous venons de le dire, s'écartaient prodigieusement, il en résultait que la motte et le vagin s'offraient dans un tel point d'élévation et d'élargissure, qu'on eût dit qu'ils allaient se fendre. A peine la machine fut-elle apportée, que Jérôme et Clément proposèrent d'y mettre Justine. Sévérino, qui trouvait à cette infortunée le plus beau cul du monde, et qui voulait s'en amuser quelque temps, représente qu'elle en avait assez pour le premier jour ; qu'il fallait la laisser reposer, et... Mais Jérôme interrompt ; il dévore des yeux cette intéressante créature ; son caractère féroce ne lui permet pas de mettre aucune borne à ses désirs ; il combat la tolérance de Sévérino.
    - Est-ce donc pour se reposer qu'une putain est ici ? dit Jérôme en fureur : en voulons-nous faire des dames ou des poupées de toilette ? Jusqu'à quand souffrirons-nous que l'on nous parle toujours d'humanité au sein du crime et de la luxure ? Une fille, n'eût-elle été ici qu'une heure, dût-elle crever dans la seconde, des peines ou des tourments infligés par nous, elle aurait accompli son sort et nous n'aurions rien à nous reprocher. Est-ce donc pour autre chose que pour satisfaire nos passions que ces garces-là habitent parmi nous ? Y entrent-elles pour un temps fixe ? Bannissons ces fausses retenues, et que nos yeux soient toujours ouverts sur la plus sage des lois que nous nous sommes imposée nous-mêmes. J'ouvre le livre, et je lis : « Un des membres de la société désirât-il, pour sa simple satisfaction, la mort de tous les sujets composant les différents sérails de la maison, il sera défendu à aucun de ses confrères de lui résister, et tous, d'un commun accord, s'empresseront de favoriser ses désirs. »
    - Je vais plus loin que Jérôme, dit Clément entre deux filles, dont l'une le polluait par devant, l'autre par derrière ; je demande que la nouvelle arrivée soit, dès ce soir, soumise aux tortures du dernier supplice ; elle m'irrite au point que je puis plus la voir sans comploter contre ses jours, et je demande sa mort à l'instant.
    Je connais nos lois comme Jérôme, dit Sévérino flegmatiquement ; mais, en citant l'article qui favorise ses désirs, il a oublié celui qui peut les contraindre. J'ouvre le livre au même article, et j'y vois ensuite de ce qu'il vous a lu : « On n'observera néanmoins de ne procéder au jugement du sujet discrédité qu'à la majorité des voix ; il en sera de même pour le supplice par lequel le sujet périra. »
    - Eh bien ! dit Jérôme, que l'on mette donc sur-le-champ ma proposition aux voix, et que la victime, pendant la discussion, soit, suivant l'usage, étendue sur un chevalet, les fesses tournées devant ses juges.
    Justine est aussitôt garrottée : ses frayeurs et ses angoisses sont telles, qu'elle entend à peine ce qu'on prononce. Des sujets de luxure entourent chaque moine, chacun est au milieu de deux filles et d'un garçon : ce n'est qu'ainsi qu'il peut prononcer ; il faut qu'il bande avant que de donner sa voix : la doyenne des filles vérifie ; tout est en l'air. Après un instant de silence, le supérieur met aux opinions les jours de la malheureuse Justine ; mais Jérôme et Clément sont les seuls qui opinent pour la mort ; les quatre autres sont d'avis de s'amuser encore quelque temps de cette fille. Elle est donc remise à sa place ; et, pour faire aussitôt diversion, Sévérino attache lui-même sur l'infernale machine la fille de dix-huit ans, celle qui sans doute pouvait passer pour la plus belle de la maison. Elle y est mise sur le ventre ; on la courbe, et ses belles fesses paraissent dans toute leur sublimité. Voici comme sa flagellation s'arrange ; ce que nos lecteurs vont voir pratiquer pour celle-ci, sera de même mis en usage pour les autres : chaque moine doit fustiger à son tour ; près de la victime est une très jeune fille munie de tous les instruments nécessaires à l'opération ; elle les présente au fouetteur qui choisit, à son gré, celui qui lui plaît le mieux, et qui, quelquefois, les emploie tous ; une autre fille, prise dans la classe des plus forte, fouette le moine pendant qu'il opère ; et l'un des jeunes garçons, agenouillé devant lui, le suce. Celle qui doit succéder à la fustigée est contrainte à demeurer à genoux, les mains jointes, dans l'attitude de la douleur et de l'humiliation ; bien en face du fouetteur, elle lui demande grâce, elle l'implore, elle pleure ; et, pendant ce temps, un des moines, placés près de l'agent, l'exhorte à l'inhumanité la plus barbare, et lui représente que les plus grands dangers peuvent naître de sa commisération mal entendue.
    Toutes les filles, même les plus jeunes, et celles qui sont grosses, toutes sont impitoyablement fouettées d'après ces principes : chaque moine en expédie seize, tant par-devant que par-derrière. Presque toutes sont retournées ; ce qui les désole d'autant plus, que la flagellation antérieure leur paraît avec raison bien plus douloureuse que l'autre ; et, en effet, comme ces scélérats recherchaient attentivement ce qui pouvait le mieux tourmenter ces malheureuses, ils avaient soin, en fustigeant les devants, de faire pénétrer dans l'intérieur du vagin les nœuds de la discipline dont ils se servaient alors, de manière à exciter dans cette délicate parties des douleurs excessivement vives ; et plus la victime se plaignait en ce moment cruel, plus elle criait, plus les libertins triomphaient, mieux ils bandaient, mieux ils se délectaient. Pas un pourtant ne déchargea, tant ils étaient accoutumés au vice, tant ils étaient blasés sur les scènes les plus fortes et les plus luxurieuses.
    Celle-ci finie, la femme de quarante ans et la grosse femme de trente furent se placer sur un canapé : deux filles allaient tour à tour se mettre dans leurs bras ; et elles les contenaient : alors les moines venaient faire subir à l'une ou l'autre de ces deux patientes un supplice de choix. Près de chaque victime étaient deux gitons : dès que la pénitence était imposée, le bourreau venait se réfugier à son choix, dans celui de ces quatre culs qui lui convenait le mieux ; les trois autres s'offraient à ses baisers ; on les enculait pendant ce temps-là, et deux filles se plaçaient sous leurs mains ; une autre plus âgée ne devait pas quitter les flancs du moine qui agissait, afin de le servir dans ses opérations, et principalement dans l'acte sodomite, où son devoir alors était d'humecter le vit avec sa bouche, et de l'enfoncer elle-même dans le cul présenté.
