CHAPITRE IX

SUITE DE DÉTAILS - LOIS, MŒURS, USAGES DE LA MAISON OÙ JUSTINE SE TROUVE


    - L'instruction que j'ai à te donner, dit Omphale, doit être renfermée sous quatre principaux articles : nous traiterons dans le premier de tout ce qui concerne la maison ; nous placerons dans le second ce qui regarde la tenue des filles, leurs devoirs, leurs punitions, leur nourriture ; le troisième article t'instruira de l'arrangement des plaisirs de ces moines, de la manière dont les filles ou les garçons servent leurs voluptés ; le quatrième te développera l'histoire des réformes et des changements.
    Je te parlerai peu, Justine, des abords de cette affreuse maison ; on me les a fait voir éclairés, afin que je puisse en donner l'idée à celles que l'on me charge d'instruire, et les convaincre mieux de toute l'impossibilité de l'évasion. Hier, Sévérino t'en expliqua une partie ; il ne te trompa point. L'église et le pavillon qui y tient forment ce qu'on appelle le couvent ; mais tu ignores comment est situé le corps de logis que nous habitons, comment on y parvient, le voici :
    Au fond de la sacristie est une porte masquée par la boiserie, qu'un ressort ouvre. Cette porte sert d'entrée à un boyau aussi obscur que long, des sinuosités duquel la frayeur en entrant t'empêcha sans doute de t'apercevoir. D'abord, ce boyau descend, parce qu'il faut qu'il passe sous un fossé de trente pieds de profondeur ; c'est là que se présente un pont sur lequel tu peux te souvenir d'avoir passé. Le couloir remonte ensuite, et ne règne plus qu'à six pieds sous le sol ; c'est ainsi qu'il arrive au souterrain de notre pavillon dans un espace d'environ deux cents toises ; et c'est, ainsi que tu l'as vu, par une trappe qu'on arrive au dehors dans la salle à manger. Six enceintes de houx et d'épine, de trois pieds d'épaisseur, s'opposent à ce qu'il soit possible d'apercevoir ce logement-ci, fût-on même monté sur le clocher de l'église. La raison de cela est simple : le pavillon du sérail n'a pas cinquante pieds de haut ; et les six haies qui l'environnent en ont partout plus de soixante. De quelque part qu'on observe cette partie, elle ne peut donc être prise que pour un taillis de la forêt, et jamais pour une habitation. Ce pavillon-ci, ma chère, vulgairement appelé le sérail, n'a eu en tout que des souterrains, un plain-pied, un entresol, et un premier étage : la voûte qui couvre le dessus de cet édifice est garnie dans toute sa superficie d'une cuvette de plomb très épaisse, dans laquelle sont plantés différents arbustes toujours verts, qui se mariant avec les haies qui nous entourent, en donnent au total un air de massif encore plus réel. Les souterrains forment un grand salon au milieu, et douze cabinets autour : six de ces cabinets servent de caves : les six autres, de cachots pour les sujets de l'un ou l'autre sexe qui ont mérité cette punition ; et ces cas sont si fréquents qu'il n'y a jamais de place vide. Cette peine est horrible ; tous les accessoires de la plus extrême rigueur l'accompagnent ; l'humidité du local y est d'abord insupportable ; on y est toujours enfermé nu, et l'on n'y a que du pain et de l'eau.
    - Oh ! Dieu, s'écria Justine ; ces scélérats ont la cruauté, l'impudeur d'enfermer nu dans un endroit aussi malsain ?
    - Absolument ; on ne nous y accorde seulement pas une couverture, pas un vase pour les besoins ; s'ils voient que l'on cherche un coin pour les y déposer, on est battu ; ils vous forcent de les remettre un peu par-ci un peu par-là dans le milieu de la chambre, et ce n'est que là qu'il vous est permis d'y vaquer.
    - Quelle recherche de saletés et de barbarie !
    - Oh ! toutes celles du despotisme et de la luxure sont inouïes dans ces cachots ; on y place avec vous des rats, des lézards, des crapauds, des serpents. Plusieurs d'entre nous sont mortes, rien que pour avoir habité ces cloaques huit jours : au reste, on n'y est jamais moins de cinq, et très souvent des mois entiers. Nous y reviendrons.
    Au-dessus de ces souterrains se trouve la salle des soupers, où se célèbrent toujours les orgies dont tu fus témoin hier. Douze cabinets entourent de même cette salle : six servent de boudoir aux moines ; c'est là qu'ils s'enferment lorsqu'ils veulent isoler leurs plaisirs... les soustraire aux yeux de la société... Ces pièces, ornées par les mains du luxe et de la volupté, renferment tout ce qui peut servir aux supplices. Des six autres cabinets, il en est deux où jamais aucun sujet du sérail n'entre ; nous en ignorons absolument l'usage ; deux autres servent à serrer tous les comestibles ; l'avant-dernier est un office, le dernier une cuisine. On trouve douze chambres à l'entresol, dont six ont de jolis cabinets ; ce sont celles des moines ; dans les six autres, sont deux frères servants, dont l'un est geôlier des femmes, l'autre geôlier des hommes ; une cuisinière, une femme de charge, une fille de cuisine ; et le chirurgien, ayant autour de lui tout ce qui peut servir à des premiers besoins. Une particularité fort extraordinaire, c'est que tous ces personnages, excepté le cuisinier et le chirurgien, sont muets : quels secours attendre, quelles consolations recevoir de pareils gens ! ils ne s'arrêtent d'ailleurs jamais avec nous, et il nous est défendu, sous les peines les plus sévères, de leur parler ou de leur faire le moindre signe.
    Le dessus de ces entresols forme les deux sérails ; ils se ressemblent parfaitement l'un et l'autre. Tu as suffisamment pu juger les clôtures, pour concevoir qu'à supposer même que l'on rompît les barreaux de nos croisées, et que l'on descendît par les fenêtres, on serait encore loin de pouvoir s'évader, puisqu'il resterait à franchir les haies vives, l'épaisse muraille qui forme une septième enceinte autour d'elles, et le large fossé qui environne le tout. Ces obstacles fussent-ils vaincus, où retomberait-on ? dans la cour du couvent, qui, soigneusement fermée elle-même, n'offrirait pas encore une sortie bien sûre.
    Un moyen d'évasion, moins périlleux peut-être, serait, je l'avoue, de trouver dans la salle à manger la bouche du couloir qui y rend ; mais, indépendamment de ce qu'elle est impossible à découvrir, c'est qu'il ne nous est jamais permis d'être seules dans cette pièce-là. Pénétrât-on même dans le boyau, on ne s'en tirerait pas encore : il est coupé en plus de vingt endroits par des grilles de fer, dont eux seuls ont la clef, et garni de pièges, où se prendraient infailliblement ceux qui, comme eux, ne connaîtraient pas le local.
    Il faut donc renoncer a l'évasion, ma chère ; elle est impossible : ah ! crois que, si elle pouvait s'entreprendre, il y a longtemps que j'aurais fui la première cet épouvantable séjour. Mais cela ne se peut ; la mort seule rompt ici nos liens : et de là naît cette impudence, cette cruauté, cette tyrannie, dont les monstres usent avec nous. Rien ne les embrase, rien ne leur monte l'imagination, comme l'impunité que leur promet cette inabordable retraite. Bien sûrs de n'avoir jamais pour témoins de leurs excès que les victimes qui les assouvissent ; bien certains que jamais leurs écarts ne seront révélés, ils les portent aux plus odieuses extrémités. Délivrés du frein des lois, ayant brisé ceux de la religion, méconnaissant ceux des remords, n'admettant ni Dieu ni diable, il n'est aucune atrocité qu'ils ne se permettent, et, dans cette cruelle apathie, leurs abominables passions se trouvent d'autant plus voluptueusement chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflamme comme la solitude et le silence, comme la faiblesse d'une part, et le despotisme de l'autre.
    Les moines couchent régulièrement toutes les nuits dans ce pavillon ; ils s'y rendent à cinq heures du soir, et retournent au couvent le lendemain sur les neuf heures, excepté un qui passe tour à tour ici la journée ; on l'appelle le régent de fonction. Nous verrons bientôt son emploi.
    A l'égard des servants, ils ne bougent jamais, la directrice a dans sa chambre une sonnette qui communique dans la leur ; et, dès qu'elle les avertit, soit pour ses besoins, ou les nôtres, ils accourent. Les moines apportent eux-mêmes, en venant au sérail, les provisions de chaque jour ; ils les remettent aux personnes chargées de préparer les aliments, et on les emploie d'après leurs ordres : il y a une excellente fontaine dans les souterrains, et de délicieux vins dans les caves.
    Passons au second article :
    Ce qui tient à la tenue des filles, à leur nourriture, leur punition, etc.
    Notre nombre est toujours fixé à trente ; sitôt qu'il se décomplète, on travaille bien vite à le remplacer. Tu vois que nous sommes divisées par classe, et toujours sous le costume annexé à la division dont nous sommes membres. La journée ne se passera pas sans que tu ne reçoives l'habit de celle où tu entres.
    Nous sommes obligées de nous coiffer nous-mêmes, ou mutuellement. Les modèles nous sont donnés ; ils varient tous les deux mois ; chaque classe a son modèle à part.
    L'autorité de la directrice sur nous est sans bornes ; lui désobéir est un crime dont la punition s'inflige aussitôt : elle est chargée du soin de nous inspecter, avant que nous ne nous rendions aux orgies ; et si les choses ne sont pas dans l'état prescrit par les moines dans la liste des filles invitées, Victorine nous impose une punition sur le champ.
    - Éclaircis-moi cette clause, dit Justine, je ne l'entends pas bien.
    - Chaque matin, répondit Omphale, on porte à Victorine la liste des filles conviées au souper ; à côté du nom de cette fille est l'état où on la désire, à peu près de cette manière :
    Julie ne se lavera point.
    Rose aura envie de chier.
    Adelaïde pétera.
    Alphonsine aura le cul merdeux.
    Le bidet le plus parfumé sera fait à Aurore, etc., etc., etc.
    Si ces ordres ne sont pas remplis, et qu'à l'examen Victorine ne vous suppose pas dans l'état désiré, on vous inflige une punition ; voilà ce que j'ai voulu dire.
    - Mais, objecta Justine en rougissant, comment peut-on savoir si une femme a, ou non, l'envie de satisfaire à ses gros besoins ?
    - Très facilement, reprit Omphale : Victorine vous enfonce un doigt dans le cul ; et si elle ne touche pas l'étron, la punition est ordonnée sur-le-champ.
    - Quelles horreurs ! dit Justine. Continue, je te prie ; elles sont si nouvelles, que leur détail est vraiment curieux.
    - Les fautes que nous pouvons commettre, poursuivit Omphale, sont de plusieurs sortes, chacune a sa punition particulière, dont le tarif est affiché dans les deux chambres. Le régent de fonction, celui qui vient, comme je te l'expliquerai tout à l'heure, nous signifier les ordres, nommer les filles du souper visiter les habitations et recevoir les plaintes de Victorine, est celui qui distribue à la fois, ou la punition infligée par la directrice, ou celle qu'il établit lui-même.
    Voici le tableau de ces punitions, à la suite du crime qui les attire.
    ART. I. Ne pas être levé le matin aux heures prescrites, lesquelles sont sept heures en été, et neuf en hiver. - Cinquante coups de fouet.
    II. Si, malgré l'examen de Victorine, l'on ne remplit pas aux soupers les obligations imposées, la mise, la tenue ordonnée ainsi qu'il vient d'être dit tout à l'heure. - Deux cents coups de fouet.
    III. Présenter, ou par malentendu, ou par quelque cause que ce puisse être, une partie du corps, dans l'acte du plaisir, contraire à celle qui est désirée. Obligée d'être trois jours toute nue dans la maison, quelque temps qu'il fasse.
    IV. Être mal vêtue, mal coiffée ; défaut de tenue, en un mot, dans l'intérieur du sérail. - Vingt piqûres d'épingle sur telle partie du corps qu'il plaît au régent.
    V. Ne point avertir quand on a ses règles. - Les règles supprimées sur le champ avec de l'eau glacée.
    VI. Le jour où le chirurgien a constaté votre grossesse. - Cent coups de nerfs de bœuf, indifféremment appliqués sur tout le corps, si l'on n'a pas envie de garder l'enfant. Aucune peine, s'il plaît à la société de conserver cette mère enceinte, pour de plus grands supplices.
    VII. Négligences, refus, impossibilité de satisfaire aux propositions luxurieuses. Et combien de fois leur infernale méchanceté vous prend-elle en défaut sur cela, sans que vous ayez le plus petit tort ! combien de fois l'un d'eux demande-t-il subitement ce qu'il sait bien que l'on vient d'accorder à l'autre, et ce qui ne peut se refaire tout de suite ! cependant ces fautes sont punies par - Quatre cents coups de verges sur les fesses seulement.
    VIII. Défaut de conduite dans la chambre, ou désobéissance à la directrice. - Six heures toute nue dans une cage de fer garnie de pointes en dedans, et dans laquelle vous courez le risque de vous déchirer au moindre mouvement.
    IX. L'air du mécontentement, l'apparence même des pleurs, du chagrin, du retour à la religion. Cinquante coups de fouet sur le sein ; et, s'il s'est agi de religion, on vous force à profaner la chose qui semblait avoir attiré vos respects.
    X. Si un membre de la société vous choisit pour goûter avec vous les dernières crises du plaisir, sans en pouvoir venir à bout ; qu'il y ait de votre faute ou de la sienne. Et l'on sent que l'arbitraire doit exister dans ce paragraphe de leur code barbare. - Liée comme une boule, et suspendue en manière de lustre au plafond, toute nue, pendant six heures. Que l'on s'évanouisse ou non dans cette affreuse attitude, vous n'êtes jamais relâchée un moment plus tôt.
    XI. La récidive de cette faute, que l'on regarde comme une des plus graves. Et combien y en a-t-il qui se refusent exprès à l'éjaculation, pour se procurer le plaisir barbare de vous imposer cette peine ; car alors c'est la partie lésée qui devient elle-même juge et bourreau ! - On vous enfonce deux énormes godemichés, l'un dans le con, l'autre dans le cul ; ensuite on comprime fortement en vous ces corps étrangers, avec des bandes ; puis on vous lie en boule, comme dans la punition précédente, mais dans le milieu d'un fagot d'épines, dont les pointes, lorsque vous êtes suspendue au plafond, font distiller le sang dans la chambre. Communément, l'ordonnateur se met dessous, et y reste, avec d'autres objets, jusqu'au dénouement de son plaisir.
    XII. Le plus petit air de répugnance aux propositions de la société, de quelque nature qu'elles puissent être. Et l'on n'imagine pas à quel point il en est de cruelles et de dégoûtantes. - Pendue une demi-heure par les pieds.
    Une rébellion, une révolte. - Peine de mort pour celle qui l'a commencée. Six mois de cachot, toute nue, où l'on est fouettée au sang deux fois par jour, à chacune de celles qui ont suivi les errements de la cabaleuse.
    XIII. Si l'insurrection n'a eu pour base que des conseils ou des propos, et qu'elle n'ait entraîné aucune suite. - Celle qui a occasionné ce mouvement, soit par ses propos, soit par ses conseils, sera brûlée, avec un fer chaud, en dix-huit endroits de son corps, au choix du régent du jour ; les autres en un seul endroit.
    XIV. Projet de suicide, refus de se nourrir comme il convient, ou abandon de soi-même, au point d'en tomber malade. - On s'informe du sujet de cet extrême mécontentement ; l'on redouble ce sujet avec le plus de barbarie possible ; et provisoirement un mois de cachot, enfermé avec l'espèce d'animal dont vous avez le plus de frayeur ; ensuite, pendant un autre mois, vous êtes condamnée à vous tenir à genoux tout le temps du souper des moines.
    XV. Manque de respect aux moines dans d'autres occasions que celles du plaisir. - La fraise de chaque téton piquée au sang avec une aiguille d'acier brûlante.
    XVI. Même faute dans la crise lubrique. - Enchaînée six mois au cachot nue, et simplement nourrie de pain noir et d'eau salée ; le fouet quatre fois par jour, deux fois par derrière, les deux autres fois par devant. La mort, en cas de récidive.
    XVII. Projet d'évasion. Si elle n'a pas eu lieu. Un an au cachot, traitée comme ci-dessus.
    XVIII. Si vous êtes prise en essayant de vous sauver. - Peine de mort.
    XIX. Si vous en avez entraîné d'autres avec vous. - Les séduites périssent du genre de mort le plus doux, et la séductrice par le plus cruel.
    XX. Rébellion envers Victorine. - Elle ordonne elle-même la punition, et le régent du jour la fait subir devant elle.
    XXI. Refus de se prêter aux fantaisies libidineuses de cette femme. - Même peine que si la faute était commise avec un moine. Voyez l'article XII.
    XXII. Se faire avorter soi-même. - Cinq cents coups de fouet sur le ventre, autant avec un martinet à pointes aiguës d'acier, que l'on dirige dans l'intérieur de la matrice, et ceux qui aiment à faire des enfants ne vous quittent pas que vous ne soyez redevenue grosse.
    Les moines emploient ordinairement six genres de mort avec les coupables, et ce sont toujours leurs mains qui les exécutent. Le plus doux, selon eux, est celui d'être rôtie toute vive, ou à la broche, ou sur un gril. Le second est d'être bouillie : ils vous enferment dans une grande marmite grillée en dessus, et vous cuisez à petit feu. Le troisième supplice est d'être rompue et exposée vive sur une roue. Le quatrième est d'être écartelée. Le cinquième, coupée en petits morceaux, et très lentement, par une machine faite exprès. Et le sixième, de périr sous les verges. Ils mettent bien d'autres supplices en usage ; mais ces six-là sont ceux annexés au châtiment des crimes commis.
    - Tu viens d'entendre quels sont ces crimes, ma chère compagne, poursuivit Omphale, et tu viens d'en voir la punition. Nous pouvons d'ailleurs, faire tout ce qu'il nous plaît : coucher ensemble, nous quereller, nous battre, nous porter aux derniers excès de l'ivrognerie et de la gourmandise, jurer, blasphémer, mentir, calomnier, nous livrer au vol ; et au meurtre même, si nous le voulons ; tout cela ne sont que des misères pour lesquelles nous n'éprouvons aucun reproche, et quelquefois même des éloges. Il y a six mois que la femme de quarante ans, dont l'extrême beauté t'a frappée, tua à coups de couteau une très jolie fille de seize ans, dont elle était à la fois amoureuse et jalouse. Les moines s'amusèrent du délit ; et, pendant plus d'un mois, cette impudente et belle créature ne parut aux soupers que couronnée de roses ; on la destine à remplacer Victorine un jour. C'est par le crime qu'on réussit ici ; lui seul plaît à ces bêtes farouches, lui seul nous fait respecter.
    Victorine est la maîtresse de nous épargner une infinité de désagréments, soit en faisant de nous de bons rapports, soit en déguisant les mauvais : mais malheureusement cette protection ne s'achète que par des complaisances, souvent plus fâcheuses que les peines garanties par elle. Ce n'est qu'en satisfaisant tous ses goûts qu'on parvient à l'intéresser : si on la refuse, elle multiplie, sans raison, la somme de vos torts ; et les moines, qu'elle sert par cette conduite, ne l'en estiment que davantage.
    Elle est exempte de toutes peines, et l'impunité la plus entière lui est assurée : on est certain qu'elle n'agira jamais contre l'intérêt des moines, dont elle partage trop sincèrement et les goûts, et les mœurs pour leur déplaire en quoi que ce puisse être. Ce n'est pas, au reste, que ces libertins aient besoin de toutes ces formalités pour sévir contre nous ; mais ils sont bien aises d'avoir des prétextes. Cet air de nature ajoute à leur volupté ; elle s'en accroît. La justice a donc quelques charmes, puisque ceux qui la révèrent le moins sont ceux qui, dans leurs désordres, cherchent à s'en rapprocher le plus1.
    Nous avons chacune une petite provision de linge : en entrant ici, on nous donne tout par demi-douzaines, et l'on renouvelle chaque année ; mais il faut rendre ce que nous apportons : il ne nous est pas permis d'en garder la moindre chose.