    Sévérino commence : c'est la plus jeune qu'on offre à sa passion. Le scélérat lui pince les fesses d'une si terrible force, qu'elles sont toutes noires au sortir de ses mains : il se réfugie dans le cul d'un bardache ; on l'encule, il baise, et touche indistinctement tort ce qui se présente à lui ; cul, con, gorge, tout est égal à sa luxure : l'homme passionné n'y regarde pas de si près ; il veut perdre son foutre ; pour y réussir, tout est bon ; et le supérieur y parvient.
    Clément le suit : c'est la jolie fille de quinze ans qu'on livre à ses fureurs. Le scélérat se sert d'une poignée d'épines ; il en frotte vigoureusement tout le corps de cette malheureuse, et mouille ensuite avec du vinaigre les ampoules qu'il vient d'élever : il se jette sur un giton ; mais ne bandant pas assez pour le foutre, il s'en fait sucer ; et le coquin décharge, en imprimant ses dents avec rage sur les fesses de la femme grosse que sa luxure a désirée.
    Antonin paraît : c'est cette belle fille de dix-huit ans qui va servir sa rage. Le drôle aime les cons, il est vrai ; mais cela ne l'empêche pas de vexer, de tourmenter celui de cette charmante créature, et cela, d'une manière effrayante ; on n'imagine pas à quel point il se permet d'outrager cette intéressante partie ; c'est à coups d'épingles ; il le larde en se branlant ; et quand cette atroce barbarie l'a suffisamment excité, quand il bande ferme, il se réfugie dans le con d'une des plus petites filles qu'on a fait remplacer le bardache, et décharge en gamahuchant celui qu'il vient d'outrager ; tout cela pendant qu'on le fout.
    Ambroise arrive : le monstre ! il a voulu pour patiente la même fille qui vient de servir à son confrère, et c'est à grands coups de poing qu'il la pelote ; il les appuie avec une si brande raideur et une telle promptitude qu'elle tombe à ses pieds évanouie : il encule le giton de treize ans, on le fout, il baise des culs, et son foutre s'élance.
    Sylvestre vient : la fille de vingt ans va lui servir ; ses fesses sont déjà présentées ; qu'elles sont belles ! Est-il possible d'être assez barbare pour outrager ainsi ce que la nature forma de plus parfait ! Écoutez, dit Sylvestre à sa victime : je ne vous déguiserai pas que la vexation que je vous prépare est affreuse ; mais il ne tient qu'à vous de vous y soustraire : faites-moi dans l'instant un étron superbe, et vous échapperez au reste. L'infâme ! il savait bien que la chose était impossible ; il n'ignorait pas que cette charmante fille venait de donner à Jérôme, il n'y avait qu'un instant, ce qu'il sollicitait avec tant d'ardeur. La pauvre fille expose l'impossibilité physique où elle est d'accorder ce qu'on exige. J'en suis fâché, répond Sylvestre ; et, s'emparant d'une tenaille le barbare arrache en cinq ou six endroits la peau des cuisses et des fesses, avec une telle violence, que le sang coule à chaque plaie. Un con est là ; il s'y engloutit : sa fouteuse, instruite et qui s'est réservée, ne manque pas de lui chier sur le vit pendant qu'il l'enconne ; deux autres étrons lui sont lancés par des culs masculins ; on le fout et le coquin décharge, en blasphémant son Dieu.
    Il n'y avait plus que Jérôme ; il arrive : c'est sur la fille de treize ans qu'il va s'exercer. Le paillard ne se sert que de ses dents ; mais chaque morsure laisse une trace dont le sang jaillit aussitôt. Je la dévorerais dans l'état où je suis, dit le bougre en fureur ; je la mangerais toute vive ; il y a longtemps que j'ai envie de dévorer une femme et de sucer son sang. Jérôme bandait comme un diable ; il se jette sur le cul du bardache de seize ans, l'enfile, mord tout ce qui se présente à lui, et décharge pendant qu'on le fouette.
    Les moines boivent et reprennent des forces, tandis que la malheureuse Justine, sur sa sellette, est prête à s'évanouir. La fille de quinze ans veut la plaindre ; elle est condamnée à trois cents coups de fouet, qui lui sont à l'instant distribués par les six moines ; son cul distille le sang.
    - Point de pitié, point de commisération, dit Sylvestre ; l'humanité est la mort du plaisir : c'est pour souffrir que ces garces-là sont ici, et il faut que leur destinée soit remplie dans la plus extrême étendue. S'il est constant que des libertins tels que nous ne doivent retirer leur principale jouissance que de l'excès des douleurs où ils plongent les objets destinés à la luxure, ne m'avouera-t-on pas dès lors que c'est manquer décidément le but que de parler de commisération ? Et qu'importe qu'une putain souffre, quand des gens comme nous bandent ! Les femmes, spécialement créées pour nos plaisirs, doivent uniquement les satisfaire en quelque sens et sous quelque rapport que ce puisse être : si elles s'y refusent, il faut les tuer comme des êtres inutiles, comme des animaux dangereux ; car il n'y a pas de milieu alors, toutes celles qui ne serviront pas nos voluptés y nuiront ; de ce moment, elles sont nos ennemies ; or, ce qu'on doit faire de plus sage, dans tous les temps et dans tous les lieux, est de se débarrasser de ses ennemis.
    - Sylvestre, dit Jérôme, il me paraît que tu oublies les principes de la charité chrétienne.
    - J'abhorre, reprit Sylvestre, tout ce qui est chrétien ; un ramas de turpitudes semblables est-il fait pour obtenir le moindre ascendant sur la raison d'un homme d'esprit ? Cette infâme religion, faite pour les mendiants, devait les favoriser et mettre d'après cela l'humanité au rang de ses vertus ; mais, sacre-dieu, mes bons amis, nous qui nageons dans toutes les voluptés de la terre, quel besoin avons-nous d'être bienfaisants ? Cette bassesse n'est permise qu'à celui qui craint de manquer ; il croit devoir rendre service à ceux dont il appréhende d'avoir besoin quelque jour : nous qui n'avons jamais besoin de personne, éteignons cette faiblesse dans nos cœurs, et n'y laissons pénétrer que la luxure, la cruauté, et tous les vices qui doivent naître de ces deux-là ou les étayer.