    Notre nourriture est fort bonne, et toujours en très grande abondance. S'ils ne recueillaient de là des branches certaines de volupté, peut-être cet article n'irait-il pas aussi bien ; mais comme leur libertinage y gagne, ils ne négligent rien pour nous gorger de nourriture. Ceux qui aiment à nous fouetter, nous ont plus dodues, plus grasses ; et ceux qui ne jouissent qu'en nous voyant satisfaire aux plus sales besoins de la nature, sont assurés d'une plus ample récolte. En conséquence, nous sommes servies quatre fois le jour. L'heure du déjeuner est à neuf heures précises ; on y sert des volailles au riz, des pâtisseries, des jambons, des fruits, des crèmes, etc. A une heure on dîne ; et la table, contenant trente couverts, est magnifiquement servie. A cinq heures et demie le goûter ; des fruits l'été, des confitures l'hiver. Le souper, étant le repas des moines, est servi encore avec plus de profusion et de délicatesse ; celles de nous qui y assistent sont sûres d'y faire la plus grande chair du monde, sans pour cela que le service des salles y perde la moindre chose. Nous avons, hommes et femmes, quel que soit l'âge, chacun deux bouteilles de vin par jour, dont une de blanc, pour les déjeuners et les goûters, une demi-bouteille de liqueur et du café. Celles qui ne consomment pas ces objets peuvent en faire part à leurs camarades : il y en a parmi nous de très intempérantes ; il y en a qui mangent et s'enivrent toute la journée ; jamais de tels excès ne sont réprimandés ; il en est également à qui ces quatre repas ne suffisent pas ; elles peuvent faire demander ce qu'elles veulent, on le leur apporte à l'instant. On est obligé de manger à table ; si l'on persistait à ne le vouloir pas, cette faute rentrerait dans l'article des rebellions, envers la directrice, et serait punie conformément à l'article vingtième. Victorine préside aux repas, ; mais elle est servie chez elle, séparément : sa table est de huit couverts, matin et soir ; elle y admet qui elle veut de l'un ou de l'autre sérail ; souvent des moines lui, tiennent compagnie, et règlent en ce cas le choix des conviés ; des orgies se célèbrent alors dans ce local, et l'on regarde comme une faveur d'y être admis.
    Jamais les sujets invités aux soupers des moines ne sont pris d'une seule classe : on les mêle toujours ; et leur nombre varie perpétuellement ; mais il est bien rarement au-dessous de douze, et beaucoup plus souvent au-dessus. Sur cela, il y a toujours six servantes, dont l'emploi, comme tu l'as vu, est de servir toutes nues les moines à table. Le nombre des gitons invités est toujours en raison de celui des filles, un pour deux femmes, et cela, par la raison qu'ayant plus de peine à se les procurer comme il les leur faut, ils les ménagent un peu plus. D'ailleurs, ils les aiment mieux, et c'est par raffinement qu'ils en usent moins. Le régime de leur sérail est pourtant tout aussi sévère que celui du nôtre ; ils leur font subir les mêmes genres de punition ; le tableau de leurs fautes est égal ; et, quand ils veulent une victime, ils la prennent là comme chez nous.
    Il est inutile de te dire que jamais personne ne nous visite ; aucun étranger, sous quelque prétexte que ce puisse être, n'est introduit dans ce pavillon. Si nous tombons malades, le seul frère chirurgien nous soigne ; et si nous mourons, c'est sans aucun secours religieux ; on nous jette dans des trous pratiqués entre les intervalles des haies ; et, par une insigne cruauté, si la maladie devient trop grave, ou qu'on en craigne la contagion, au lieu de nous transporter dans une infirmerie, on nous arrache de nos lits, et l'on nous enterre toutes vivantes, parce que, disent ces monstres, il vaut mieux en faire mourir une, que d'en exposer trente, et de courir nous-mêmes les dangers de l'épidémie ; depuis treize ans que je suis ici, j'ai vu plus de vingt exemples de cette férocité : ils en usent de même pour les garçons ; mais ils sont pourtant un peu mieux soignés. En général, tout cela dépend du plus ou du moins d'intérêt que le malade inspire au régent de fonction, chargé de ces sortes de visites : pour peu que le sujet lui déplaise, il fait un signe au chirurgien, qui délivre aussitôt un certificat d'épidémie ; et le malheureux individu a deux pieds de terre sur le nez une heure après.
    Passons à l'arrangement des plaisirs de ces libertins, et à tous les détails de cette partie.
    Nous nous levons, comme je te l'ai dit, à sept heures en été, à neuf en hiver : mais nous nous couchons plus ou moins tard, en raison du besoin que les moines ont de nous, et des soupers où nous assistons. Aussitôt que nous sommes levées, le régent de fonction vient faire sa visite. Il s'assoit dans un grand fauteuil ; et là, chacune de nous est obligée d'aller, l'une après l'autre, se placer devant lui, les jupes troussées du côté qu'il aime : il touche, il baise, il examine. Et quand toutes ont rempli ce devoir, la directrice approche ; elle fait son rapport ; les punitions s'imposent ; celles qui doivent se subir sur-le-champ, s'exécutent aussitôt dans l'appartement de la directrice et par les mains du régent. On procède aux autres dans les assemblées du soir, ou l'on fait descendre dans les prisons, si cas le requiert. Est-il question de la peine de mort ? La coupable est à l'instant garrottée, jetée dans un cachot ; et c'est à l'heure des orgies que se fait son exécution : mais dans ce cas il arrive quelque chose d'assez singulier. Dès que le sujet est condamné, le régent qui lui-même vient de prononcer la sentence, d'après la loi qu'il met sous les yeux de l'individu coupable, passe sur-le-champ chez la directrice avec l'accusé, et en jouit toujours une bonne heure avant que de le faire descendre en prison. « Il n'y a pas, disent ces scélérats, de jouissance pareille à celle d'un être condamné à mort » ; et c'est surtout pour son juge ou son bourreau, que cette jouissance est sans prix. Combien d'après cela, de condamnations arbitraires, puisque des plaisirs aussi vifs doivent en être les résultats ! Nous assistons quelquefois, mais en petit nombre, à ces funèbres jouissances. La victime, revêtue d'un crêpe noir, y est toujours en larmes ou évanouie ; et c'est dans l'horrible situation de cet individu, que ces scélérats trouvent le complément barbare de leur affreux délire. Leurs propos sont horribles alors, leurs voluptés semblables à celles des tigres ; ils insultent aux malheurs de l'objet qu'ils persécutent ; ils nous les donnent pour exemples, nous menacent d'un traitement pareil, et n'atteignent communément les dernières crises de la lubricité, qu'au sein de l'exécration et de l'infamie. Quelques jours avant ton arrivée, je fus témoin d'une de ces scènes : il s'agissait d'une fille de dix-sept ans, belle comme Vénus. Jérôme était régent de fonction. Au rapport de la directrice, cette malheureuse fille fut accusée d'avoir voulu se sauver ; elle nia le fait : Victorine conduisit Jérôme dans la cellule ; on trouva deux barreaux de cassés. Clémentine, c'était le nom de cette délicieuse créature, continua de nier ; on ne l'écouta point ; la loi était contre elle ; on lui lut le dix-huitième article, qui la condamnait à mort : elle protesta de son innocence ; et, certes, elle n'en imposait pas. C'était un tour affreux que lui jouait Jérôme, d'accord avec la directrice : elle était détestée de tous deux ; tous deux avaient juré sa perte ; ils avaient eux-mêmes scié les barreaux ; et l'infortunée mourut victime de leur insigne méchanceté. Je fus admise avec un jeune homme à la cérémonie de cette dernière jouissance, dont je viens de parler : on n'imagine pas les horreurs que Jérôme se permit avec cette pauvre fille, tout ce qu'il lui fit faire, tout ce qu'il exigea d'elle ; assez forte pour conserver son sang-froid, elle n'en eut que plus à souffrir. Jérôme, en la sodomisant, lui disait : « Je sais bien que tu es innocente ; mais je bandais aux délices de te sacrifier, et je vais décharger à l'exécution. » Ensuite, il lui demandait de quel genre de mort elle voulait finir : « Ton crime exige le plus affreux, mais je puis le changer pour un moindre ; choisis, putain, choisis - Le plus prompt ! s'écriait Clémentine. - Eh bien ! ce sera donc le plus lent, répondait le moine en écumant ; oui, le plus lent... et le plus horrible ; et ce sera moi qui te le donnerai. » Ensuite, il encula le jeune homme. J'étais obligée de lécher à genoux le trou du cul de ce libertin, qui, pendant ce temps-là, enfonçait sa langue dans la bouche de la victime, en respirant, disait-il, avec délices, les soupirs du dégoût, de la frayeur et du désespoir. Il termina son opération dans la bouche de Clémentine, pendant que le jeune homme l'enculait, et qu'il s'amusait à me souffleter de toutes ses forces, et à jurer comme un démoniaque.
    Les punitions accomplies, le régent donne la liste des conviés à la directrice : elle y voit le nom des femmes désirées, et l'état dans lequel on les veut ; ses mesures se prennent en conséquence.
    Malgré les luxures épisodiques où le régent vient de se livrer, il est rare qu'il sorte de la salle sans une scène lubrique à laquelle il emploie toujours douze ou quinze filles, et quelquefois jusqu'à vingt. La directrice conduit ces actes libidineux, et la plus entière soumission, de notre part, y règne. Il passe de là dans le sérail des garçons, où s'exécutent les mêmes choses.
    Il arrive souvent qu'un moine désire une fille dans son lit, avant l'heure du déjeuner. Le frère geôlier apporte une carte où est écrit le nom de celle qu'on veut : le régent l'occupât-il même alors, il faut qu'elle parte. Elle revient, quand on la renvoie ; et le geôlier qui la raccompagne, remet, dans le cas du mécontentement, un billet cacheté pour la directrice, afin que la punition de la délinquante soit sur-le-champ inscrite au registre, qui doit être présenté le lendemain au régent de fonction.
    Les visites faites, les déjeuners se servent. De ce moment, jusqu'au soir, nous ne sommes plus interrompues que par les demandes particulières qui peuvent être faites mais elles sont rares, parce que les moines qui dînent au couvent y passent ordinairement la journée. A sept heures du soir, en été, à six en hiver, le frère geôlier vient chercher celles qui sont du souper ; il les conduit et les ramène lui-même, en observant de laisser pour la nuit celles que les moines ont fait inscrire à cet effet ; alors, celles-là se retirent dans les chambres de ceux qui les ont voulues, seulement accompagnées des filles de garde.
    - Des filles de garde ! interrompit Justine ; quel est donc ce nouvel emploi ?
    - Le voici, répondit Omphale. Tous les premiers des mois, chaque moine adopte deux filles, qui doivent, pendant cet intervalle, lui tenir lieu, et de servante, et de plastron à ses sales désirs ; il ne peut ni les changer dans le cours du mois, ni leur faire faire deux mois de suite. Rien n'est aussi dur, aussi sale. aussi cruel, que les corvées de ce service ; et je ne sais comment tu t'y accoutumeras.
    - Hélas ! répondit Justine, je suis faite à la peine, il n'y a qu'aux horreurs que je ne puis m'habituer.
    - Aussitôt que cinq heures sonnent, poursuivit Omphale, les filles de garde, conduites par le geôlier, descendent nues près du moine qu'elles servent, et ne le quittent plus jusqu'au lendemain, à l'heure où il repasse au couvent ; elles le reprennent, dès qu'il revient au sérail. Elles emploient le peu d'heures que leur service leur laisse, à manger et à se reposer ; car il faut qu'elles veillent toute la nuit auprès de leur maître ; elles sont là pour servir aveuglément tous les caprices de ce libertin : que dis-je ! tous ses besoins ; il n'a point d'autre vase pour les satisfaire que la bouche ou les tétons de ces malheureuses qui perpétuellement collées près de leur despote, doivent endurer, soit de nuit, soit de jour, tout ce qu'il lui plaît d'infliger de plus barbare, de plus obscène, de plus ignominieux ; soufflets, fustigations, vexations, mauvais propos, jouissances, de quelque nature qu'elles puissent être, il faut qu'elles s'offrent à tout, qu'elles se réjouissent et se glorifient de tout. La plus légère répugnance est aussitôt punie de la peine portée à l'article douzième, à laquelle on ajoute deux cents coups de fouet, afin de leur faire voir que, dans cet emploi de fille de garde, elles sont obligées à plus de soumission et de condescendance encore que dans le reste des devoirs journaliers de leur état. Dans toutes les scènes de luxure, ce sont ces filles qui aident aux plaisirs, qui les soignent et qui approprient tout ce qui a pu être souillé. Un moine l'est-il en venant de jouir d'une fille ou d'un garçon ; c'est à la bouche de ses filles de garde à réparer le désordre : veut-il être préalablement excité ; c'est le soin de ces malheureuses : elles l'accompagnent en tous lieux, l'habillent, le déshabillent ; le servent, en un mot, dans tous les instants ; ont toujours tort, et sont toujours battues. Aux soupers, leur place est, ou derrière la chaise de leur maître, ou, comme un chien, à ses pieds, sous la table, ou à genoux entre ses cuisses, l'excitant de la bouche : quelquefois, elles lui servent de siège ; ils s'asseyent dessus leur visage ; ou bien, étendues sur la table à manger, on leur enfonce des bougies dans le derrière, et elles tiennent lieu de flambeaux. D'autres fois, pendant la souper, les moines les placent toutes les douze dans les attitudes les plus bizarres et les plus luxurieuses, mais en même temps les plus gênantes : si elles perdent l'équilibre, elles risquent, ou de tomber, comme tu l'as vu, sur des épines étalées près de là, ou dans des cuves d'eau bouillante, qu'on a soin d'y placer ; souvent le cruel résultat de ces chutes est de s'estropier, de se tuer, de se brûler, de se rompre les membres ; et pendant tout cela les monstres se réjouissent, font débauche, s'enivrent à loisir de mets délicieux, de vins délicats, et des plus piquantes luxures.
    - Oh ! ciel, dit Justine en frémissant d'horreur, peut-on porter plus loin le délire et la dépravation ? Peut-on se livrer à de tels excès ?
    - Il n'y a rien que n'entreprennent des hommes sans frein, dit Omphale, une fois qu'on ne respecte plus la religion, qu'on s'est accoutumé à braver les lois de la nature, et à vaincre les remords de sa conscience, il n'est plus d'horreurs qui ne s'entreprennent ; ce sont, ma chère, de cruelles vérités, dont la fréquentation de ces hommes perfides ne cesse de me convaincre chaque jour.
    - Quel enfer !
    - Écoute, mon enfant, tu es encore loin de savoir tout.
    L'état de grossesse, révéré dans le monde, est presque une certitude de réprobation parmi ces infâmes : j'ai déjà touché cette corde dans le sixième article des punitions. Cet état ne dispense, ni des peines encourues par les délits dont je t'ai tracé le tableau, ni des gardes. Il est, au contraire, un véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins. C'est, comme tu sais, à force de coups, qu'ils font avorter celle dont ils ne se soucient pas de garder le fruit ; et, s'ils le recueillent, c'est pour en jouir : ce que je te dis ici doit te suffire pour t'engager à te préserver de cet état le plus qu'il te sera possible.
    - Mais le peut-on ?
    - Sans doute, il est de certaines éponges... mais si Antonin s'en aperçoit, on n'échappe point à son courroux ; le plus sûr est d'étouffer le mouvement de la nature, en démontant l'imagination ; avec de pareils monstres, le procédé n'est pas difficile.
    Aucun moine que le régent de fonction et le supérieur n'a le droit d'entrer dans les sérails ; mais, comme ce poste de régent est hebdomadaire, chacun jouit à son tour de ce droit vraiment despotique : rentre-t-il dans la classe des autres, il reprend le privilège tout aussi agréable de faire demander dans sa chambre tel nombre de filles ou de garçons que bon lui semble pour s'en amuser dans son appartement : c'est à la directrice que cette demande s'établit ; et, comme nous l'avons déjà dit, si les sujets sont au sérail, elle ne peut les refuser sous aucun prétexte que ce puisse être ; la maladie n'est même pas une raison ; et l'on voit souvent ces barbares faire demander une malheureuse avec la fièvre, en venant d'être médicamentée, saignée, clystérisée, etc. ; elle a beau dire, il faut qu'elle marche, aucune objection n'est entendue, aucune ne peut la préserver d'obéir. Bien souvent ce n'est que par méchanceté, que par taquinerie qu'ils font demander un sujet ; ils savent bien, ou qu'ils ne désirent vraiment pas la jouissance de ce sujet, ou qu'il est hors d'état de leur servir, mais ils sont bien aises d'exercer leur autorité... de maintenir la subordination. D'autres fois c'est que réellement ils veulent s'en servir ; alors, ils lui font ce qu'ils veulent, et le gardent tout le temps qu'ils leur plaît. Le sujet demandé descend nu ou habillé ; ils n'ont sur tout cela d'autres règles que leurs fantaisies. Tous sont égaux ici : le supérieur n'a au-dessus des autres que le droit d'entrer au sérail pour les affaires qui concernent l'habillement, la tenue, la police, etc. On le reçoit, quand il paraît, avec les mêmes honneurs que le régent de fonction.
    Au reste, il y a dans cette maison des attenantes et des parentés dont on ne se doute pas, et qu'il est bon de t'expliquer ; mais ces éclaircissements ; rentrant dans le quatrième article, c'est-à-dire, dans celui de nos recrues, de nos réformes et de nos changements, je vais l'entamer pour y renfermer ce détail.
    Tu n'ignores pas, Justine, que les six moines réfugiés dans cet asile sont à la tête de leur ordre, et distingués tous six autant par leur fortune que par leur naissance. Indépendamment des fonds considérables faits par l'ordre des bénédictins pour l'entretien de cette voluptueuse retraite, ou tous ont espoir de passer à leur tour, ceux qui y sont ajoutent encore à ces fonds une partie considérable de leurs biens. Ces objets réunis s'élèvent à plus de 500 mille francs par an, absolument consacrés aux dépenses libidineuses de cette maison. Ils ont quatre hommes et quatre femmes de confiance, uniquement chargés de toujours tenir les deux sérails au complet, et qui, dans cette intention, ne cessent de parcourir toute la France. Jamais le sujet présenté ne doit être ni au-dessous de six ans, ni au-dessus de seize ; il doit être exempt de défauts, et doué, autant qu'il est possible, de tous les charmes et de toutes les grâces que peuvent lui prêter la nature et l'éducation ; mais il faut principalement qu'il soit d'une naissance distinguée ; ces libertins tiennent beaucoup à cette clause : ces rapts, exécutés au loin, et toujours bien payés, n'entraînent aucun inconvénient ; et n'en résulte jamais aucune suite fâcheuse. Ils ne tiennent pas absolument aux prémices ; une fille déjà séduite, un garçon flétri, ou femme mariée, tout cela leur plaît également ; mais il faut que le rapt soit constaté : cette circonstance les irrite ; ils veulent être certains que leurs crimes coûtent des pleurs ; ils ne voudraient pas d'un sujet qui se rendrait à eux volontairement. Si tu ne t'étais pas prodigieusement défendue, Justine, s'ils n'eussent pas reconnu un fond réel de vertu dans toi et, par conséquent, la certitude d'un crime, ils ne t'eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce que tu vois ici est de la meilleure naissance : moi, ma bonne amie, je suis née du comte de Villebrune, devant, comme fille unique, posséder un jour 80 mille livres de rente. Je fus enlevée à douze ans, dans le sein de ma bonne, qui me ramenait d'une campagne de mon père, dans le couvent où j'étais élevée. On attaqua la voiture, on m'arracha, et ma gouvernante fut assassinée. Amenée en poste ici, je fus flétrie dès le même soir. Toutes mes compagnes sont dans le même cas : des comtes, des ducs, des marquis, d'opulents banquiers, de riches commerçants, des magistrats célèbres, sont les pères de tout ce que tu vois. Il n'en est pas une qui ne puisse prouver les plus belles alliances, et pas une qui, malgré cela, ne soit traitée avec la dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne s'en tiennent pas là ; ils ont voulu déshonorer le sein même de leur propre famille : la jeune personne de vingt-six ans, l'une de nos plus belles sans doute, est la fille de Clément ; celle de neuf ans est nièce de Jérôme ; la plus jolie des filles de seize est nièce d'Antonin. Sévérino a eu de même plusieurs enfants dans cette maison ; mais le scélérat les a tous sacrifiés, aucun n'existe aujourd'hui. Ambroise a un garçon dans le sérail que lui-même a dépucelé, mais qui, fluet et délicat, n'annonce rien de bien sublime.
    Dès qu'un sujet de l'un ou l'autre sexe est arrivé dans ce cloaque impur, si le nombre fixé est complet, on réforme aussitôt un individu du sexe dont est le sujet amené. Mais si c'est un remplacement, et que le nombre soit incomplet, on ne réforme rien. Et cette malheureuse réforme, chère fille, lorsqu'elle a lieu, devient le complément de nos douleurs. L'infortunée dont on a prononcé l'arrêt descend la veille de sa mort...
    - De sa mort ! interrompit Justine effrayée.