    - Quoi ! Sylvestre, dit Sévérino, tu crois qu'il faut décidément tuer ses ennemis ?
    - Sans exception, reprend Sylvestre ; il ne doit y avoir ni ruse, ni violence, ni trahison, ni fourberie, qu'on ne doive employer pour y réussir, et la raison de cela est bien simple ; n'est-il pas vrai que cet ennemi me tuerait s'il le pouvait ?
    - Assurément.
    - Pourquoi donc lui faire grâce ? La mort que je lui donne n'est plus un outrage, elle est une justice ; je lui épargne un crime ; je me mets absolument à la place des lois ; et, en tuant cet ennemi, je remplis positivement le même acte de justice qu'elles ; donc, je ne saurais jamais être coupable. Je dis plus : je n'attendrai jamais, si j'ai la force en main, que mes ennemis soient bien prononcés, pour les tuer ; je me déferai d'eux sur le plus léger soupçon sur la délation la plus vague, sur la plus futile apparence ; car il n'est pas temps de dissiper l'orage quand il est formé ; je manque de sagesse, si je ne l'ai pas prévenu. Il y a une vérité terrible à prononcer ici ; mais qui, comme vérité, cependant doit être mise au jour ; c'est qu'une seule goutte de notre sang vaut mieux que tous les ruisseaux de sang que les autres peuvent verser ; et d'après cela il n'y a jamais à balancer, quand pour conserver cette goutte nous en ferions couler des torrents. Il est inouï ce qu'on reçoit de toutes les données de l'égoïsme et, malheureusement pour les philanthropes, l'égoïsme est la plus sainte et la plus sûre des lois de la nature. On aura beau me dire que c'est un vice ; tant que je sentirai ses conseils se graver et tourner au fond de mon âme, je me rendrai à ce mouvement, et je repousserai vos erreurs. La plupart des élans de la nature étant funeste à la société, il est tout simple qu'elle en ait fait des crimes : mais les lois sociales ont tous les hommes pour objet ; et celles de la nature sont individuelles, et par conséquent préférables : car la loi faite par les hommes pour tous les hommes peut être erronée, et celle inspirée par la nature, au cœur de chaque être individuellement, est décidément une loi certaine. Mes principes sont durs, je le sais ; leur conséquence dangereuse : mais qu'importe ! pourvu qu'ils soient justes. Je suis l'homme de la nature, avant que d'être celui de la société ; et je dois respecter et suivre les lois de la nature, avant que d'écouter celles de la société : les premières sont des lois infaillibles, les autres me tromperont souvent. D'après ces principes, si les lois de la nature m'obligent à me soustraire à celles de la société, si elles me conseillent de les braver ou de m'en moquer, assurément je le ferai sans cesse, en prenant toutes les précautions qu'exigera ma sûreté ; parce que toutes les institutions humaines, basée sur des intérêts où je ne suis associé que pour un sur plusieurs milliards, ne doivent jamais l'emporter sur ce qui m'est personnel.
    - Pour appuyer l'excellent système de Sylvestre, dit Ambroise, je ne vois qu'une chose ; c'est de considérer l'homme naturel, de l'isoler de la masse sociale où l'ont nécessairement placé ses besoins.
    - Si ces besoins l'y ont mis dit Sévérino, il faut donc, pour l'intérêt même de ses besoins, qu'il en remplisse les lois.
    - Précisément, voilà le sophisme, reprend Ambroise : voilà ce qui vous a fait faire des lois et des lois ridicules. Ce ne fut que par faiblesse que l'homme se rapprocha de la société, par l'espoir d'y trouver plus facilement ses besoins ; mais si cette société ne les lui accorde qu'à des conditions onéreuses, ne fera-t-il pas bien mieux de se les procurer lui-même que de les acheter si cher ? ne fera-t-il pas plus sagement de chercher sa vie dans les bois que de la mendier dans les villes, aux tristes conditions d'étouffer ces penchants... de les sacrifier à des intérêts généraux, dont il ne retire jamais que des chagrins.
    - Ambroise, dit Sévérino, tu me parais comme Sylvestre, bien ennemi des conventions sociales et des institutions humaines.
    - Je les abhorre, dit Ambroise ; elles entravent notre liberté, elles atténuent notre énergie, elles dégradent notre âme, elles ont fait de l'espèce humaine un vil troupeau d'esclaves que le premier intrigant mène ou bon lui semble.
    - Que de crimes, dit Sévérino, régneraient sur la terre sans institutions et sans maîtres !
    - Voilà ce qui s'appelle le raisonnement d'un esclave, répond Ambroise : qu'est-ce qu'un crime ?
    - L'action contraire aux intérêts de la société.
    - Et que sont les intérêts de la société ?
    - La masse de tous les intérêts individuels.
    - Mais si je vous prouve qu'il s'en faut bien que les intérêts de la société soient le résultat des intérêts individuels, et que ce que vous considérez comme intérêts sociaux n'est, au contraire, que le produit des sacrifices particuliers, m'avouerez-vous qu'en reprenant mes droits, quoique je ne le puisse que par ce que vous appelez un crime, je ferais pourtant fort bien de commettre ce crime, puisqu'il rétablit la balance, et qu'il me rend la portion d'énergie que je n'avais cédée à vos intentions sociales qu'au prix d'un bonheur qu'elle me refuse. Cette hypothèse admise, qu'appellerez-vous donc un crime, à présent ? Eh ! non, non, il n'est point de crime : il est quelques infractions au pacte social ; mais je dois mépriser ce pacte, dès que les mouvements de mon cœur m'avertissent qu'il ne peut contribuer au bonheur de ma vie ; je dois chérir tout ce qui l'outrage, dès que ce n'est qu'au sein des insultes que le vrai bonheur naît pour moi.
    - Voilà, certes, dit Antonin qui mangeait et buvait comme un ogre, oui, voilà une conversation bien immorale.
    - Et qu'appelez-vous morale, s'il vous plaît ? dit Ambroise.