    - Oui, de sa mort, ma chère amie ; cette réforme est un arrêt de mort, et celles qui ont subi ce jugement ne revoient le jour de leur vie. Elle descend donc dans un des cachots dont je t'ai parlé, et reste là vingt-quatre heures, nue, mais parfaitement nourrie. Le souper où elle doit être immolée se fait dans la salle de ces souterrains, que l'on décore pour ce jour-là de la plus lugubre manière. Six femmes, choisies sur les plus belles, six hommes à la grosseur du membre, et toujours la directrice, sont les seuls admis à ces sanguinaires orgies. Une heure après le souper, la victime paraît, couronnée de cyprès. Son genre de supplice se met aux voix : le secrétaire lit la liste d'une certaine quantité de tourments ; ceux qui paraissent flatter davantage se discutent. Le choix fait, la victime est placée sur un piédestal, en face de la table où l'on soupe, et, sitôt après le repas, le supplice commence ; il dure quelquefois jusqu'au jour. Les filles de garde n'assistent point à ces orgies ; trois des six femmes choisies les remplacent ; et les infamies se portent à leur comble. Mais qu'ai-je besoin d'appuyer sur ces détails ? Tes yeux, ô ma douce amie ! ne t'en convaincront que trop tôt.
    - Juste ciel ! s'écria Justine, le meurtre, le plus exécrable des crimes, serait-il donc pour eux comme pour ce célèbre maréchal de Retz2, une sorte de jouissance, dont la cruauté, irritant à la fois leurs nerfs et leur perfide imagination, plongeât leurs sens dans une ivresse plus vive ! Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments et par des supplices, serait-il donc possible qu'ils s'égarassent au point de croire qu'en redoublant, qu'en améliorant la première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plus parfait, et qu'alors, sans principes comme sans foi, sans mœurs comme sans vertu, les coquins, abusant du malheur où nous plongent leurs premiers forfaits, se satisfissent par des seconds qui nous coûtassent la vie ?
    - N'en doute pas, répondit Omphale : ils nous égorgent, ils nous supplicient, parce que le crime les irrite. Écoute-les raisonner là-dessus, et tu verras avec quel art ils érigent toutes leurs turpitudes en systèmes.
    - Et ces réformes se font-elles souvent ?
    - Il périt un sujet ici, soit de l'une ou de l'autre classe, régulièrement tous les quinze jours. Rien, au surplus, ne légitime cette réforme : l'âge, le changement des traits, rien n'y fait ; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd'hui celle qu'ils ont hier le plus caressée ; et garderont vingt ans celle dont ils paraissent le plus rassasiés. J'en suis la preuve, ma chère : il y a treize ans que je suis ici, il n'est presque pas une orgie dont je ne sois ; je suis sans cesse le plastron de toutes leurs débauches ; ils doivent être excédés de moi : par quels attraits les fixerais-je, fanée comme je le suis par leurs infâmes luxures ? Et, cependant, ils me conservent, tandis que je leur ai vu réformer des créatures délicieuses au bout de huit jours. Celle qui fut immolée dernièrement n'avait pas seize ans, belle comme l'Amour, à peine ici depuis six mois ; mais elle devint grosse, et c'est un tort qu'ils ne pardonnent pas. L'avant-dernière fut sacrifiée au moment même où elle ressentait les premières douleurs de l'enfantement.
    - Mais celles, dit Justine, qui périssent accidentellement dans les parties, comme hier au soir à souper, font-elles nombre dans les réformées ?
    - Point du tout, répondit Omphale, ce sont des événements imprévus qui ne comptent point, et qui n'empêchent pas le sacrifice quindécimaire.
    - Et ces accidents-là sont-ils fréquents ? poursuivit Justine.
    - Non, dit Omphale, ils se contentent de ce qu'ils se sont eux-mêmes prescrit, et, excepté des cas extraordinaires ou de fortes raisons, ils s'en tiennent à la loi qu'ils ont faite. N'imagine pas que la plus régulière conduite, et que la plus extrême soumission puisse nous faire échapper au sort qui nous attend ; j'en ai vu qui volaient au devant de tous leurs désirs, qui les prévenaient avec le plus grand soin, et qui partaient au bout de six mois, d'autres, maussades et fantasques, végétaient ici des années : il est donc inutile de prescrire à nos arrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie, l'unique volonté de ces monstres, brisent tous les freins et devient éternellement la loi de leurs détestables actions.
    Lorsqu'une femme doit être réformée, et je sais que c'est la même chose chez les hommes, elle en est prévenue le matin, jamais plus tôt. Le régent de fonction paraît à l'heure ordinaire, et dit, je le suppose : « Omphale, vos maîtres vous réforment ; je viendrai vous chercher ce soir. » Puis, il continue sa besogne : mais, à l'examen, la réformée ne s'offre plus à lui. Est-il parti, elle embrasse ses compagnes ; et, d'après son humeur ou son caractère, ou elle s'étourdit avec elles, ou elle va déplorer son sort au fond de sa cellule : mais point de cris, point de marques de désespoir ; elle serait hachée en morceaux dans l'instant, si on lui entendait faire le moindre train. L'heure sonne, le moine paraît, et la victime est aussitôt engloutie dans la ténébreuse prison qui lui sert d'asile jusqu'au lendemain. Dans les vingt-quatre heures qu'elle y passe, elle y est souvent visitée. Par un raffinement inconcevable de barbarie, les scélérats se plaisent d'aller en jouir là, et d'aggraver l'horreur de sa position, en la lui offrant sous le plus effrayant aspect. Il est alors permis à tous les moines d'aller faire préalablement souffrir à la victime tout ce que dicte leur imagination ; d'où il résulte qu'elle ne paraît souvent au lieu de son supplice que déjà violemment outragée et, quelquefois, à demi-morte. Sous aucun prétexte que ce soit, ils ne peuvent ni retarder, ni avancer sa dernière heure, ni parler de sa grâce ; leurs lois, toujours en action pour le mal, sont sans énergie pour le bien. Enfin, l'instant arrive, et l'exécution se fait. Je n'appuie point sur des détails qui ne seront que trop offerts à tes yeux. Le souper, d'ailleurs. est à peu près le même ; toujours excellent : mais il ne s'y boit que des vins étrangers, des liqueurs, et en bien plus grande abondance. Ils ne sortent jamais de ces repas sans être dans l'ivresse ; et l'on s'en retire beaucoup plus tard.
    L'histoire des réceptions emporte d'autres formalités dont tu seras également témoin, et qu'il est inutile de te détailler. Y en eût-il plusieurs arrivées à la fois, on en reçoit jamais qu'une ; et c'est dans les soupers ordinaires que se font les cérémonies à peu près semblables à celle dont tu fus toi-même la victime en entrant ici.
    - Et les moines, dit Justine, varient-ils aussi ?
    - Non, répondit Omphale, il y a dix ans que le plus nouveau est ici ; c'est Ambroise. Les autres y sont depuis quinze, vingt et vingt-cinq : il y en a vingt-six que Sévérino y est. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien3. Ce n'est que depuis lui que les prétendus miracles de la vierge assurent la réputation du couvent, et empêchent les médisants d'observer de trop près ce qui se passe ici. Mais la maison était montée comme tu la vois quand il y arriva ; il y a plus de cent ans qu'elle existe sur le même pied ; et tous les supérieurs qui y sont venus ont conservé des privilèges et des arrangements aussi nécessaires à leurs plaisirs. Sévérino, l'homme le plus libertin de son siècle, ne s'y est fait placer que pour y mener une vie analogue à ses goûts ; et son intention est d'y maintenir l'ordre que tu y vois aussi longtemps que cela sera possible. Nous sommes du diocèse d'Auxerre ; mais que l'évêque soit instruit ou non, jamais nous ne le voyons paraître. Personne, en général, n'approche de cet asile que vers le temps de la fête, qui est celle de la Notre-Dame d'août : il ne paraît pas, excepté cela, six personnes par an dans cette maison. Si quelque étranger se présente, le supérieur a soin de le bien recevoir ; il en impose par des apparences de religion et d'austérité. On s'en retourne content ; on fait l'éloge du monastère ; et l'impunité de ces scélérats s'établit ainsi sur la sottise du peuple et sur la crédulité des dévots, inébranlable base de la superstition.
    - Indépendamment des meurtres horribles dont tu viens de me dévoiler les circonstances, arrive-t-il quelquefois, dit Justine, que ces scélérats demandent un sujet pour l'exécuter dans leurs chambres ?
    - Non, dit Omphale, ils ne peuvent guère exercer qu'ensemble le droit de vie et de mort qu'ils se sont arrogé sur nous. S'ils veulent le mettre individuellement en action, c'est alors sur leurs filles de garde qu'ils l'exercent : celles-là, sans doute, peuvent être sacrifiées à tout moment du jour et de la nuit ; leur malheureux destin ne dépend absolument que du caprice de ces monstres, et pour la faute la plus légère, il arrive souvent qu'elles sont immolées par ces barbares. Cependant, cet affreux goût du meurtre vient les embraser aussi quelquefois dans les secrètes orgies qui se célèbrent chez la directrice. Ils consignent alors vingt-cinq louis pour le sujet proscrit, et ils l'exécutent. Cette masse est destinée aux remplacements ; et, dès qu'ils y contribuent de cette façon, ils acquièrent le droit de tout faire.
    - Perpétuellement sous le glaive, dit Justine, il n'est donc aucun instant où nos jours ne soient menacés ?
    - Oh ! pas un seul ; il n'est aucune de nous qui, en le levant le matin, puisse répondre de coucher dans son lit le soir.
    - Quel sort !
    - Il est affreux, sans doute, mais on devient courageuse avec la perpétuelle obligation de s'armer ; et, malgré la faux de la mort, journellement suspendue sur nos têtes, tu n'en verras pas moins la gaieté, l'intempérance universellement régner parmi nous.
    - Voilà ce qui s'appelle des grâces d'état, dit Justine ; pour moi, je te déclare que je ne cesserai jamais et de pleurer et de frémir. Mais achève mon instruction, je t'en prie ; et dis-moi si les moines peuvent quelquefois sortir des sujets du couvent.
    - Cela ne leur arrive jamais, dit Omphale ; on ne respire plus l'air de la liberté une fois engloutie dans cette maison. De ce moment, aucun espoir ne nous est permis ; il ne s'agit que d'attendre un peu plus... un peu moins de temps, mais notre sort est toujours le même.
    - Depuis que tu es ici, poursuivit Justine, tu as dû voir de furieux changements ?
    - Je n'en ai que douze au-dessus de moi ; excepté cela j'ai vu renouveler plusieurs fois toute la maison.
    - Et tu y as perdu beaucoup d'amies ?
    - De bien chères !
    - Oh ! que de douleurs ! Moi qui voudrais t'aimer, l'oserai-je, s'il faut nous séparer si tôt.
    Et ces deux tendres amies, s'élançant dans les bras l'une de l'autre, arrosèrent un instant leurs seins des larmes de la douleur, de l'inquiétude et du désespoir.