    - Le mode, dit Sévérino, qui doit conduire les hommes dans le sentier de la vertu.
    - Mais, reprit Ambroise, si la vertu est elle-même une chimère comme le crime, que deviendra le mode qui doit guider les hommes dans le sentier de cette chimère ? Mettez-vous donc dans l'esprit qu'il n'y a pas plus de vertu que de crime ; que l'une et l'autre de ces manières d'être ne sont que locales et géographiques ; qu'il n'y a rien de constant sur elles, et qu'il est absurde de se laisser guider par ces abominables illusions. La plus saine morale est celle de nos penchants ; livrons-nous aveuglément à tout ce qu'ils inspirent, et nous ne serons jamais dans l'erreur.
    - Tu crois donc qu'il n'en est aucun de mauvais ? dit Jérôme.
    - Je crois qu'il n'en est aucun qu'on puisse vaincre ; c'est assez vous dire que je les crois tous bons ; car, ou la nature ne saurait ce qu'elle ferait, ou elle n'a placé dans nous que les penchants nécessaires à ses intentions sur nous.
    - Ainsi, poursuivit Jérôme, les âmes perverses de Tibère et de Néron étaient dans la nature.
    - Assurément ; et leurs crimes ont servi la nature, parce qu'il n'est pas un seul crime qui ne la serve, pas un seul dont elle n'ait besoin. Ces systèmes sont si démontrés, dit Clément, que je ne conçois pas comment on y revient encore.
    - Leur dépravation m'amuse, dit Sévérino ; voilà pourquoi j'ai contrarié les pré-orateurs ; c'est pour leur donner occasion de mieux développer leur esprit.
    - Nous te rendons assez de justice, dit Ambroise, pour être bien sûrs que tu ne joues ici que le rôle d'un controversiste, et que les sentiments que j'ai mis au jour sont autant dans ton âme que dans la mienne.
    - J'espère qu'aucun de vous n'en doute, dit Sévérino ; peut-être même les porté-je plus loin : j'en suis au point de désirer un crime assez étendu pour satisfaire amplement toutes mes passions ; et dans la classe de ceux que je connais, à peine trouvé-je à ces passions qui me dévorent un aliment qui les apaise ; tout est au-dessous de mes pensées, et rien ne satisfait mes désirs.
    - Il y a des siècles que je suis au même point, dit Jérôme, et plus de vingt ans que je ne bande qu'à l'idée d'un crime supérieur à tout ce que l'homme peut faire dans le monde ; et malheureusement je ne le trouve point : tout ce que nous faisons ici n'est que l'image de ce que nous voudrions pouvoir faire ; et l'impossibilité d'outrager la nature est, selon moi, le plus grand supplice de l'homme.
    - Vous bandez Jérôme ? dit Sévérino.
    - Pas un mot, mes amis ; voyez mon vit, comme il est flasque. Ah ! que je bande ou que je ne bande pas, j'ai toujours le même appétit du mal, toujours un égal désir d'en faire, et j'en ai plus exécuté de sang-froid que je n'en ai commis dans le délire.
    - Ainsi, dit Sévérino, vous n'avez donc pris cet habit religieux que pour tromper les hommes ?
    -- Assurément, répondit Jérôme ; c'est le manteau de l'hypocrisie, le seul dont il soit nécessaire de se revêtir sans cesse. Le premier de tous les arts est de tromper ; il n'en est pas de plus utile sur la terre : ce n'est pas la vertu qui est bonne aux hommes, c'est son apparence ; on ne demande que cela dans la société ; les hommes ne vivent pas assez ensemble pour avoir vraiment besoin de la vertu ; l'enveloppe suffit à qui n'approfondit jamais.
    - Et voilà tout d'un coup de nouveaux vices ; car il en est mille qui naissent de l'hypocrisie.
    - Raison de plus pour que nous devions l'aimer, dit Jérôme. Je vous avoue que dans ma jeunesse, je ne foutais jamais de si bon cœur que quand l'objet tombait dans mes pièges à force de ruse et d'hypocrisie : il faudra que je vous raconte quelque jour l'histoire de ma vie.
    - Nous brûlons de l'entendre, dirent à la fois Ambroise et Clément.
    - Vous verrez là, reprit Jérôme, si je me suis jamais lassé du crime.
    - Eh ! le peut-on dit Sylvestre ? est-il rien qui remue l'âme avec autant d'empire ? rien qui, comme le crime, chatouille les sens avec plus d'énergie ?
    - Oh ! mes amis, que n'en pouvons-nous commettre à tous les instants du jour ! Patience, patience, dit Sévérino en continuant son personnage de controversiste, il viendra un temps où la religion tournera dans vos cœurs où les idées d'Être suprême et du culte qui lui est dû, absorbant toutes les illusions du libertinage, vous contraindront à rendre à ce Dieu saint tous les mouvements d'un cœur dont vous avez laissé le crime s'emparer.
    - Mon ami, dit Ambroise, la religion n'a d'empire que sur l'esprit de ceux qui ne peuvent rien expliquer sans elle ; c'est le nec plus ultra de l'ignorance : mais, à nos yeux philosophes, la religion n'est qu'une fable absurde uniquement faite pour nos mépris : et quelles notions nous donne-t-elle, en effet, cette religion sublime ? je voudrais bien qu'on me l'expliquât. Plus on l'examine, et plus l'on voit que ses chimères théologiques ne sont propres qu'à embrouiller toutes nos idées : métamorphosant tout en mystères, cette fantastique religion nous donne, pour cause de ce que nous ne comprenons pas, quelque chose que nous comprenons encore moins. Est-ce donc expliquer la nature que d'en attribuer les phénomènes à des agents inconnus, à des puissances invisibles, à des causes immatérielles ? L'esprit humain est-il bien satisfait, quand on lui dit de se rendre raison de ce qu'il n'entend pas, par l'idée plus incompréhensible encore d'un Dieu qui n'exista jamais ? La nature divine, à laquelle on ne conçoit rien, et qui répugne au bon sens et à la raison, peut-elle faire concevoir la nature de l'homme, que l'on trouve déjà si difficile à expliquer ? Demandez à un chrétien, c'est-à-dire à un imbécile parce qu'il n'appartient qu'à un imbécile d'être chrétien ; demandez-lui, dis-je, quelle est l'origine du monde ; il vous répondra que c'est Dieu qui a créé l'univers : demandez-lui maintenant ce que c'est que Dieu, il n'en sait rien ; ce que c'est que créer, il n'en a nulle idée ; quelle est la cause des pestes, des famines, des guerres, des sécheresses, des inondations, des tremblements de terre, il vous dira que c'est la colère de Dieu : demandez-lui quels remèdes il faut employer à tant de maux ; il vous dira des prières, des sacrifices, des processions, des offrandes, des cérémonies. Mais pourquoi le ciel est-il en courroux ? c'est que les hommes sont méchants : pourquoi les hommes sont-ils méchants ? c'est que leur nature est corrompue : quelle est la cause de cette corruption ? c'est, vous disent-ils, parce que le premier homme, séduit par la première femme, a mangé une pomme, à laquelle son Dieu lui avait défendu de toucher : qui est-ce qui engagea cette femme à faire une telle sottise ? c'est le diable : mais qui a créé le diable ? c'est Dieu : pourquoi Dieu a-t-il créé le diable, destiné à pervertir le genre humain ? on l'ignore ; c'est un mystère caché dans le sein de la Divinité, qui elle-même est un mystère. Poursuivrez-vous ? demanderez-vous à cet animal quel est le principe caché des actions et des mouvements du cœur humain ? il vous répondra que c'est l'âme : et qu'est-ce que l'âme ? c'est un esprit : qu'est-ce qu'un esprit ? c'est une substance, qui n'a ni forme, ni couleur, ni étendue, ni partie : comment une telle substance peut-elle se concevoir ? comment peut-elle mouvoir un corps ? on n'en sait rien, c'est un mystère : les bêtes ont-elles des âmes ? non : et pourquoi donc les voyons-nous agir, sentir, penser absolument comme des hommes ? Ici ils se taisent, parce qu'ils ne savent que dire. Et la raison de cela est simple : s'ils prêtent une âme aux hommes, c'est par l'intérêt qu'ils ont à en faire ce qu'ils veulent, au moyen de l'empire qu'ils s'arrogent sur ces âmes ; au lieu qu'ils n'ont pas le même intérêt avec celles des bêtes, et qu'un docteur en théologie serait trop humilié de la nécessité où l'on serait alors d'assimiler son âme à celle d'un cochon. Voilà pourtant les solutions puériles que l'on est obligé d'enfanter pour expliquer les problèmes du monde physique et moral.
    - Mais, si tous les hommes étaient philosophes, dit Sévérino, nous n'aurions pas le plaisir de l'être seuls ; et c'est un grand plaisir que de faire schisme, une grande volupté que de ne pas penser comme tout le monde.
    - Aussi mon opinion est-elle bien, dit Ambroise, qu'il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu'il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. Où seraient les victimes de notre scélératesse, si tous les hommes étaient criminels ! Ne cessons jamais de tenir le peuple sous le joug de l'erreur et du mensonge : étayons-nous sans cesse du sceptre des tyrans ; protégeons les trônes, ils protégeront l'église ; et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. Les hommes ne se mènent qu'avec la verge de fer : je voudrais que tous les souverains (et en vérité ils y gagneraient) donnassent plus d'extension à notre autorité, qu'il n'y eût pas un seul de leurs états où l'inquisition ne fût en vigueur. Voyez comme elle lie en Espagne le peuple au souverain ; jamais ses chaînes ne seront aussi tendues que dans les pays où ce tribunal auguste se chargea de les river. On se plaint qu'il est sanguinaire : eh, qu'importe ! ne vaut-il pas mieux n'avoir que douze millions de sujets soumis, que vingt-quatre qui ne le sont pas ? Ce n'est point par la multitude de ses sujets qu'un prince est vraiment grand, c'est par l'étendue de sa puissance sur eux, c'est par l'extrême soumission des individus sur lesquels il règne ; et jamais cette subordination n'aura lieu qu'au moyen du tribunal inquisitoire, qui, veillant à la sûreté du prince et à la splendeur de son empire, immolera chaque jour tous ceux qui menaceraient l'un ou l'autre. Eh qu'importe le sang qu'il en coûte pour cimenter les droits du souverain ! si ces droits se perdent, le peuple retombe dans une anarchie dont les guerres civiles sont les suites ; et ce sang, que vous avez mal à propos ménagé, ne coule-t-il pas alors avec plus d'abondance ?
    - Je crois, dit Sylvestre, que ces bons dominicains doivent trouver dans leurs vexations inquisitoriales de biens délicieux aliments à leur lubricité.
    - N'en doutez pas, dit Sévérino ; j'ai vécu sept ans en Espagne ; j'étais fort lié avec l'inquisiteur actuel. Il n'y a pas, me disait-il un jour, de despote asiatique, dont le harem vaille mes cachots ; femmes, filles, jeunes garçons, j'ai tous les sexes, tous les genres, tous les âges, toutes les nations ; d'un geste tout est à mes pieds ; mes eunuques sont mes guichetiers, la mort est ma maquerelle ; on n'imagine pas ce que me rapportent les craintes qu'elle inspire.
    - Ah ! foutre, il n'y a que cela, dit Jérôme, qui recommençait à bander, et qui en conséquence venait de s'emparer de la fille de dix-huit ans, oh ! non, il n'y a de délicieux au monde que les jouissances despotiques ; il faut violenter l'objet que l'on désire ; plus de plaisirs, dès qu'il se rend.
    Et, cette voluptueuse idée enflammant nos interlocuteurs, on s'aperçut que le souper allait finir par des bacchanales.
    - Je voudrais que nous nous amusassions un peu de ces femmes grosses, dit Antonin, qui les avait mises toutes deux dans l'état où on les voyait.