    Cette scène attendrissante finissait à peine, que le régent de fonction parut avec la directrice : c'était Antonin. Toutes les femmes, suivant l'usage, se rangèrent sur deux haies. Il jeta un coup d'œil indifférent sur l'ensemble, compta les sujets, puis s'assit. Alors toutes furent l'une après l'autre relever leurs jupes devant lui, d'un côté jusqu'au-dessus du nombril, de l'autre jusqu'au-dessus des reins. Antonin reçut cet hommage avec l'apathie de la satiété ; puis, regardant Justine, il lui demanda brutalement comment elle se trouvait ; ne la voyant répondre que par ses larmes :
    - Elle s'y fera, dit-il en riant ; il n'y a pas de maison en France, où l'on forme mieux une fille que dans celle-ci.
    Il prit la liste des coupables que lui présentait la directrice ; puis, s'adressant encore à Justine, il la fit frémir ; tout ce qui paraissait devoir la soumettre à ces libertins était pour elle un arrêt de mort. Il la fit asseoir sur le bord d'un canapé ; et, dès qu'elle y fut, il lui fit découvrir la gorge par Victorine. et ordonna à une autre fille de relever les jupes jusqu'au nombril. Il s'approche, écarte les cuisses qu'on lui présente ; et s'assoit bien en face de ce con entrouvert. Une autre créature d'environ vingt ans vient se placer sur Justine, dans la même attitude ; en sorte que c'est un nouveau con qui s'offre au paillard, au lieu du visage de Justine, et que s'il jouit de celle-ci, il aura les attraits de l'autre à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, prise dans la classe des duègnes, vient de sa main exciter le régent ; et une quatrième, entièrement nue, sortie de la classe des vestales, lui montre avec le doigt, sur le corps de Justine, l'endroit où doit s'engloutir le membre qu'on pollue. Cette dernière fille excite également Justine ; elle la branle ; et ce qu'elle lui fait, Antonin l'imite avec deux jolies filles de quinze ans, placées sous chacune de ses mains, que deux autres filles de treize baisent sur la bouche, pour les animer. On n'imagine pas les mauvais propos, les jurements, les discours obscènes par lesquels ce débauché s'enflamme ; il est enfin dans l'état qu'il désire ; le paillard bande : une nouvelle fille le saisit par l'engin ; c'est une des vieilles ; elle mène à Justine, dans le con de laquelle il s'introduit avec autant de précipitation que de brutalité.
    - Ah ! sacredieu, dit-il, m'y voilà... me voilà dans ce con que je brûlais de foutre ; je vais l'arroser de mon sperme ; je veux qu'elle soit grosse de ce coup-ci.
    Tout le suit, tout cherche à doubler son extase, tout travaille à l'électriser : découvrant ses fesses bien à nu, Omphale, qui s'en empare, n'omet rien pour le mieux irriter ; frottements, baisers, pollutions, tout s'emploie : tant de moyens, infructueux longtemps, réussissent pourtant à la fin. On n'a pas d'idée de la vitesse avec laquelle les cons varient, et sous les doigts, et sous les baisers de ce libertin. La crise approche ; le paillard, dont l'usage est de pousser alors des cris effroyables, en jette qui font retentir la voûte ; tout l'environne, tout le sert ; la directrice remplace Omphale dans le soin d'irriter l'anus, elle le socratise de ses cinq doigts ; et c'est le clitoris d'une des plus jolies que le moine suce en ce moment. Il parvient enfin au délire, dans le sein des épisodes les plus bizarres et les plus dépravés.
    - Allons, dit-il à l'une de ses filles de garde, à genoux... suce-moi le vit.
    On n'y laisse aucune souillure ; et le vilain s'en va tout grondant.
    Ces sortes de groupes s'exécutaient souvent. Il était de règle que quand un moine jouissait de telle façon que ce pût être, plusieurs filles l'entourassent alors, afin d'embraser ses sens de toutes parts, et que la volupté pût s'introduire en lui plus sûrement par chacun de ses pores.
    On apporte à déjeuner : Justine ne voulait pas se mettre à table ; la directrice, d'un ton brusque, lui ordonna de s'y placer ; elle se mit au rang des filles de sa classe, et ne mangea que pour avoir l'air d'obéir. On avait à peine fini, que le supérieur entra : on le reçut avec les mêmes cérémonies que venait de l'être Antonin, à la différence que les sultanes se gardèrent bien de se trousser par devant ; elles n'exposèrent que leurs culs aux regards exercés de l'ultramontain. L'examen fait, il se leva.
    - Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en fixant Justine.
    Puis, ouvrant une armoire placée dans la grande salle, il en tira quelques vêtements, de la forme et de la couleur annexée à la classe où Justine entrait.
    - Essayez cela, lui dit-il en les lui jetant, et rendez sur-le-champ ce qui vous appartient.
    Notre triste orpheline exécute, après avoir eu la précaution d'ôter son argent et de le placer dans ses cheveux. A chaque vêtement qu'elle enlève, les yeux de Sévérino se portent à l'instant sur l'attrait découvert : à peine est-elle nue que le supérieur la saisit, et la couche à plat ventre sur le bord d'un sofa. Justine veut demander grâce ; on ne l'écoute point, six femmes nues environnent les deux combattants, et présentent au moine l'autel qui l'enflamme. On ne voit que des culs en l'air ; sa main les presse, sa bouche s'y colle, ses regards les dévorent. Justine est sodomisée : plus de vingt culs s'élancent avec rapidité, tour à tour, et sous les baisers, et sous les attouchements du paillard ; sa langue et ses doigts pénètrent indifféremment dans tous ; il décharge, et poursuit son opération avec le calme heureux que donne le crime. Justine, vêtue en novice, reparaît plus belle aux yeux de son bourreau : il lui ordonne de le suivre dans les diverses opérations qui lui restent à faire au sérail. Vers la fin de sa tournée, une des filles de la classe des sodomistes le tente.
    - Faites-la trousser, dit-il à Victorine.
    La directrice s'en empare. C'est une grande fille de dix-neuf ans, belle comme le jour. Le plus beau cul du monde, le plus blanc, le mieux coupé, est bientôt offert aux désirs de ce libertin, qui veut être branlé par Justine : la malheureuse obéit avec gaucherie ; ses compagnes l'instruisent ; ses mains parviennent enfin à faire guinder le membre que venait d'émousser son cul : on lui dit qu'il faut que ce soit elle qui le présente au trou qu'on va perforer : elle obéit ; l'engin pénètre, le moine fout ; mais ce n'est que le cul de Justine qu'il veut baiser pendant l'opération ; les autres sultanes ne l'entourent que pour la perspective : ses yeux s'enflamment : on croit qu'il va terminer l'aventure ; il la finit effectivement, mais c'est sans atteindre le but.
    - En voilà assez, dit-il en se retirant ; j'ai de la besogne ce soir. Justine, continue-t-il, je suis fort content de votre cul, je le foutrai souvent ; soyez docile, prévenante, soumise ; c'est le seul moyen de vous conserver longtemps dans ces lieux.
    Et le libertin sortit, emmenant avec lui deux filles de trente ans, qu'il menait déjeuner chez la directrice, et qui, par des ordres envoyés le matin, ne s'étaient point mises à table avec nous.
    - Que va-t-il faire de ces créatures ? dit Justine à Omphale.
    - Il va s'enivrer avec elles. Ce sont des libertines de profession, aussi dépravées que lui, et qui, depuis vingt ans dans la maison, ont enfin adopté les mœurs et les coutumes de ces scélérats ; tu les verras revenir saoules et couvertes des coups que ce monstre leur aura appliqués dans son ivresse.
    - Et jouira-t-il encore ? poursuivit Justine.
    - Vraisemblablement, au sortir du déjeuner, il passera dans le sérail des hommes ; et, là, quelques victimes lui seront encore présentées ; et, bien sûrement, lui-même, s'offrant comme une femme, recevra l'hommage de cinq ou six garçons.
    - Oh ! quel homme !
    - Tu ne vois encore rien ; il faut vivre avec eux depuis aussi longtemps que moi, pour être en état de les apprécier.
    La journée se passa sans événements. Justine n'était pas du souper.
    - Allons, lui dit Omphale, il faut passer chez Victorine ; tu te rappelles les engagements que tu as pris ; n'y manquons pas, puisque tu es libre.
    - Ah ! c'est vous, dit la directrice en voyant entrer Justine.
    - Oui, madame, répondit Omphale ; elle se souvient que vous l'avez désirée pour ce soir ; elle accourt à vos ordres.
    - C'est bon, dit Victorine ; tu resteras aussi, Omphale. Je bande pour toi, ma bonne, continua la tribade, en langottant cette jolie fille ; je vais faire venir deux garçons ; nous souperons tous cinq, et nous nous en donnerons.
    Au simple son d'une cloche, deux charmants fouteurs, de vingt à vingt-deux ans, parurent ; et Victorine, après les avoir baisés un quart d'heure chacun, les avoir branlés, sucés, langottés, leur dit :
    - Augustin, et vous, Narcisse, voilà deux jolies filles que je vous livre ; arrangez avec elles des tableaux assez lascifs pour me sortir de la léthargie dans laquelle je suis depuis quelques jours.
    Les deux ardents fouteurs ne se le font pas dire deux fois : le plus jeune s'empare de Justine, l'autre d'Omphale ; et, par leur art, en moins d'une demi-heure, cinq à six différentes attitudes sont offertes aux yeux de la tribade, qui, s'abandonnant par degrés, à mesure que le spectacle l'échauffe davantage, finit par se mêler aux combattants : les courses deviennent plus sérieuses ; tout se dirige sur Victorine, tout travaille à doubler son extase. La putain, nue, également , foutue par devant et par derrière, joint à cette douce manière de jouir l'épisode délicieux de gamahucher à la fois le trou du cul d'Omphale et le con de Justine.
    - Attendez, dit-elle, un moment ; et, s'affublant d'un godemiché : Je suis lasse d'être patiente, je veux agir.
    La garce enconne Justine ; elle oblige le plus âgé des garçons à l'enculer pendant ce temps-là ; et, voulant imiter ce désordre, elle place elle-même dans son cul le vit qui reste, pendant qu'Omphale est contrainte à venir se branler le con sur sa bouche.
    - La belle fille ! s'écrie la directrice, en parlant de Justine ; comme je la fous avec plaisir ! Oh ! sacredieu, que ne suis-je un homme ! Baise-moi, mon petit ange, baise-moi, putain, je vais décharger...