    Et, la proposition ayant été accueillie, on avance, au milieu de la chambre, un piédestal haut de dix pieds, sur lequel ces deux malheureuses2, liées dos à dos, pouvaient à peine poser une jambe ; tous les environs, dans un diamètre de trois pieds, sont jonchés d'épines et de ronces à dix pouces de hauteur ; obligées de ne se tenir que sur un pied, on leur donne une gaule pliante à la main pour les soutenir, ; il est aisé de voir d'un côté l'intérêt qu'elles ont de ne pas choir, de l'autre l'impossibilité de maintenir la position. C'est de cette cruelle alternative que naissent les plaisirs des moines. Ils entourent le piédestal : environnés eux-mêmes d'objets de luxure, il n'en est pas un d'eux qui n'ait au moins trois sujets près de lui, qui les excitent diversement pendant ce spectacle. Quoique enceintes, ces malheureuses restent plus d'un quart d'heure en attitude. Celle de trente ans, grosse de huit mois, perd ses forces, la première ; elle chancelle, entraîne bientôt sa camarade dans sa chute : toutes deux jettent les hauts cris, en tombant sur les ronces aiguës qui les reçoivent. Nos scélérats, pleins de vin et de luxure, se précipitent comme des furieux sur elles : les uns les battent, les autres les frottent avec les épines qui les couvrent, ceux-ci sodomisent, ceux-là enconnent, tous jouissent, lorsque de violentes mouches, éprouvées par la fille de trente ans, avertissent l'assemblée que la malheureuse va se débarrasser de son fardeau. Tout secours lui est constamment refusé : la nature se soulage elle-même ; mais c'est un cadavre qu'elle met au jour... un malheureux cadavre qui lui-même coûte la vie à sa mère. Ici l'exaltation des têtes est à son comble : tous les moines déchargent à la fois ; tous inondent simultanément ou des cons, ou des culs, ou des bouches ; il coule des ruisseaux de foutre ; d'affreux blasphèmes font retentir les voûtes ; et le calme renaît à la fin. Les morts s'emportent d'un côté, de l'autre les victimes rentrent au sérail ; et le supérieur, restant seul avec Justine et celle des filles de vingt-cinq ans, qui se nommait Omphale, et dont on a tracé plus haut le portrait, dit à notre héroïne :
    - Vous venez de voir, mon enfant, que je vous ai sauvé la vie ; vous étiez condamnée sans moi : suivez cette fille, elle vous installera, elle vous mettra au fait de vos devoirs ; et souvenez-vous bien surtout que c'est par la soumission la plus entière, par la résignation la plus étendue, que vous m'empêcherez de me repentir de ce que je viens de faire pour vous. Voyons votre cul.
    L'humble et douce Justine se retourne en tremblant.
    - Ce sont vos fesses qui vous ont sauvée, poursuit le moine, j'en idolâtre la tournure : songez à exciter et à ménager à propos les désirs qu'elles m'inspireront : car l'indifférence aurait autant d'inconvénient pour vous que la satiété, et je vous punirais autant pour ne me rien inspirer, que pour m'avoir fait trop sentir.
    - Quels écueils, ô mon père ! soyez plus grand et plus généreux ; daignez me rendre la liberté, que vous m'avez si injustement ravie, je vous bénirai le reste de mes jours.
    - Ces bénédictions-là, ma chère fille, reprit le moine, ne contribueraient en rien à mon bonheur ; et le plaisir de vous enchaîner à ma luxure ici augmente infiniment ce bonheur !
    Et Sévérino, servi par Omphale, introduisait son vit, tout en parlant, dans le trou du cul de Justine ; après quelques allées et venues, il se retira.
    - Je la mènerais, dès ce soir, coucher avec moi, dit-il à Omphale, si des prémices masculins ne m'attendaient pas cette nuit ; mais ce sera pour l'un de ces jours : instruisez-la, ma fille, et retirez-vous.
    Le supérieur disparut ; et nos deux sultanes rentrèrent au sérail, dont les portes d'airain se refermèrent aussitôt sur elles.
    Justine, trop lasse, trop absorbée, ne vit rien, n'entendit rien ce premier soir ; elle ne pensa qu'à prendre un peu de repos ; et son institutrice, fatiguée elle-même, fut loin de s'opposer à ce sujet.
    Le lendemain, Justine, en ouvrant les yeux, se trouve dans une de ces cellules que nous avons déjà peintes. Elle se lève, examine la grandeur du local, et compte les chambres, qui, comme la sienne, environnent cette salle, dont le milieu était occupé par une table ronde, à laquelle pouvaient se placer trente couverts.
    Le plus grand silence régnait encore quand Justine se leva. Elle parcourut tout, et vit que cette grande pièce n'était éclairée que par une fenêtre fort haute, environnée d'un triple grillage. Les cellules n'étaient point fermées, chaque fille pouvait passer ou dans la salle, ou chez sa compagne, à l'heure qu'elle voulait ; mais elle ne pouvait pas non plus s'enfermer dans sa chambre. Le nom des filles était gravé au-dessus de chaque porte ; ce fut par ce moyen que Justine trouva Omphale ; et le premier mouvement qui lui échappa fut de se jeter, en larmes, dans le sein de cette charmante fille, dont l'air timide et doux lui faisait croire, avec raison, que l'âme sensible pourrait la comprendre.
    - Oh ! chère amie, lui dit-elle en s'asseyant sur son lit, je ne puis revenir ni des exécrations que j'ai souffertes, ni de celles dont on m'a rendue témoin. Si quelquefois, hélas ! mon imagination s'égarait sur les plaisirs de la jouissance, je les croyais purs comme le Dieu qui les inspire aux hommes : donnés par lui pour leur servir de consolation, je les supposais nés de l'amour et de la délicatesse ; j'étais bien loin de croire qu'à l'exemple des bêtes féroces ils ne pussent jouir qu'en faisant souffrir leurs compagnes. Ô grand Dieu ! continuait-elle, en poussant un profond soupir, il est donc bien certain maintenant qu'aucun acte de vertu n'émanera de mon cœur, qu'il ne soit aussitôt suivi d'une peine ! Eh ! quel mal faisais-je, grand Dieu ! en désirant de venir accomplir, dans ce couvent, quelques devoirs de religion ? offensais-je le ciel en voulant le prier ? Incompréhensibles décrets de la Providence, daignez donc, continua-t-elle, vous expliquer à moi, si vous ne voulez pas que mon cœur se révolte.
    Des flots de larmes, que Justine répandit dans le sein d'Omphale, suivirent ces plaintes amères ; et cette tendre compagne, la pressant dans ses bras, l'exhorta au courage et à la patience.
    - Ô Justine ! lui dit-elle avec aménité, j'ai pleuré, comme toi, dans les premiers jours, et maintenant l'habitude est prise ; tu t'y accoutumeras, comme j'ai fait. Les commencements sont terribles : ce n'est pas seulement la nécessité d'assouvir les passions de ces libertins qui fait le supplice de notre vie ; c'est la perte de notre liberté ; c'est la manière cruelle dont on nous gouverne dans cette exécrable prison ; c'est la mort qui plane à tout instant sur nos têtes.
    Les malheureux se consolent en en voyant d'autres auprès d'eux. Quelques cuisantes que fussent les douleurs de Justine, elle se calma, pour prier sa compagne de la mettre au fait des chagrins et des tourments auxquels elle devait s'attendre.
    - Un moment, dit Omphale, il est un premier devoir à rendre dont nous ne pouvons nous écarter. Il faut que je te présente à Victorine ; c'est la directrice des sérails, et qui jouit ici, s'il est possible, d'une plus grande autorité que les moines mêmes ; c'est d'elle que nous dépendons. Instruite de ton arrivée dès hier soir, elle trouverait très mauvais que ton premier soin, aujourd'hui, ne fût pas de l'aller visiter : va mettre un peu plus d'ordre à ta toilette, et reviens me prendre ; je me lève, et vais la prévenir.
    Justine, effrayée de cette nouvelle obligation, exécute pourtant ce qu'on lui recommande ; et, après quelques soins, elle revient trouver son amie. La demi-toilette qu'elle venait de faire, l'air abattu, intéressant, que lui donnaient ses chagrins et ses fatigues, tout prêtait à cette charmante fille un degré d'intérêt si puissant qu'il était impossible de la regarder sans être ému, et que, quel que fût le sexe dont elle dût fixer les yeux, elle était toujours sûre d'en recevoir les plus certains hommages. Profitons du moment où Omphale met Justine au fait du caractère et de la figure de cette directrice, pour la peindre nous-mêmes au lecteur.
    Victorine était une grande fille de trente-huit ans, brune, sèche, des yeux noirs, très ardents, de beaux cheveux, de belles dents, un nez à la romaine, une physionomie méchante, la voix forte, l'air et le caractère durs ; beaucoup d'esprit, très cruelle, très immorale, extrêmement corrompue, fort impie, singulièrement orgueilleuse de sa place, et la remplissant avec autant de despotisme que de tyrannie. Nous allons voir incessamment, par les relations d'Omphale à Justine, combien les sujets du sérail dépendaient d'elle, et quel puissant empire elle pouvait exercer sur eux. Victorine possédait à la fois et tous les goûts et tous les vices ; fouteuse, tribade, sodomiste, elle aimait tout, elle se livrait à tout ; et réunissant à ces défauts ceux de la gourmandise, de l'ivrognerie, du mensonge, de la calomnie, de la méchanceté et de la plus complète dépravation, cette femme, d'après ce que l'on voit, était un véritable monstre, dont il ne pouvait résulter que des horreurs.
    Il y avait huit ans que cette mégère était à la tète de tout, et qu'elle demeurait volontairement dans le couvent. Elle seule avait la permission d'en sortir, quand l'exigeaient les affaires de la maison ; mais, comme elle était sous le glaive de la justice, et signalée dans toute la France, elle profitait fort peu de cet agrément ; et, pour sa propre sûreté, elle ne se souciait pas de s'écarter beaucoup d'un logis dans lequel tout lui assurait une impunité qu'elle eût difficilement trouvée ailleurs.
    L'appartement de Victorine, composé d'une salle à manger, d'une chambre à coucher et de deux cabinets, tenait le milieu entre le sérail des garçons et celui des filles ; elle communiquait, avec la même facilité, dans l'un et dans l'autre, et les avait tous deux également sous sa surveillance.
    Nos deux odalisques se présentent à sa porte.
    - Madame, dit Omphale, voici la nouvelle venue ; le révérend père supérieur l'a remise en mes mains pour être instruite, et je n'ai pas voulu rien lui dire avant que d'avoir eu l'honneur de vous la présenter.
    Victorine allait déjeuner. Sur sa table était une dinde aux truffes, entre un pâté de Périgueux et une mortadelle de Boulogne, qu'entouraient six bouteilles de vin de Champagne, et point de pain ; elle n'en mangeait jamais3.
    - Voyons, dit-elle à Omphale, fais approcher de moi cette fille... Comment donc, mais elle est jolie... extrêmement jolie ; voilà les plus beaux yeux et la plus délicieuse bouche que j'aie vus depuis longtemps... Cette taille, comme elle est bien prise ! Venez me baiser, mon cœur ; et la tribade appuya, sur les lèvres de rose du plus bel enfant de l'Amour, le baiser le plus ardent et le plus impudique. Encore une fois, dit-elle, et fournissez-moi plus de langue ; enfoncez-la le plus avant possible : vous voyez comme je darde la mienne ; c'est comme cela qu'on se goûte. Justine obéit : le moyen de résister à l'être dont notre sort dépend ! et le baiser le plus lascif et le plus prolongé devient le résultat de sa complaisance.
    - Omphale, poursuivit la directrice, cette jeune fille me plaît ; je la branlerai ; non pas à présent, car je suis rendue, je viens de foutre comme une garce ; et après avoir passé la nuit avec quatre garçons du sérail, pour me raccommoder, j'ai branlé deux filles ce matin. Loge-là dans la classe des vestales ; c'est celle où son âge la place ; mets-là au fait, et ramène-la moi ce soir : si elle n'est pas du souper, je coucherai avec elle ; sinon, ce sera pour demain : trousse-la pourtant, je veux voir comme elle est faite.
    Et Omphale ayant exécuté l'ordre, ayant tourné et retourné sa camarade sous tous les sens, Victorine palpa, baisa, gamahucha, et parut fort contente.
    - Elle est blanche et bien faite, dit-elle ; cela doit décharger comme un ange. Adieu ; il faut que je déjeune : je verrai cela ce soir.
    - Madame, dit respectueusement Omphale, ma compagne ne se retirera pas sans avoir obtenu l'honneur de vous donner le baiser que vous avez coutume d'accorder aux novices.
    - Ah ! est-ce qu'elle veut baiser mon cul ? dit l'impudique créature.
    - Et le reste, madame ; et le reste.
    - Allons, je le veux bien.
    Et la vilaine, se troussant, d'abord par derrière, jusqu'au-dessus des reins, expose à la bouche fraîche de notre héroïne le cul le plus libertin, le plus impur et le plus flétri qu'il fût possible de voir... que Justine, guidée par Omphale, baisa respectueusement sur les fesses, ensuite au trou.