    Et l'indifférente Justine se prête avec docilité, sans qu'il lui soit possible pourtant d'étouffer ses remords, ou de dissimuler ses chagrins. Cependant Victorine, usée, ne tient point parole ; la nature, défaillante en elle, lui refuse ses dons... au moins pour ce moment-là ; et ce n'est qu'en imaginant de nouvelles paillardises, qu'elle la contraint à se rendre. L'infâme retourne Justine ; elle l'encule, pendant qu'on la sodomise elle-même. Rien ne venant encore, elle encule un garçon et gamahuche Justine, qu'Omphale branle sur le clitoris, pour hâter l'émission d'un sperme qui va combler Victorine de plaisir, et peut-être décider le sien : tel est l'écart qui réussit. Justine décharge malgré elle ; Victorine la suce, en s'agitant comme une bacchante sur les reins du jeune homme dont elle jouit, pendant que l'autre garçon lui place alternativement son vit et dans le con, et dans le cul ; et la putain, entourée de plaisirs, perd son foutre, avec des cris, des blasphèmes et des convulsions bien dignes d'une libertine comme elle.
    On se mit à table. Tout du long du souper, Victorine ne voulut manger que des morceaux broyés par les dents d'ivoire de notre héroïne : Omphale la branlait pendant qu'elle dévorait. J'aime à mêler ces deux plaisirs, disait-elle ; je n'en connais pas qui s'accordent mieux ; et, versant à Justine de grandes rasades de vin de Champagne, elle cherchait à arracher de l'égarement de cette fille ce qu'elle sentait bien ne pouvoir obtenir de sa raison. Mais Justine ne se troubla jamais, et Victorine, voyant qu'elle ne répondait pas mieux après le souper qu'avant, à toutes les attaques qui lui étaient portées, la renvoya coucher avec humeur, en lui annonçant que de tels procédés ne contribueraient pas à lui rendre sa captivité bien douce.
    - Eh bien ; madame, dit-elle en se retirant, je souffrirai : je suis née pour la douleur ; je remplirai ma carrière aussi longtemps qu'il plaira au ciel de me laisser languir dans le monde ; mais au moins je ne l'offenserai pas : cette consolante idée rendra mes peines moins amères.
    La directrice garda, pour sa nuit, Omphale et les deux jeunes gens. Justine apprit le lendemain à quelles horreurs elle eût été contrainte, si elle n'eut pas été renvoyée.
    - Il a fallu que je les souffrisse à ta place, dit Omphale ; mais heureusement que l'habitude m'assouplit maintenant sans peine à mes devoirs, et il m'est resté le plaisir de t'avoir évité des ignominies.
    Le jour suivant était la veille de celui où l'on devait prescrire une réforme. Antonin paraît ; les mêmes cérémonies s'exécutent ; Justine tremblait : la manière décente et sévère dont elle s'était conduite chez la directrice ne pouvait-elle pas faire tomber sur elle le choix terrible de cette réforme ? Elle avait irrité cette femme ; elle en connaissait le crédit ; que n'avait-elle pas à redouter ? L'indifférence d'Antonin la rassura cependant ; à peine jeta-t-il les yeux sur elle. Les cérémonies terminées, Antonin nomme Iris : c'était une superbe femme de quarante ans, depuis trente-deux dans la maison.
    - Place-toi, lui dit Antonin, il faut que je te sonde le con. Que l'on me branle et m'y fasse entrer, poursuit l'infâme satyre.
    Tout s'empresse ; le vilain s'engloutit.
    - Allons, garce, dit-il en foutant, ce sont des adieux que je te fais.
    Et comme il vit que tout le monde frémissait, et que sa malheureuse victime était prête à s'évanouir :
    - Est-ce que tu ne m'entends pas, putain, lui dit-il, en lui appliquant deux vigoureux soufflets, et continuant toujours de la foutre ; dis, n'entends-tu donc pas que la société te réforme... que je te viens chercher, et qu'après-demain tu n'existeras plus ? Si je t'enconne avant, double putain, c'est pour que tu emportes mon foutre en enfer, et que les Furies, t'en voyant inondée, s'en barbouillent le con tout un jour : je les foutrais elles-mêmes, si je les tenais. Allons, décharge donc, garce ; il me semble que je prépare assez bien tes sens à l'ivresse où je les désire...
    Mais Iris n'entendait plus rien ; absolument évanouie, elle n'avait plus ni chaleur, ni mouvement. Tel est l'état où le paillard se livre avec elle au dernier plaisir. Il lui mord les tétons en déchargeant, dans l'espoir de la rendre à la vie : c'est en vain ; on a beau faire, rien ne réussit ; et c'est dans cet état de stupeur et d'abattement, c'est en venant de jouir d'elle, que le barbare a la cruauté de la faire jeter dans les cachots, où elle va filer les dernières heures de sa vie.
    Justine passa la plus cruelle journée : cette affreuse scène ne lui sortait pas de l'esprit. Elle frémissait d'être du souper qui devait accompagner ces sanglantes orgies. Heureusement qu'on la crut trop novice encore pour l'admettre dans une partie ou la pudeur et l'humanité n'eussent pas été de saison ; elle fut simplement commandée pour aller ce même soir passer la nuit chez Clément.
    - Oh ! Dieu, s'écria-t-elle, il faudra que je satisfasse les passions de ce monstre qui ne m'abordera que couvert du sang de ma malheureuse compagne ; qui, rassasié d'horreurs et d'infamies, ne m'approchera que le crime dans le cœur et le blasphème à la bouche !... Est-il un sort plus affreux que le mien ? Cependant, il faut partir : le geôlier vient la prendre et l'enferme dans la cellule de Clément, où, pendant qu'elle attend ce scélérat, de nouvelles pensées plus affreuses encore viennent de nouveau troubler son imagination.
    Sur les trois heures du matin, Clément arrive, suivi de ses deux filles de garde, venues le prendre au sortir du souper, où l'on sait qu'elles n'assistaient pas quand il s'agissait d'une orgie de réforme. L'une de ces filles se nommait Armande ; elle était blonde, d'une charmante physionomie, atteignant à peine sa vingt-sixième année, et nièce de Clément ; l'autre s'appelait Lucinde ; de l'embonpoint, de belles chairs, de la blancheur, et vingt-huit ans.
    Instruite de ses devoirs, Justine se jette à genoux, dès qu'elle entend le moine. Il vient à elle, la considère dans cette humiliante posture puis lui ordonne de se relever, et de le baiser sur la bouche. Clément savoure ce baiser, et lui donne toute l'expression, toute l'étendue qu'il est possible de concevoir. Pendant ce temps, les deux acolytes, par son ordre, déshabillent Justine en détail. Quand la partie des reins aux talons est à découvert, elles se pressent de l'exposer à Clément, et de lui offrir le côté chéri de ses goûts. Le moine examine, touche ; puis, s'asseyant dans un fauteuil, il ordonne à Justine de lui présenter à baiser ce cul divin dont il s'enthousiasme : sa nièce est à genoux, elle lui suce le vit... un vit molasse, excédé des plaisirs de la soirée, et qui, sans beaucoup d'art, ne reviendra pas de sitôt, à la vie. Lucinde, un peu de côté, coule une de ses mains sous les fesses du moine, et le socratise amplement. Le libertin place sa langue au sanctuaire du temple qu'on lui offre, et l'introduit le plus avant qu'il peut. Ses mains crochues molestent les mêmes attraits chez Armande et Lucinde ; il leur presse et pince le cul à l'une et à l'autre, avec toute la paillardise imaginable. Mais, toujours occupé de Justine, dont le derrière est sans cesse à portée de sa bouche, il lui ordonne d'y péter ; Justine obéit, et s'aperçoit bientôt du merveilleux effet de cette intempérance. Le moine, mieux excité, devient plus ardent ; il mord subitement en six endroits les fesses de Justine, qui pousse un cri et se jette en avant. Clément, dérangé, s'avance à elle, la colère dans les yeux :
    - Sais-tu bien, s'écrie-t-il, ce que tu risques par une telle insubordination ?
    La malheureuse s'excuse ; mais le féroce animal, la saisissant par son corset, le lui arrache avec sa chemise, empoigne la gorge avec brutalité, et l'invective en la comprimant. Les filles de garde déshabillent Justine, et les voilà tous les quatre nus. Armande occupe un instant son oncle : ce que c'est que la force du sang ! il lui applique, avec les mains, des claques furieuses sur les fesses, il la baise à la bouche, lui mord la langue et les lèvres : elle crie ; la douleur arrache de cette fille des larmes involontaires ; il la fait monter sur une chaise, lui baise le cul, la fait péter. C'est le tour de Lucinde ; elle est traitée de même. Justine le branle pendant qu'il opère ; il mord cruellement le cul qu'on lui présente, et ses dents s'impriment en plusieurs endroits dans les chairs de cette belle fille ; se retournant avec brusquerie vers Justine, qui, selon lui, le branle fort mal :
    - Oh ! putain, lui dit-il, comme tu vas souffrir.
    Il n'a pas besoin de l'annoncer ; ses yeux ne le disent que trop.
    - Vous allez être fustigée partout, lui dit-il ; oui, même sur ce sein d'albâtre, même sur ces deux boutons de rose, que je froisse avec tant de plaisir.
    Et notre malheureuse patiente n'osait rien dire, de peur d'irriter encore plus son bourreau, mais la sueur couvrait son front, et ses yeux, malgré elle, se remplissaient de pleurs. Il la retourne, la fait agenouiller sur le dos d'une chaise, dont ses mains doivent tenir le dossier sans le quitter ; sous les peines les plus sévères. La voyant là, bien à sa portée, il ordonne à ses filles de garde de lui apporter des verges ; on lui en présente plusieurs poignées ; il s'empare des plus minces... des plus flexibles, et débute par une vingtaine de coups sur les épaules et sur le haut des reins ; puis, quittant Justine une minute, il place Armande et Lucinde à environ six pieds d'elle, de droite et de gauche, et positivement dans la même attitude ; il leur déclare qu'il va les fouetter toutes trois, et que la première qui lâchera le dossier de la chaise... qui poussera un cri, ou versera une larme, sera sur-le-champ soumise à tel supplice que bon semblera à la rage de ce scélérat.
    Armande et Lucinde reçoivent sur le dos le même nombre de coups qu'il vient de donner à Justine ; il baise cette dernière, et sur la bouche, et sur toutes les parties qu'il a molestées ; puis, levant ses verges :
    - Tiens-toi bien, coquine, lui dit-il ; tu vas être traitée comme la dernière des misérables.
    Justine reçoit à ces mots cent coups de suite, appliqués du bras le plus nerveux, et qui meurtrissent toute la partie du dos, jusqu'à la chute des reins inclusivement ; il vole aux deux autres, et les traite de même. Les malheureuses ne prononçaient pas une parole ; leurs physionomies seules peignaient le cruel état de leur âme, et l'on n'entendait d'elles que quelques gémissements sourds et contenus. A quelque point que fussent enflammées les passions du moine, on n'en apercevait pourtant aucun signe encore ; il se branlait par intervalle, mais rien ne dressait.
    - Oh ! foutre, disait-il, j'ai trop déchargé au supplice de cette garce que nous avons martyrisée cette nuit ; je lui ai fait des choses uniques, mais qui m'ont épuisé ; je ne banderai jamais, c'est fini ; et, se rapprochant de Justine, qui occupait le milieu du tableau, il considère ses deux fesses sublimes, dont la blancheur eût fait honte au lis, et qui, encore intactes, allaient bientôt endurer leur part du mauvais traitement ; il les manie, il ne peut s'empêcher de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baiser mille fois encore.
    - Allons, dit-il, du courage.
    Une grêle épouvantable de coups tombe à l'instant sur ces deux fesses, et les meurtrit jusqu'aux cuisses. Excessivement animé des bonds, des haut-le-corps, des grincements, des contorsions que la douleur arrache à cette infortunée, les examinant, les saisissant avec délices, Clément vient en exprimer, sur la bouche de la patiente, les sensations dont il est agité.
    - Cette putain me plaît, s'écrie-t-il, je n'en ai jamais fustigé qui m'ait donné plus de plaisir ; et il passe à Lucinde, dont les charmantes fesses sont traitées de la même manière ; de Lucinde, il vient à Armande, qu'il fouette avec une égale barbarie ; il reste la partie inférieure, depuis le haut des cuisses jusqu'aux mollets, et le paillard, sur toutes les trois, frappe bientôt ces parties avec la même ardeur.
    - Allons, dit-il en retournant Justine, changeons de main, et visitons ceci.
    Il lui donne une cinquantaine de coups, depuis le milieu du ventre jusqu'au bas des cuisses, puis, les lui faisant écarter, il frappe rudement dans l'intérieur de l'antre, qu'elle lui ouvre par son attitude.
    - Oh ! sacredieu, s'écrie-t-il, en voyant le con bien à sa portée, voilà l'oiseau que je vais plumer.
    Quelques cinglons ayant, par les précautions qu'il emploie, pénétré fort avant, Justine jette des cris.
    - Ah ! ah ! dit l'anthropophage, j'ai donc trouvé l'endroit sensible, nous le visiterons bientôt un peu mieux.
    Cependant, Armande et Lucinde sont mises dans la même posture ; et ses verges atteignent également les parties les plus délicates de leurs corps ; mais, soit habitude, soit courage, soit la crainte d'encourir de plus rudes traitements, l'on n'aperçoit d'elles que des frémissements et quelques contorsions involontaires. Il ne les quitte qu'en sang.
    Il y avait pourtant un peu de changement dans l'état physique de ce libertin ; et, quoique les choses eussent encore bien peu de consistance, à force de secousses, le maudit instrument commençait à guinder.
    - Mettez-vous à genoux, dit le moine à Justine, je vais vous fouetter sur la gorge.
    - Sur la gorge, mon père ?
    - Oui, sur ces deux masses horribles, qui me répugnent... que je déteste, et qui ne m'inspirèrent jamais que la cruauté ; et il les serrait, il les comprimait violemment en disant cela.
    - Oh ! mon père, dit Justine en pleurant, cette partie est si délicate ! vous me ferez mourir !
    - Que m'importe ! pourvu que je me satisfasse, et il débute par cinq ou six coups, que Justine pare avec les mains.
    Furieux de cette défense, Clément saisit les bras de Justine, et les lui attache derrière le dos, en lui ordonnant de se taire... de ne pas prononcer une seule parole. La malheureuse n'a plus que ses larmes... que les mouvements de sa physionomie, pour implorer sa grâce ; mais un pareil scélérat, et surtout quand il bande, est-il sensible à la pitié ? Il appuie fortement une douzaine de coups sur les deux seins de cette pauvre fille, que rien ne garantit plus. D'affreux cinglons s'impriment aussitôt en traits de sang ; l'excès de la douleur arrache à Justine des pleurs, qui, retombant en perles sur ce sein déchiré, rendent cette délicieuse fille mille fois plus intéressante encore. Le fripon baise ses larmes, les lèche, les mêle, avec sa langue, aux gouttes de sang que verse sa férocité, revient à sa bouche... aux yeux mouillés, qu'il suce avec paillardise. Armande succède ; ses mains se lient ; elle offre un sein d'albâtre et de la plus belle rondeur. Clément fait semblant de le baiser, mais c'est pour le mordre ; il frappe enfin, et ces belles chairs, si blanches, si potelées, ne présentent bientôt plus aux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces de sang.
    Lucinde, traitée de la même manière, ne soutient pas avec le même courage ; les coups de verges lui ayant déchiré le mamelon, elle s'évanouit...
    - Ah ! foutre ; dit le moine irrité, voilà ce que je voulais.
    Cependant, le besoin qu'il a de la victime l'emporte sur le plaisir qu'il aurait de la contempler longtemps dans cette crise. Au moyen de quelques sels, elle retrouve bientôt l'usage de ses sens.
    - Allons, dit-il, je vais vous fouetter toutes à la fois, et chacune sur des parties différentes.
    Il laisse Justine à genoux, place Armande sur elle, les jambes écartées, en telle sorte que sa bouche se trouve à la hauteur du con d'Armande, et sa gorge entre les cuisses de celle-ci, précisément au bas de son derrière, il fait asseoir Lucinde sur les reins d'Armande, également les jambes écartées, et lui présentant le con, bien en plein, précisément à fleur des deux fesses de celle sur laquelle elle est huchée. Par ce moyen, le paillard peut, comme il le dit, fustiger à la fois la motte, les fesses et les tétons des trois plus belles femmes qu'il soit possible de voir. Clément ne tient point au coup d'œil enchanteur de cette délicieuse attitude : le coquin frappe à tour de bras tous les attraits qui lui sont présentés : culs, cons, tétons, tout est impitoyablement flagellé, tout est mis en sang. Le moine bande enfin, et n'en devient que plus furieux. Il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs martinets ; il en sort un à pointes d'acier, si tranchantes, qu'on ne le touche pas sans risquer de se déchirer :
    - Tiens, Justine, dit-il, en montrant cet outil ; vois comme il est délicieux de fouetter avec cela... tu le sentiras, tu l'éprouveras, coquine ; mais, pour l'instant, je veux bien n'employer que celui-ci.
    Il était de cordes de boyau, nouées ; il avait douze branches, au bas de chacune était un nœud plus fort que les autres, et de la grosseur d'une noisette.
    - Allons, ma nièce, la cavalcade... la cavalcade, dit-il à Armande.
    Aussitôt, la posture se rompt. Les deux filles de garde, qui savent de quoi il s'agit, se mettent à quatre pattes au milieu de la chambre, les reins élevés le plus possible ; elles disent à Justine de les imiter ; la malheureuse le fait : le moine monte sur Armande ; et, les voyant alors tous trois, bien à sa portée, il leur lance des coups furieux sur les appâts qu'elles présentent. Comme, par cette posture, elles offrent, dans le plus grand écart possible, cette délicate partie qui les distingue des hommes, le barbare y dirige ses coups ; les branches longues et flexibles du fouet dont il se sert, pénétrant dans l'intérieur avec plus de facilité que les verges, y laissent des traces profondes de sa rage : tantôt il frappe sur l'une, tantôt ses coups se lancent sur l'autre. Aussi bon cavalier que fustigateur intrépide, il change plusieurs fois de monture, en observant de frapper aussi bien, aussi fortement celles qui sont sous sa main, que celle sur les reins de laquelle il est. Les malheureuses sont excédées ; les titillations de leurs douleurs sont si vives, qu'il leur devient presque impossible de les supporter.
    - Levez-vous, leur dit-il alors en reprenant ses verges ; oui, levez-vous, et craignez-moi.
    Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout le corps, ces pauvres filles l'évitent ; elles courent, comme des égarées, dans toutes les parties de la chambre : il les suit ; frappant indifféremment sur toutes trois, le scélérat les met en sang ; il les rencogne à la fin dans la ruelle du lit. Là, plus aucun mesure ; les coups redoublent, et s'appliquent avec si peu d'égards et tant de furie, que leur visage même en est offensé ; un cinglon porte dans l'œil d'Armande, elle jette un cri le sang coule. Cette dernière atrocité détermine l'extase ; et, pendant que les fesses et les tétons des deux autres sont cruellement déchirés, l'infâme arrose de foutre la tête et les cheveux de sa malheureuse nièce, que les douleurs obligent à se rouler à terre, en poussant d'effroyables cris.
    - Couchons-nous, dit froidement le moine, en voilà beaucoup trop pour vous, n'est-ce pas, mesdemoiselles ? et certainement pas assez pour moi. On ne se lasse point de cette manie, quoiqu'elle ne soit qu'une imparfaite image de ce qu'on voudrait réellement faire. Ah ! chères filles, vous ne savez pas jusqu'où nous entraîne cette dépravation, l'ivresse où elle nous jette, la commotion violente qui résulte dans le fluide électrique, de l'irritation produite par la douleur sur l'objet qui sert nos passions, comme on est chatouillé de ses maux ! Le désir de les accroître, voilà l'écueil, je le sais ; mais, cet écueil est-il à craindre pour qui se moque de tout, pour qui n'a plus ni foi, ni loi, ni religion, pour qui foule aux pieds tous les principes ?
    Quoique l'esprit de Clément fût encore dans l'enthousiasme, voyant néanmoins ses sens plus calmes, Justine osa répondre à ce qu'il venait de dire, et lui reprocher la dépravation de ses goûts. La manière dont ce libertin les justifia nous a paru digne de tenir place dans ces mémoires.


1 Ce n'est pas la justice qui a des charmes dans ce cas-ci, c'est le vol que le libertin lui fait de ses droits.
2 Voyez dans l'Histoire de Bretagne, par Dom Lobineau, les cruelles voluptés où cet homme étonnant se livrait avec des enfants de l'un et de l'autre sexe, dans son château de Machecou. Le duc de Bretagne, plus envieux de ses biens qu'il confisqua, que jaloux de venger l'immoralité de ce seigneur rempli d'esprit et de talents, lui fit faire son procès à Rennes où il périt sur un échafaud, pour avoir eu le malheur d'être riche, et singulièrement organisé de la nature.
3 Nous verrons, dans la suite de cette histoire, les raisons pour lesquelles il ne doit point paraître étonnant que Pie VI fût bien avec un libertin tel que Sévérino.


Marquis de Sade La nouvelle Justine

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