    - De la langue donc, de la langue, dit brutalement Victorine.
    Et notre pauvre fille, obligée d'en faire sentir les chatouillements, exécuta ce qu'on désirait quoique avec la plus extrême répugnance. La directrice se troussa par devant ; mais, se tenant assise, elle se contenta d'écarter les cuisses : Dieu ! quel gouffre elle offrit aux hommages de Justine... cloaque d'autant plus dégoûtant, qu'il était encore barbouillé du foutre dont la gueuse s'était fait arroser toute la nuit. Ici, la novice oubliait une seconde fois la cérémonie de la langue ; et sans Omphale, qui lui fit signe, elle allait s'exposer encore aux reproches de l'insatiable Messaline.
    Enfin, ces dégoûtantes cérémonies faites, Justine et Omphale se retirèrent, en recevant l'ordre de revenir le soir, si Justine n'est pas du souper, ou le lendemain matin, si elle en est.
    Les deux amies passèrent dans la cellule de Justine ; et ce fut là qu'Omphale donna à sa nouvelle compagne les intéressants détails que nous allons transmettre au lecteur.
    - Tu vois d'abord, ma chère amie, lui dit-elle avant que de s'enfermer ensemble, que toutes les cellules sont égales ; toutes ont une garde-robe, dans laquelle sont une toilette, un bidet ; une chaise percée ; et, dans la pièce où l'on couche, toutes ont également un petit lit d'indienne en tombeau, un sofa une chaise, un fauteuil, une commode, une glace au-dessus, une table de nuit et une chiffonnière. Il n'y a pas la moindre différence entre les cellules des garçons et les nôtres : les lits sont bons ; deux matelas et un sommier, deux couvertures d'hiver, une d'été, un couvre-pied, des draps tous les quinze jours ; mais point de feu ; ce grand poêle échauffe tout, et c'est là que nous nous réunissons : tu vois que les fenêtres sont inaccessibles ; à peine peut-on s'élever jusqu'à leur hauteur ; y parvient-on, de triples grillages en interceptent jusqu'à l'air. Trois portes de fer closent l'entrée du sérail du côté de la salle du festin ; et celle qui communique chez Victorine est également bien fermée la nuit.
    - Il me semble, dit Justine, que tous les noms ne sont pas au-dessus des portes ; pourquoi cette différence ?
    - On enlève les noms de celles qui n'existent plus, dit Omphale ; et, comme il en manque deux aujourd'hui, voilà pourquoi quelques cellules sont sans étiquettes.
    - Et que sont devenues ces deux ? dit Justine.
    - Ne le devines-tu pas ? dit Omphale : ne te rappelles-tu donc pas le sort de cette malheureuse femme grosse d'hier au soir ?
    - Oh ! ciel, tu me fais frémir. Mais, une vacance dans la plus jeune classe.
    - Eh ! qu'importe, la nature ou la raison parlent-elles au cœur de ces scélérats ? Mais prends patience, Justine, et laisse-moi mettre un peu d'ordre à mes détails. Avant que de commencer, jette un coup d'œil sur la grande salle ; voilà nos compagnes qui se réunissent pour le déjeuner ; examine un instant l'ensemble ; nous rentrerons dans ta cellule après, et nous y poursuivrons nos récits.
    Justine accepte : toutes ses compagnes l'entourent ; et elle voit là réunies sous ses yeux vingt-huit filles, plus belles que l'on ne saurait peut-être en trouver en Europe. A la sollicitation d'Omphale, et pour que Justine pût mieux examiner les grâces qui l'environnaient, toutes se rangèrent par classe : Justine et son institutrice les parcoururent ; et voici les objets qui frappèrent le plus notre héroïne :
    Elle remarqua d'abord, dans la classe des pucelles, une petite fille de dix ans, que l'Amour même paraissait avoir pris le soin d'embellir.
    Une fille de dix-sept ans la frappa singulièrement dans la classe des vestales : elle avait une figure ovale, un peu triste, mais pleine d'intérêt, pâle, une santé délicate, le son de voix tendre, une véritable héroïne de roman.
    Dans la classe des sodomistes, les yeux de Justine se fixèrent sur une charmante fille de vingt ans, faite comme Vénus ; une blancheur éblouissante, la physionomie douce, ouverte, riante de superbes cheveux, la bouche un peu grande mais admirablement bien meublée, et de très beaux cheveux châtains.
    Enfin, dans celle des fessées, ce fut avec un véritable intérêt qu'elle vit une femme de vingt-huit ans, vrai modèle de taille et de beauté, et dont la fraîcheur eût fait honte à celle de Flore elle-même.
    Une femme de quarante ans la surprit dans la classe des duègnes, tant à cause de la régularité de ses traits, que de la fermeté de ses chairs et du brillant de ses yeux.
    Nous nous contentons d'esquisser ici ce qui surprit davantage Justine ; s'il nous fallait peindre tout ce que cette collection offrait de délicieux, il ne serait pas une seule de ces séduisantes créatures, dont nous ne dussions parler en particulier. Ses yeux en furent éblouis ; et certes, tout autre qu'elle eût été bien flattée des compliments qu'on lui prodiguait, même au milieu de ces jolies personnes. Cet examen fait, les deux amies se renfermèrent ; et ce qu'on va lire dans le chapitre suivant sont les explications que Justine reçut de son institutrice.


1 On se rappelle qu'aux orgies de cette soirée-là il y avait deux filles de cet âge.
2 On se souvient que c'étaient les filles de vingt-six ans et de trente. La première était grosse de six mois, l'autre de huit.
3 Le pain est la nourriture la plus indigeste et la plus malsaine qu'il soit possible d'employer. Il est inouï que le Français ne veuille pas se corriger de son goût pour cet aliment dangereux : s'il en venait à bout, il prêterait bien moins d'armes à ses tyrans, dont le plus sûr moyen de vexer le peuple fut toujours de lui retrancher cet amalgame pestilentiel d'eau et de farine. Assurément l'abondance des mets peut mettre le riche bien à même de s'en passer, et le pauvre y suppléerait à merveille par les légumes, et principalement par les farineux.


Marquis de Sade La nouvelle Justine

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